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XXXI

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Tenfant veuille la voir ; naturellement Fenfant la voit, il tire maman par la robe jusqu'à ce qu'il ait son journal, parce que papa na son journal. La maman a une robe (le vingt francs, et ne veut pas que son marmot la lui déchire ; le journal ne coûte que six francs, il y a économie, l'abonnement déboule. Excellente chose, c'est un besoin réel, c'est placé entre la confiture et l'image, deux éternels besoins de l'enfance. Ils lisent déjà, les enragés d'enfants !

u Ici. j'ai eu, à la table d'hôte, une querelle à propos des journaux et de mes opinions. J'étais à manger tranquillement à côté d'un monsieur, en chapeau gris, qui lisait les Débats. Je me dis en moi-même :

« — Faut que j'essaye mon éloquence de tribune. En % oilà un qui est pour la dynastie, je vais essayer de le cuire. Ce triomphe serait une fameuse assurance de mes talents ministériels.

« Et je me mets à l'ouvrage, en commençant par lui vanter son journal. Hein! c'était tiré de longueur. De fil en ruban, je me mets à dominer mon homme, en lâchant les phrases à quatre chevaux, les raisonnements en fa dièse e[ toute la sacrée machine. Chacun m'écoutait. et je vis un iioinme qui avait du Juillet dans les moustaches près de mordre au Mouvement. Mais je ne sais pas comment j'ai laissé mal à propos échapper le mot ganache. Bah ! voilà mon chapeau dynastique, mon chapeau gris, mauvais chapeau du reste, un Lyon moitié soie, moitié coton, (jui i)rcnds le mors aux dents et se fâche. Moi. je ressaisis mon grand air, lu sais, et j(> lui dis :

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« — Ah çà ! Monsieur, vous êtes un singulier pistolet. Si vous n'êtes pas content, je vous rendrai raison, je me suis battu en Juillet.

« — Quoique père de famille, me dit-il, je suis prêt à. . .

<( — Vous êtes père de famille, mon cher iNIonsieur. hii répondis-je. Auriez-vous des enfants ?

« — Oui. Monsieur.

« — De onze ans '.'

(( — A peu près.

« — Eh bien. Monsieur, le Journal des Enfants, va paraître : six francs par an, un numéro par mois, deux colonnes, rédigé par les sommités littéraires, un journal bien conditionné, papier solide, gravures dues aux crayons spirituels de nos meilleurs artistes, de véritables dessins des Indes et dont les couleurs ne passeront pas.

« Puis je lâche ma bordée. Voilà un père confondu! La querelle a fini par un abonnement.

« — Il n'y a que Gaudissart pour faire de ces tourslà ! disait le petit criquet de Lamard à ce grand imbécile de Bulot en lui racontant la scène au café.

« Je pars demain pour Amboise. Je ferai Amboise en deux jours, et t'écrirai maintenant de Tours, où je vais tenter de me mesurer avec les campagnes les plus incolores, sous le rapport intelligent et spéculatif. Mais, foi de Gaudissart, on les roulera ! ils seront roulés ! roulés ! Adieu, ma petite ; aime-moi toujours, et sois fidèle. La fidélité quand même est une des qualités de la femme libre. Qui est-ce qui t'embrasse sur les œils ?

" Ton ?'ki.ix pour toujours. »

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Cinq jours après, Gaudissart partit un matin de Ihôtel du Faisan, où il logeait à Tours, et se rendit à Vouvray, canton riche et populeux dont Fesprit public lui parut susceptible d'être exploité. Monté sur son cheval, il trottait le long de la levée, ne pensant pas plus à ses phrases qu'un acteur ne pense au rôle qu'il a joué cent fois. L'illustre Gaudissart allait, admirant le paysage, et marchait insoucieusement, sans se douter que dans les joyeuses vallées de Vouvray périrait son infaillibité commerciale. Ici, quelques renseignements sur l'esprit public de la Touraine deviennent nécessaires. L'esprit conteur, rusé, goguenard, épigrammatique dont, à chaque" page, est empreinte l'œuvre de Rabelais, exprime fidèlement l'esprit tourangeau, esprit fin, poli comme il doit l'être dans un pays oîi les rois de France ont pendant longtemps tenu leur cour ; esprit ardent, artiste, poétique, voluptueux, mais dont les dispositions premières s'abaissent promptement. La mollesse de l'air, la beauté du climat, une certaine facilité d'existence et la bonhomie des mœurs y étouffent bientôt le sentiment des arts, y rétrécissent le plus vaste cœur, y corrodent la plus tenace des volontés. Transplantez le Tourangeau, ses qualités se développent et produisent de grandes choses, ainsi que l'ont prouvé, dans les sphères d'activité les plus diverses, Rabelais et Semblançay, Plantin l'imprimeur et Desçartes; Boucicault, le Xapoléon de son temps, et Pinaigrier, qui peignit la majeure partie des vitraux dans les cathédrales ; puis ^'erville et Courier. Ainsi le Tourangeau, si remarquable au dehors, chez lui demeure comme l'Indien sur sa natte, comme le Turc sur son divan, 11 ('niploii^ ^on

