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HENRI PILLE

C'est plus encore par l'image évocatrice que par l'exécution proprement dite que l'œuvre dessinée de Henri Pille nous charme et nous charmera.

L'expression hâtive de ses dessins, sa prodigalité à semer son talent partout, à tous les vents, lui firent négliger, semble-t-il, quelque peu la forme pour rechercher une formule qui constitua par son attrait spécial l'originalité maîtresse de ce talent.

Le dessin de Pille coule de source, clair, sans le moindre « repentir » ; il recherche sa saveur dans cette seule facilité très supérieure qui lui vient d'un souvenir de la nature qu'il étudia et sut.

Pittoresques avant tout, les productions de l'artiste, très imbues du moyen âge, comiques, souvent finement gauloises avec une pointe de bonhomie sincère, elles reflètent au mieux l'âme du maître qui les conçut.

Pille apporta dans le décor de ses œuvres un soin méticuleux, particulier; on sentait chez lui cet amour de la documentation qui fait le triomphe de sa personnalité. Nul ne mit plus d'entrain que l'artiste à nous remémorer les curieuses silhouettes des maisons de jadis, les grilles en fer forgé, les ornementations bizarres d'autrefois.

Avec quelle joie il aligne les pavés sur lesquels se poseront tout à l'heure les souliers de satin de Madame et les hauts brodequins à talons rouges de Monsieur; et ces tuiles, on les compterait, où tout à l'heure se réfugieront les colombes effarouchées par cette diligence qui passe dans l'étourdissement de ses grelots!

Comme tous ces costumes sont parfaits de style et bien exacts, dans leur grâce massive cependant et leur formule simple et rapide !

On peut dire que Pille dessina comme Ton écrit, avec cette facilité, celte intarissable fécondité qui menèrent rapidement à la vulgarisation sa manière sans prétention, pleine de bonhomie et de vérité.

Ce parler de paysan madré et finaud qu'il avait conservé, sa fantaisie de pince-sans-rire, son air simple et rustique, étaient, croyons-nous, d'un naturel parfait.

Comment, en effet, admettre de la part de ce lettré que fut l'artiste, les expressions cocasses et les exagérations dans le verbe dont il aimait à semer sa conversation de causeur érudit et charmant? Son accent certainement était poussé jusqu'à la caricature; il s'en amusait, ne pouvant peutêtre pas arriver à le corriger entièrement.

Il existe entre Pille et son compatriote Jean de La Fontaine une analogie curieuse : tous deux n'avaient-ils pas un tempérament presque semblable? Le portrait que nous donne Mme de Sévigné du fabuliste semblerait nous aider dans cette supputation.

Tous deux bien Français, ces deux maîtres, dans leur égale logique, leurs simples méditations et leurs boutades.

Dans toutes ses productions, un peu rustres, mais fines, ironiques sans aigreur, l'artiste, semble-t-il, trahit son âme; de même qu'à travers son parler si drôlement paysan, Pille laissait percer un esprit très délicat, ses dessins, dans leur facture parfois brutale et rude, cachent une sensibilité rare qui séduit.

En dehors des costumes, les scènes rustiques, la foule, dans son curieux assemblage, attire l'artiste et flatte son crayon; il s'amuse du sans-façon et de la couleur disparate de tout ce monde qui grouille, cherchant l'éclat de rire simple et franc.

Au spectacle de la misère, il s'attendrit sans larmoyer; il voit le mal sans tristesse aiguë et trouve volontiers la note consolante.

Comme ces forains qu'il dessine sont là bien représentés! et ces militaires, ces « tourlourous », pour mieux les désigner, aux gants blancs trop

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longs, aux souliers gigantesques, comme ils déambulent naturellement, un peu gris, soit, mais sans exagération grossière.

Henri Pille, indépendamment de ses nombreuses productions dispersées à droite, à gauche, dans les journaux, a orné beaucoup de livres. Les œuvres de Shakespeare, de Waller Scott, lui permirent de se manifester clignement. Les compositions qu'il exécuta alors sont curieuses : bien reconstituées dans leur décor et leur costume propres, sans recherche cérébrale outrée, mais exactes et vraies, spirituelles dans leur forme particulière d'aspect défectueux, chiffonné, faites du premier coup sans la reprise de l'erreur, elles sont remarquables. Nous en dirons autant des dessins que le maître exécuta pour les œuvres de Molière et de Scarron.

Cet artiste, qui dans son atelier ne se plaisait guère qu'en la compagnie des reitres, des chevaliers et des nobles du temps jadis, vivait, une fois ses pinceaux et son crayon déposés, clans le plein modernisme de Montmartre.

La butte « sacrée » connaissait bien sa silhouette un peu débraillée et fantaisiste; son veston de vieux rapin s'était, il y a une quinzaine d'années, paré du ruban rouge.

Il a été beaucoup dit sur le débraillé un peu voulu, sur la prétendue négligence et les erreurs de tenue auxquelles l'artiste se laissait aller volontiers.

