HENRY SCOTT
Henry Scott fut un gracieux décorateur, doué d'un œil très fin et d'une délicatesse très personnelle ; cet artiste obtint en France un succès mérité.
Scott naquit au Havre en 1849, de parents anglais. Il avait commencé par faire des décors à l'atelier de M. d'Herbes, fournisseur des toiles de fond du théâtre de cette ville.
Après deux années d'apprentissage et d'études sérieuses à l'école de ce maître, l'artiste vint à Paris pour se perfectionner, en même temps que dans l'espoir d'un gain plus profitable et d'une renommée plus facile.
A la suite de déboires et de luttes de toutes sortes, Scott partit pour l'Espagne, où il peignit des décors pour Barcelone. Il avait à cette époque quatorze ans.
Esprit capricieux, toujours avide de nouveau, le jeune homme se laissa aller à sa nature, courant au-devant des aventures, à travers l'inconnu, abandonné qu'il était à toutes les jouissances de l'imprévu, avec son imagination d'artiste.
Vivant au jour le jour des seules ressources de son art exercé en hâte, Scott, dans cette soif de voyages qui l'étreignait sans cesse, aidé de quelques sommes d'argent économisées à cet effet, part pour l'Italie.
Ici l'artiste devient le héros d'une série d'aventures indescriptibles ; loin de Paris, pour lequel il commence à éprouver l'admiration qui plus tard ne l'abandonna jamais, le spleen le gagne, il souffre.
L'occasion, heureusement, se présente pour lui de regagner la patrie qu'il pleure.
Une Iroupe nomade de comédiens doit partir faire une tournée à travers la France. Il entre bravement dans la troupe; acteur et souffleur tout à la fois, il met au service de Xoccasion tous les trésors de son intelligence. If peint des décors, semant généreusement ses brillantes qualités, vaguement rémunérées par la maigre pitance qu'il partage avec ses compagnons de route.
Qu'ils devaient être curieux les croquis dont Scott remplit ses albums à cette époque, pris qu'ils étaient au hasard de leur mouvement, dans l'étrangeté et le nouveau de leur forme, saisis au passage, comme au vol.
De retour à Paris, Scott rentra à l'atelier Chéret, dont il resta longtemps un des meilleurs élèves. Puis, la guerre de 1870 éclate ; nous retrouvons l'artiste dans les ambulances, prodiguant son cœur comme son imagination, avec la même désinvolture.
Les croquis et les dessins de Scott, lors de nos désastres, sont empreints de cette douleur qu'il ressentait avec nous; il souffre avec nous, désespéré sans doute de ne pouvoir lutter pour défendre sa patrie d'adoption.
Puis, l'artiste tombe subitement malade, atteint par la petite vérole, dont il avait contracté le germe au chevet d'un malade...
Ce n'est qu'après la guerre, en 1871, que Scott, très vivement attiré vers l'illustration, pour laquelle son talent semblait plus réellement créé, vint demander à Lix, le grand dessinateur dont nous avons parlé, des conseils pour l'art dans lequel il s'est distingué par la suite.
Dessin de Scott (librairie du Victor Hugo illustré).
Après quelques années d'études sérieuses, Scott produit des dessins d'une élégance particulière, d'une jolie intuition décorative, des encadrements à travers lesquels volent des oiseaux et grimpent des fleurs.
C'est là surtout que le talent de l'artiste s'exerça le plus heureusement; nous lui devons également des bois de figures, mais ils nous plaisent moins, bien qu'encore compris d'une façon aimable, bien en rapport avec l'arrangement et la tonalité générale de l'ensemble.
L'œuvre de Scott est très dispersée. Il a dessiné pour tous les journaux, clans toutes les jolies publications de son époque, entre autres pour la Vie moderne et l'édition illustrée de Victor Hugo. Nous devons également à Scott quelques planches de belle venue exécutées pour la superbe publication du bibliophile Jacob, Paris à travers les âges, sans compter la longue collaboration de cet artiste au Monde illustré, auquel il a donné le meilleur de son talent.
Scott a résumé dans une phrase écrite en tête d'un album toute l'admiration de sa vie : Le plus beau spectacle de la nature, c'est la mer; celui de la civilisation, Paris.
À l'égal de Brion, la mer fut la passion de l'artiste ; il passait huit mois sur douze auprès des grèves les plus lointaines, au hasard de ses goûts, dans l'enthousiasme de ses sensations rarement satisfaites.
