ANDRIEUX
Andrieux fut un dessinateur très intéressant. Doué de qualités naturelles, possédant à la fois le sens du pittoresque , l'intuition du mouvement et une invention inépuisable, l'artiste se contenta seulement de ses facultés innées. Impressionniste, c'est-à-dire ému d'une note fugitive de la nature, sans s'attarder à l'étude sincère et recueillie, Andrieux ne nous paraît pas avoir laissé dans l'art français les traces lumineuses que semblaient faire entrevoir ses magnifiques qualités.
Chez lui, le « chic » luttait avec la « sincérité », cette qualité d'une tout autre importance. L'avant-dernière génération, à laquelle appartenait An-
Dessin de Philippoteaux (librairie Lahure).
drieux, se souciait peu de ce principe fondamental de tout art durable, qui ne repose que sur cette observation naïve, cette étude constante de la nature.
L'évolution qui se fît dans ce sens surprit l'artiste comme tant d'autres et le désarma; faute de cette éducation artistique fondamentale, il ne progressa pas, tandis que l'école nouvelle marchait à pas de géant vers la recherche du vrai.
Que faire? Andrieux était trop âgé pour recommencer sa carrière. Il se laissa choir dans l'entêtement de la routine. Dédaigné avant qu'il ne fût oublié, cet artiste, avec ses merveilleuses dispositions naturelles, était venu de dix à quinze années trop tôt, dépassé par des talents peut-être inférieurs au sien, mais inspirés d'une autre tendance, dans une manière nouvelle.
Andrieux naquit à Paris en 1832. Reçu au Salon à l'âge de dix-huit ans, le jeune artiste, dont les débuts avaient été des moins encouragés, porta aussitôt à son père la photographie de son tableau. Les remontrances paternelles reprirent de plus belle; finalement la porte s'ouvrit pour se refermer sur les imprécations d'un père peu disposé à admettre les « fantaisies » d'un fils incorrigible.
Une œuvre de sa jeunesse, intitulée la Prise de Sébastopol, fut achetée pour un musée anglais.
A l'âge de vingt ans, Andrieux fit la connaissance d'Albert Wolf, le distingué critique du Figaro. C'était au café, près du théâtre de la Porte- Saint-Martin; le littérateur et le dessinateur se trouvèrent en présence, l'un analysant mentalement la « pièce » qu'il venait d'entendre, l'autre couvrant des feuilles de papier à lettre de toutes les fantaisies qui couraient dans son cerveau.
Bientôt attiré par les dessins curieux que faisait son voisin, Wolf, charmé, serra la main d'Andrieux et commanda des bocks. Celte amitié, cette sympathie plutôt, qui avait réuni les deux hommes, dura jusqu'aux derniers
instants d'Andrieux et se prolongea même au delà de la mort, par l'affection généreuse que prodigua le grand critique à toute la famille de son ami.
Au temps de la jeunesse d'Andrieux, quelle joyeuse folie! Bras dessus, bras dessous, on partait, un carton sous le bras, et le long des quais on éparpillait, à des prix ridicules, des dessins de toutes sortes, que les marchands se partageaient en riant de ces visages épanouis qu'ils faisaient si... facilement.
Après cela, les quais débordant d'oeuvres lâchées à vil prix, grâce à cet le inondation de dessins,... on allait au théâtre, on soupait...
Le père d'Andrieux était secrétaire du duc de Nemours. Revenu à des sentiments plus encourageants pour la carrière qu'avait choisie son fils, il obtint pour celui-ci un petit atelier dans les combles, aux Tuileries.
Dès ce jour, la glace était rompue, l'artiste travailla plus sûrement, et il commença à produire des illustrations d'un charme évident, dans leur invention curieuse et facile.
Il fît une série de lithographies sur les gardes nationaux, dont le succès fut considérable. Ses charges de pompiers de campagne, ses revues devant M. le maire, sont autant de pages extrêmement drôles, d'un effet comique sûr, obtenu par les moyens les plus simples.
Puis, c'est au Monde illustré, pendant la guerre, qu'Andrieux nous captive par son esprit inventif et sa science sans prétention.
Plus tard, le marquis de Tramcourt, fortement épris du talent de l'artiste, voulut l'accaparer, « 11 ferait ce qu'il voudrait, toutes ses productions seraient achetées par son admirateur. »
Andrieux accepta, jusqu'au jour où l'un de ses amis lui lança cette interrogation : « 11 t'a donc acheté, le marquis? » D'une fierté sans pareille, sentant sa liberté en quelque sorte enchaînée, l'artiste prit son vol et abandonna son protecteur.