Nous faut-il rappeler à ce propos le mot spirituel, s'il n'est pas juste, de Forain, le distingué humoriste: « Pille? disait ce dernier, il prend des notes à la craie sur ses manchettes! ! »

Nous ignorons pourquoi l'exagération en vint jusqu'à confondre dans une même plaisanterie les « déboutonnés » inoffensifs des deux maîtres : Léon Cladel et Henri Pille.

Hâtons-nous de dire qu'aucune de ces critiques, prétextes à bons mots, ne furent méchantes, qu'elles se contentèrent d'être exagérées et que, en ce qui concerne du moins notre artiste, nous nous rappelons cette histoire

Dessin de Henri Pille, extrait de Don Quichotte (Charavay, Mantoux et Martin éditeurs).

qu'il contait volontiers, comme s'il avait voulu lui-même donner des ailes à cette légende.

Il nous narrait qu'un jour, se rendant à l'un des immeubles dont il était propriétaire, sa concierge, nouvellement en place, ne le connaissant pas, lui avait violemment crié : On ne chante pas ici!

Il fallait entendre les rires de l'artiste à la fin de cette histoire, qu'il « trouvait bien bonne », et la malheureuse portière si... mauvaise!

Amusante également cette boutade de Pille au célèbre peintre Garolus Duran : « Tu t'appelles Carolus parce que tu fais de la peinture, n'est-ce pas? Pourquoi ne t'appelles-tu pas Caracolus quand tu montes à cheval, et Carambolus quand tu joues au billard?» Bonnat, d'après Pille, peignait sur du nougat, et l'obstination du grand portraitiste à continuer mettait l'artiste dont nous parlons au comble de l'étonnement et de l'admiration.

C'était le même qui, las d'être dérangé par des solliciteurs acharnés à son cordon de sonnette, alors qu'il était membre du jury du Salon, s'embusquait tranquillement derrière sa porte et guettait. Lorsque le gêneur avait abusé et fatigué la sonnette, Pille lâchait tout à coup une boite de ferblanc remplie de ferrailles. Effrayé, croyant avoir commis des dégâts considérables chez le maître, le malheureux quémandeur dégringolait les escaliers au milieu du tintamarre dont il se croyait l'auteur, et quel éclat de rire derrière la porte!

Nous citerons encore sur Pille une dernière anecdote qui le dépeint bien. C'était sous la présidence de M. Jules Grévy, au dîner annuel offert au jury du Salon par le chef de l'État. L'artiste dont nous parlons était parmi les convives. Vaguement enveloppé dans un habit de coupe plutôt ordinaire, dans ce débraillé un peu voulu qu'il affectionnait, Pille se promenait, l'air insouciant, presque gêné du luxe qui l'environnait.

Un confrère vint à lui et lui annonça que le ministre de l'agriculture désirait faire sa connaissance.

Mouél 7 'ministre veut m connaître, moue? et quéquy m veut ethomme?

Néanmoins, l'artiste se laissa faire, et aussitôt enlama la conversation avec le ministre en ces termes :

« Alors c'est vous qu'êtes l'miuistre dTagriculture? Bonté divine! ah! ben, oui, c'est vous; eh ben, dites-moué donc comment vont les pommes de terre à c'tte heure? et les betteraves? et les petits pois? »

Interloqué, le ministre chercha vainement à détourner la conversation, que Pille reprenait imperturbablement. Toutes les céréales furent passées en revue, sans aucun égard pour la figure un peu décontenancée de l'illustre interlocuteur, qui dut maudire ce jour-là la fâcheuse idée qu'il avait eue, cle se faire présenter l'artiste.

En résumé, Pille, excellent esprit, était profondément sérieux; il fut bon camarade et accessible aux jeunes avec une facilité qui ne rabaissa jamais, bien au contraire, son éminente personnalité.

Pour donner une idée de son cœur toujours ouvert à l'infortune, alors que ses moyens, il est vrai, lui permettaient de faire le bien, il nous suffira de dire que, très souvent, le maître parfit la somme exigible pour le payement des locaux dont il était propriétaire, afin que la personne chargée du recouvrement de ses propres loyers ne se comportât pas violemment vis-à-vis des mauvais payeurs et de peur, disait-il,... que l'on ne vînt le gronder d'avoir d'aussi mauvais locataires.

Comme peintre, Henri Pille fut également de premier ordre. Citons parmi ses toiles les plus remarquées : un Don Quichotte. Sortie d'église; le Corps de garde, et tant d'autres pages admirablement reconstituées, conçues dans la manière des Hollandais, avec un talent toujours intéressant.

Henri Pille, né à Essonnes le 6 janvier 1842, s'est éteint à Paris dernièrement, le 4 mars 1897, dans toute la plénitude de ses brillantes facultés.

Dessin de Henri Pille, extrait de Don Quichotte (Charavay, Mantoux et Martin éditeurs).

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