C'est ainsi que nous devons à Scott de jolies toiles largement peintes et d'un sentiment bien réel, que l'artiste rapporta de ses voyages, entre autres Pêcherie d'huîtres à la Houle, Plage de Veule-en-Caux.
Ces tableaux obtinrent au Salon où ils avaient été exposés un succès véritable, ainsi que les Bords de la Seine et les Funérailles de Gambetta.
H. Scott est mort à Paris, après une très courte carrière, en mai 1884.
GIACOMELLI
La grâce délicate des oiseaux, la forme fine, si variée, des insectes, a été exprimée de façon supérieure par Giacomelli, à ce point qu'on a pu dire : « Un oiseau, un insecte qui n'a pas été dessiné par Giacomelli n'est pas un oiseau véritable ni un insecte véritable. »
Tout autour de ces nids qui gazouillent, parmi ces fleurs élancées que nous montre l'artiste, il vole comme un parfum de nature.
Ce sont des abeilles qui butinent, des papillons, des libellules qui rasent l'eau; tout cela est d'un charme pénétrant, d'un dessin exact et d'une invention décorative bien personnelle.
Giacomelli est né à Paris en 1822. Son père, professeur de musique distingué, avait vu sa position ruinée par la révolution de 1830.
Contraint de bonne heure à la lutte pour l'existence, Giacomelli fut placé comme apprenti graveur chez un orfèvre d'un rare talent, Eugène Marrel. Plus tard, abandonnant le burin, il se livra à la composition de modèles d'industrie d'art, armes, orfèvrerie, bijoux, etc., et remporta de nombreux succès dans ce genre.
« C'est par un véritable hasard que je fis de l'illustration, nous dit Giacomelli ; voici comment advint la chose :
« Lorsque avait paru le Voyage aux Pyrénées, illustré par Gustave Doré, j'avais écrit au célèbre dessinateur toute l'admiration que j'éprouvais pour son œuvre, mais je n'avais pas indiqué mon adresse, me retranchant derrière une modestie bien naturelle.
« J'habitais à ce moment, près de Tours, dans une propriété voisine de celle du grand éditeur Alfred Marne.
G1AC0MELLI
« Or, un jour que j'allais chez M. Marne, je l'y rencontrai avec son éditeur au sujet de sa Bible.
Dessin de Giacomelli pour YJnsecte de Michelet (librairie Hachette).
« Marne dit à Doré : — Je vous présente M. Giacomelli.
« L'artiste vint à moi les mains tendues : — C'est vous qui m'avez écrit au
sujet du Voyage aux Pyrénées? — Oui. — Mais alors, nous sommes déjà de vieux amis.
« Dès ce jour je me liai d'amitié avec le grand artiste.
« A quelque temps delà, j'invitai Doré ainsi que M. Marne et le colonel Delacombe, l'auteur distingué d'un livre intitulé Charlet et ses Lettres, à venir dîner chez moi à la campagne.
« Doré n'était pas encore arrivé, mes deux hôtes seuls étaient présents, lorsqu'on annonça le célèbre dessinateur. La porte du salon s'ouvrit, et nous vîmes Doré qui, se croyant seul, s'avança les jambes en l'air, marchant sur les mains.
« Tout en dînant, nous causâmes d'art; je hasardai quelques idées relatives au dessin, discutant même timidement avec Doré, ce qui lui arracha cette exclamation : — Mais, véritablement, vous parlez de dessin comme si vous étiez du métier !»
« C'est alors que je me décidai à lui montrer un modèle de pistolet que j'avais autrefois dessiné pour le bey de Tunis, et le dessin d'un ciboire offert à Pie IX.
« — Mais vous faites de l'ornement d'une façon étonnante, s'écria Doré; et, s'adressant au célèbre éditeur M. Marne : — Notre Bible, \m dit-il, sera ornée par Giacomelli ou ne le sera pas.
« — Mais je n'ai jamais dessiné sur bois...
« — Raison de plus, fit Doré ; vous ferez autre chose, vous serez plus original !... »
C'est ainsi que Giacomelli se tailla dans cet ouvrage un succès très personnel, à côté de celui qu'obtint Doré.
A la suite de ce brillant début, l'artiste, encouragé, entreprit l'illustration du Livre de mes petits enfants de M. Delapalme, publié par Hachette.