D'un tempérament très artiste, indépendant de caractère et très porté vers la rêverie, Andrieux subit bien souvent les exigences et les
Dessin de Philippoteaux (librairie Lahure).
caprices de ses nombreux amis, au détriment, souvent même, de ses intérêts propres.
Témoin cette anecdote : l'artiste habitait à Samois, dans une maison de campagne qu'il avait fait construire vers 1876 sur un terrain que la commune de ce pays lui avait donné, en reconnaissance d'une décoration qu'il avait peinte pour la mairie. Titre, les Sciences.
En face de Samois, aux Plâtreries, habitait, nous l'avons dit, l'éditeur Furne, cet esprit distingué, d'une affabilité rare, dont la propriété était ouverte à tous les artistes.
Andrieux devait aller à Paris pour remettre à Beugniet, marchand de tableaux, des aquarelles que celui-ci lui avait commandées. Mais Furne veillait, avec toute cette élite d'esprits distingués dont il savait s'entourer. Les tentations étaient grandes, les conversations captivantes, et les repas succulents. Finalement Andrieux céda aux instances de ses amis et demeura l'hôte de Furne pendant trois jours, au cours desquels il oublia le marchand qui l'attendait impatiemment.
L'artiste a collaboré pendant longtemps à la Vie à la campagne, de Furne; nous lui devons encore, entre autres illustrations, celles du Dernier Jour cVun condamné, de Victor Hugo.
Andrieux était un esprit chagrin, sans cesse tourmenté, mécontent toujours de son œuvre, qu'il remaniait à l'infini. Une scène de bataille devenait en peu de temps, sous ses doigts agacés, un épisode d'inondation; c'était le continuel recommencement d'une imagination en ébullition, sans la volonté de fixer une idée entrevue.
Dans ses derniers temps, il vivait isolé, très aigri, exécutant, la mort dans l'âme, les dessins endiablés et cocasses que lui commandaient les marchands, espérant jusqu'à la fin de sa vie que ce seraient les derniers.
Ce succès de la foule, qui lui était dû par l'étonnante fantaisie de ses charges, de pompiers entre autres, le mettait hors de lui; il rêvait de s'attaquer à plus noble tâche; une grande illustration de Don Quichotte
le hantait, qui eût racheté et mis ûn à sa popularité, qu'il disait mal acquise.
Et cependant l'artiste posséda un sentiment du grotesque hien particulier, qui semble l'avoir prédestiné aux scènes comiques; personne mieux que lui n'obtint le ridicule d'une physionomie, avec plus de bonheur, sans pour cela que cette figure perdît rien de sa forme humaine.
Les hautes aspirations d'Andrieux eussent- elles aussi heureusement abouti qu'il le désirait? Nous savons, certes, des œuvres très délicates de cet artiste; mais en présence du manque d'études premières dont elles témoignent, ne nous est-il pas permis de nous contenter de ce que nous voyons?
Ainsi donc, tandis qu'il méprisait ses amusantes charges que s'arrachait le public, Andrieux s'acharnait à traiter avec une préférence marquée les sujets les plus terribles, les luttes violentes, les barricades, qu'il trouvait d'essence supérieure... (Était-ce un effet du souvenir des massacres de 1848, auxquels il avait assisté?)
Chose curieuse, l'artiste, qui semblait se complaire dans cette atmosphère de carnage, de poudre, et de mort, conservait devant son œuvre le calme le plus parfait, la sérénité la plus complète. Un détail même, pour mieux dépeindre cet étrange caractère : Andrieux avait au plus haut point la crainte du danger. Timoré à l'excès, poltron même, l'effroi qu'il éprouvait des choses les plus simples, tellement en contradiction avec les sujets qu'il affectionnait, était des plus extraordinaires.
Apercevait-il une vache, aussitôt il se garait; un cheval qui se cabrait le faisait fuir au plus vile; jamais il ne serait monté dans une voiture d'ami; c'est à peine s'il consentait à se risquer dans un omnibus, et encore ne s'y résignait-il que parce qu'il y avait beaucoup de monde avec lui. »
Somme toute, l'œuvre d'Andrieux, qui se ressent, quoique très personnelle, de l'influence des Decamps, des Leleu, nous rappelle, par son mode de « crayonnage », les dessins de Gavarni, dont la tendance fut plus parti-
culièrement gaie, plus tendante à l'expression des choses calmes et élégantes, bien en rapport, en un mot, avec les sujets qu'il traita.
Les dernières années d'Andrieux sont un long martyre ; la maladie acheva ce corps déjà miné par le découragement ; son indomptable fierté se retrancha derrière ce qu'il appelait « l'injustice du temps », et qui n'était autre chose qu'un manque de métier déplorable, en présence des qualités naturelles de premier ordre qu'avait cet artiste.
Andrieux est mort en 1881 ; il n'avait que quarante-neuf ans.