TONY JOHANNOT
pensier à Orléans, et enfin Tony. Ces deux derniers noms retiennent plus particulièrement notre attention.
La renommée de Tony Johannot et de son frère Alfred Johannot fut
Dessin de Tony Johannot pour l'illustration d'un roman de Jules Sandeau (1851).
éclatante; nous devons à ces deux artistes des œuvres d'une saveur particulière, toutes empreintes d'une grâce nouvelle.
Tony surtout excella dans cet art; il traduisit les beautés de la femme comme nul autre. Gavarni, dont l'admiration pour cet artiste était très
grande, disait à ce propos : « Les femmes que dessine Johannot ont un charme si spécial, qu'elles semblent avoir la souplesse onduleuse du serpent. »
« Encore une fois, pour nous aujourd'hui son mérite (il s'agit de Tony Johannot) est de nous avoir conservé ainsi la note élégante et gracieuse du romantisme, dont il a été un croyant, comme Nanteuil, comme Devéria. »
(Béraldi.)
Tony Johannot était né en 1803 à Offenbach (Hesse-Darmstadt), d'une famille française exilée sous Louis XVI ; aussi son talent était à la fois germanique et gaulois, profond et vif, intime et gracieux, réfléchi et improvisateur.
Après la mort de Charles, Tony et Alfred se rapprochèrent encore et unirent leurs efforts pour faire triompher, chacun de leur côté, leur valeur différente. Tous deux brillèrent côte à côte, et l'on discuta beaucoup pour savoir lequel éclipsait l'autre... Alfred était plus sérieux et plus rêveur, Tony plus léger et plus coquet, tous deux également fins et poétiques. Suivant Alfred, Tony avait la palme; suivant Tony, Alfred était supérieur. La vérité cependant nous oblige à trancher cette lutte de courtoisie touchante entre les deux frères en faveur de Tony, qui, pour les raisons que nous avons dites plus haut, obtint plus de succès que son frère, et dont le talent rayonne davantage selon nous.
Dans leur tendre jeunesse, un jour que ces jumeaux de l'art travaillaient ensemble au musée du Louvre, que M. Denon leur avait ouvert et où ils étudiaient — à de rares intervalles, devons-nous le dire? — Y Apollon du Belvédère, la Vénus de Médicis, la Transfiguration de Raphaël, les merveilles de Rubens, tous les chefs-d'œuvre amassés par la victoire et qui ont repassé les Alpes et le Rhin en 1815, un jour donc, un homme brusque et trapu passa dans la galerie où dessinaient les deux frères. Il se pencha sur l'épaule de Tony, observa son esquisse d'un œil d'aigle et donna un petit soufflet à l'écolier.
Dessin de Tony Johannot pour Notre-Dame de Paris de Victor Hugo.
« Quel est donc cet amateur? demanda Tony.
— Cet amateur, c'est Napoléon ! répondit Alfred, et il vient de te sacrer artiste comme le pape l'a sacré empereur. »
Napoléon III se souvint-il de cela lorsqu'il paya les frais des funérailles de Tony Johannot? L'empereur eût sans doute préféré donner un petit soufflet à l'artiste, comme son oncle, en lui commandant un bon et beau tableau; mais, hélas! les empereurs proposent, et Dieu dispose. [Musée des familles.)
Les deux frères avaient débuté dans la gravure au burin sous les auspices de leur frère aîné Charles; mais ils avaient bientôt délaissé cet art, dont la longueur dans l'exécution était peu en rapport avec le désir de conception rapide qu'ils ressentaient.
Les Johannot ont fait des vignettes par milliers. Ils ont été les véritables rénovateurs des plus élégants dessinateurs du dix-huitième siècle.
Tous deux s'étaient lancés dans la voie du dessin sans presque d'études préalables; c'est à peine s'ils avaient vu les tableaux des maîtres. Ils opposaient seulement à leur insuffisance de métier une connaissance technique de costume qu'ils avaient acquise en feuilletant les manuscrits à images du moyen âge.
Les deux artistes étaient les fils de François Johannot, dont le nom reste attaché à l'importation de la lithographie en France, dans laquelle triomphèrent aussitôt les Carie Vernet, les Charlet, les Rafîet, les Hippolyte Bellangé, etc.
Alfred Johannot, qui avait commencé sa carrière par des vignettes dont il ornait les boîtes des confiseurs et par des images pour les éditeurs d'images de sainteté, se fit connaître par des gravures d'abord, les Orphelins d'après Henri Scheffer entre autres, ensuite par les illustrations de Walter Scott et de F. Cooper, qu'il dessina en collaboration avec son frère cadet Tony.
Celui-ci était plus doué. Aidé des excellents conseils d'Alfred au point de
vue de la composition de ses œuvres, il ne tarda pas à le surpasser, quoique cependant son frère lui fût supérieur par le caractère et la physionomie qu'il savait imprimer à ses personnages.
Alfred Joliannot, dont l'imagination était très ouverte, affinée encore qu'elle était par l'exercice cérébral continu de l'illustration, trouvait dans le moindre groupe, clans la moindre harmonie, un prétexte à tableau.
Presque tous ses dessins étaient faits d'après nature ; les croquis les plus rudimentaireslui servaient souvent à exécuter des œuvres très importantes.
La même conscience artistique présidait dans toutes ses productions, et cela n'est pas sans grandir encore le mérite de l'auteur.
Alfred Johannot posséda des qualités de composition très réelles.
Ses tableaux qui sont au musée de Versailles sont d'un bel arrangement, d'une heureuse correction dans le dessin, mais ils semblent manquer de conception et de vigueur.
Comme on demandait un jour à l'artiste s'il possédait la robe qu'il avait représentée dans un de ses tableaux en cours d'exécution, Alfred Johannot prit un petit morceau de soie, qu'il froissa délicatement de manière à lui donner la forme d'une robe : « Voilà, dit-il, quels sont mes modèles! »
Tony Johannot nous attire davantage par son œuvre de dessinateur, plus particulière et plus importante.
Quelle différence, du reste, entre la nature de ces deux frères!
Alfred était d'une nature froide, réservée, d'une santé très précaire. Bientôt atteint irrémédiablement de la poitrine, on le vit se réfugier pendant deux ans à la campagne, couchant dans une étable, fuyant la mort.
Brisé par la maladie, il s'éteignit à l'âge de trente-sept ans, alors qu'il s'était tout entier consacré à la peinture.
Il avait, entre temps, orné de tableaux de valeur l'église de Notre-Damede-Lorette, entre autres lai-Vie de saint Hippolyte.
Tony Johannot, au contraire, avait cette physionomie toute de verve et de sympathie communicatives que donne la nature resplendissante.