Le grand éditeur, décidé par toutes les jolies idées d'ornementation que concevait le nouveau venu, lui dit : « Je veux un livre que vous choisirez
Dessin de Giacomelli, extrait de Chez les oiseaux (librairie Ch. Delagrave).
dans notre catalogue, vous déciderez du format, du mode d'illustration; vous vous prendrez l'imprimeur qu'il vous plaira, votre graveur ; nous voulons un livre bien à vous. »
Giacomelli choisit Y Oiseau, ce chef-d'œuvre de Michelet. C'était avoir la main heureuse. Avant cette œuvre, avaient paru chez Hetzel les Mésaventures de J.-P. Choppart, dont les dessins franchement gais amusaient tant notre grand romancier Alphonse Daudet.
A la suite de ces premiers travaux se place toute une série de livres illustrés pour l'Angleterre : Nature, de Mme J. Michelet; X Insecte, une des meilleures productions de l'artiste ; les poésies de Maria Howitt, etc.
a Ce ne sont là que de simples encadrements, nous dit Giacomelli. »
Mais nous pensons, comme Delacroix , que tout en art est de l'ornement; les Noces de Cerna sont aussi de l'ornement.
En 1876 paraît l'édition française de Y Insecte; le succès de ces illustrations consacra définitivement leur auteur.
Citons encore, entre autres pages gracieuses de Giacomelli, une suite de Mois accompagnée de vers charmants, si bien appropriés, de François Coppée, parue dans le Monde illustré.
Ces dessins étaient gravés au moyen du procédé; c'était à l'apparition de ce nouveau système de gravure.
Puis ce fut les Nids que Y Illustration publia, une des plus jolies choses qui soient.
A l'Exposition de 1878, Giacomelli avait envoyé les originaux qu'il avait faits pour Dalloz, dans les Ailes et Fleurs ; l'artiste, qui jusqu'alors s'était complu dans de petites compositions, triompha du premier coup dans des grandes; il reçut la croix de la Légion d'honneur.
A remarquer encore, parmi les belles œuvres de l'illustrateur devenu aquarelliste, le Myosotis, d'Hégésippe Moreau. L'artiste, mis en verve, exécuta alors pour les éditeurs Morgan et Conquet des centaines d'aquarelles, pour la Vie rustique de Léon Lhermitte, entre autres.
« C'est-à-dire, nous dit l'artiste, que j'ai fait des aquarelles dans ce livre pour un exemplaire qui appartient au grand bibliophile Béraldi. J'ai procédé de même pour l'ouvrage de Th. Gautier intitulé la Nature chez elle, qui renferme des eaux-fortes remarquables de K. Bodmer pour la bibliothèque du prince Bibesco. — J'ai fait ainsi mon livre dans le livre d'un autre. »
Giacomelli est un artiste des plus doués, directement inspiré de la nature, où il a puisé son charme, tout seul, sans maître; c'est également un lettré et un habile collectionneur.
Dès sa jeunesse il avait réuni avec un soin jaloux les œuvres des artistes qu'il aimait, se privant même du plus strict nécessaire pour acheter l'œuvre qui lui manquait.
Cette intelligence du collectionneur, cette sûreté dans le choix, ont permis à Giacomelli des jouissances artistiques rares; il se repose maintenant au milieu des merveilles qu'il a rassemblées autour de lui, parmi les dessins si admirés des Baffet, des Millet, de Ch. Jacque, Daubigny, etc., dont l'artiste avait pressenti au début les succès éclatants qui auréolent de gloire ces noms aujourd'hui.
Giacomelli nous raconte, à propos de Baffet, dont il est l'admirateur le plus fervent, cette anecdote intéressante.
« Malgré mon désir de montrer à notre illustre Meissonier, dont j'avais le grand honneur d'être l'ami, l'œuvre de Baffet que je possède, je ne nommais même pas devant lui ce noble artiste si longtemps oublié. Je me souvenais que de Neuville m'avait dit un jour : — Le patron n'aime pas que l'on parle de Baffet devant lui,
« Je me taisais donc, bien qu'il m'en coûtât beaucoup; mais, un jour, on frappe à la porte de mon petit atelier de Versailles; on ouvre... C'était Meissonier.
« Je le vois encore, appuyé au montant de la porte, caressant sa longue barbe blanche et me disant avec un bon regard : — Ce n'est pas vous que je viens voir, c'est Raffet; tout Baffet!
