ACHILLE DEVÉRIA (1800-1857) - EUGÈNE DEVÉRIA
Quelle curieuse carrière que celle des Devéria! Quelle triste fin fut la leur! Le succès avait dérouté les deux frères : au début tout riait à ces talents précoces. Ils furent comblés d'honneur, connurent la notoriété sans presque d'efforts, et c'est cela qui tua en eux la conscience et le goût de l'étude, si nécessaires pour rendre ces succès durables.
Achille Devéria fut un des meilleurs dessinateurs de l'époque; excellent lithographe, il avait commencé en même temps que Charlet.
Dès ses premiers essais, l'artiste entra comme dans une sorte de gloire, tout semblait devoir lui réussir. Les livres, maintenant tous ornés d'images, réclamaient son concours; on se disputait ce talent si charmeur avec cette pointe d'esprit si personnelle, comme le complément nécessaire à la réussite de toute œuvre.
Achille Devéria était en outre doué d'une très grande habileté ; il satisfit à toutes les exigences de la librairie, prodiguant sa verve et son exécution si brillante avec la rapidité la plus étonnante.
Personne, en effet, ne dessina aussi facilement que lui sur le papier ou sur la pierre avec le crayon gras.
Que ce fussent des paysages, des portraits ou des vignettes, l'artiste arriva à tout avec le même bonheur.
Malheureusement, cette trop grande facilité gâta ce talent si réel. Ses
facultés pour le dessin de « chic » suppléant à l'étude qui seule pouvait continuer cette vogue, Devéria perdit de jour en jour ses prodigieuses qualités.
11 ne s'en aperçut pas tout d'abord : travailleur acharné, doué d'un caractère aimable et bien pensant, il acceptait volontiers la lutte avec l'inégalité naturelle de ses chances. Mais les éditeurs ne tardèrent pas à être impitoyables : on regrettait le Devéria d'autrefois, on ne voulait plus du Devéria actuel.
L'œuvre de l'artiste en était, du reste, à son déclin; elle semblait un pâle rayon de celle qui nous avait tant captivés au début. Les dessins si appréciés jadis se virent réduits de moitié, puis de quart de prix; bientôt on n'en voulut plus du tout.
Devéria, dès le commencement, ne comprit guère cette cruauté des choses; il alla lui-même présenter des dessins aux éditeurs, très étonné qu'on ne vînt plus lui en demander : ceux-ci lui fermèrent leurs portes.
Ainsi donc, le grand illustrateur n'avait même plus cet amour-propre qui devait le consoler dans sa fierté !
Où était-il le temps où les jeunes se découvraient devant Devéria, saluant à la fois le talent resplendissant et la fortune naissante de l'artiste !
Cette si triste débâcle fut un coup sérieux au cœur de Devéria ; Bixio, son ami, lui vint heureusement en aide.
En 1879, nous le voyons, grâce à cette affection restée fidèle, conservateur des estampes à la bibliothèque Richelieu. Là son goût parfait et son érudition profonde le mettent hors de pair.
L'artiste se consola par un travail acharné du chagrin que lui donna cette désertion presque forcée de la voie d'illustrateur, dans laquelle il avait laissé une trace si lumineuse après un si court passage.
Citons, de ce grand dessinateur, les œuvres qu'il exposa dès l'âge de vingt-deux ans et dans lesquelles nous entrevoyions un talent déjà pénétrant, d'allure charmante et plein de promesses.