Dessin de Giacomelli, extrait de Chez les oiseaux (librairie Ch. Delagrave)
Dessin de Bodmer, extrait de Quatre-vingt-treize par Victor Hugo (librairie du Victor Hugo illustré).
« Ai-je besoin de vous dire que j'ai passé là des heures inoubliables? « Jamais je n'avais entendu parler de Raffet, de mon cher Raiïet, avec
plus d'équité, d'élévation, avec une pénétration plus profonde de son génie.
« En me quittant, Meissonier voit, accroché au mur, le dessin original du Bataillon sacré à Waterloo. Il s'en approche, le regarde longtemps en silence, puis, frappant de son doigt la vitre du cadre : — 11 suffît qu'un homme ait fait cela, dit-il; et il me quitte tout ému, sans plus rien ajouter... Ce que j'étais heureux! »
« De Neuville ne me disait-il pas un jour: — Je donnerais tout ce que j'ai fait pour être l'auteur des merveilleux en-têtes que Raffet a dessinés pour le Napoléon de Norvins. »
De nos jours, la statue de Meissonier, tout récemment élevée, fait le pendant au monument de Raffet dans les jardins avoisinant le Louvre. Simple coïncidence peut-être qui réunit les deux grands artistes, confondus tous deux dans une même admiration par leurs contemporains.
Ajoutons que Giacomelli a publié, peu de temps après la mort de Raffet, un catalogue raisonné de l'œuvre de l'artiste, le modèle du genre, en ont dit Béraldi et Paul Mantz.
Nous empruntons à la préface de ce livre les passages suivants, relatifs aux circonstances dans lesquelles les deux artistes firent connaissance : nous avons, dans les chapitres précédents, à la notice sur Raffet, découpé déjà quelques passages du recueil de M. Giacomelli ayant trait au grand peintre et dessinateur militaire.
(( Où et quand j'ai vu Raffet pour la première fois? me demandez-vous encore.
« En 1853, Mme Frédéric O'Connell vint passer la soirée chez moi, nouvellement marié. La Revue nocturne, le Combat d'Oned-Alleg, la Famille tartare en voyage, etc., ornaient avec quelques modestes croquis de Raffet mon modeste salon. Mmo O'Connell, qui arrivait de la Belgique, ne connaissait presque rien encore de cet artiste, avec lequel une commande du prince de Demidoff venait de la mettre en rapport. Vous savez combien
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cette charmante femme est impressionnable; ses yeux noirs pétillaient! Je vous laisse à penser quelle bonne soirée pour nous! Le lendemain, à sa prière, je me rends chez elle chargé de cartons, et j'inonde le parquet de son atelier de lithographies et de vignettes.
« Nous étions comme ivres, courant d'une pièce à l'autre et nous extasiant à qui mieux mieux. On frappe, elle court, abaisse sur elle une portière, la porte s'ouvre, j'entends ce cri : « Monsieur Raffet! » Et elle reparaît tenant Raffet par la main.
« Vous dire mon émotion, c'est impossible; mais la sienne à lui! 11 s'avançait, jetant à droite, à gauche, de timides regards sur ces feuilles éparses qui l'obligeaient à faire vingt détours. Il était pourpre et tout abasourdi. Mmo O'Connellme présenta à lui. lime tendit la main et m'invita aie venir voir. — Vous avez de bonnes épreuves, me dit-il; peut-être en ai-je de meilleures et d'autres que vous ne connaissez pas. Je serai content de vous les offrir.
« Nous voulûmes, malgré sa présence, continuer à regarder ses œuvres, et le féliciter d'avoir fait ceci ou cela... Je m'aperçus bien vite que rien ne mettait Raffet plus mal à l'aise que d'entendre parler de son talent; tremblant que du premier coup le maître ne me prît en grippe, je refermai mes cartons.
<i Quelque temps après, devenu pour moi un ami et presque de la famille, Raffet revenait sans cesse sur celte première rencontre. — J'étais sorti de chez moi pour aller voir mon camarade Isabey, disait-il. Arrivé place Saint-Georges, je me sentis comme entraîné par je ne sais quel pressentiment vers l'avenue Frochot, et, revenant encore sur mes pas, je changeai involontairement de direction. J'étais comme mystérieusement attiré vers un ami que je devais connaître. »