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esprit à se moquei' du voisin, à se réjouir, et arri\e au bout de la vie heureux. La Touraine est la véritable abbaye de Thélème, si vantée dans le livre de Garrjantua ; il sV trouve, comme dans Tœuvre du poète, de complaisantes religieuses, et la bonne chère tant célébrée par Pvabelais y trône. Quand à la fainéantise, elle est sublime et admirablement exprimée par ce dicton populaire : « Tourangeau, veux-tu de la soupe ? — Oui. — Apporte ton écuelle ! — Je n'ai plus faim. » Estce à la joie du vignoble, est-ce à la douceur harmonieuse des plus beaux paysages de la France, est-ce à la tran- ([uillité d'un pays où jamais ne pénètrent les armes de l'étranger, qu'est dû le mol abandon de ces faciles et douces mœurs ? A ces questions, nulle réponse. Allez dans celte Turquie de la France, vous y resterez paresseux, oisif, heureux. Fussiez-vous ambitieux comme l'était Napoléon, ou poète comme l'était Byron, une force inouïe, invincible, vous obligerait à garder vos poésies pour vous et à convertir en rêves vos projets ambitieux.

L'illustre Gaudissart devait rencontrer là, dans Vouvray, l'un de ces railleurs indigènes dont les moqueries ne sont offensives que par la perfection même de la moquerie, et avec lequel il eut à soutenir une cruelle lutte. A tort ou à raison, les Tourangeaux aiment beaucoup à hériter de leurs parents. Or, la doctrine de Saint-Simon y était alors particulièrement prise en haine et vilipendée, mais comme on prend en haine, comme on viUpende en Touraine, avec un dédain et une supériorité de plaisanterie dignes du pays des bons contes et des tours joués aux voisins, esprit qui s'en va de jour

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en jour devant ce que lord Byron a nommé le cant anglais.

Pour son malheur, après avoir débarqué au ^Soleil cCur. auberge tenue par Mitouflet. un ancien grenadier de la garde impériale qui avait épousé une riche vigneronne, et auquel il confia solennellement son cheval, Gaudissart alla chez le malin de Vouvray, le boute-en-train du bourg, le loustic obligé par son rôle et par sa nature à maintenir son endroit en hesse. Ce Figaro campagnard, ancien teinturier, jouissait de sept à huit mille livres de rente, d'une jolie maison assise sur le coteau, d'une petite femme grassouillette, d'une santé robuste. Depuis dix ans, il n'avait plus que son jardin et sa femme à soigner, sa fille à marier, sa partie à faire le soir, à connaître de toutes les médisances qui relevaient de sa juridiction, à entraver les élections, guerroyer avec les gros propriétaires et organiser de bons dîners ; à trotter sur la levée, aller voir ce qui se passait h Tours et tracasser le curé ; enfin, pour tout drame, attendre la vente d'un morceau de terre enclavé dans ses vignes. Bref, il menait la vie tourangelle, la vie de petite ville à la campagne. 11 était, d'ailleurs, la notabihté la plus imposante de la bourgeoisie, le chef de la petite propriété jalouse, envieuse, ruminant et colportant contre l'aristocratie les médisances, les calomnies avec bonheur, rabaissant tout à son niveau, ennemie de toutes les supériorités, les méprisant même avec le calme admirable de l'ignorance. M. Vernier — ainsi se nommait ce petit grand personnage du bourg — achevait de déjeuner, entre sa femme et sa fille. lorsque Gnudissait se présenta dans la salle

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par les fenêtres de laquelle se voyaient la Loii'c et le Cher, une des plus gaies salles à manger du pays

— Est-ce à monsieur N'ernier lui-même ?. . . dit le Aoyageur en pliant avec tant de grâce sa colonne vertébrale, qu'elle semblait élastique.

— Oui, Monsieur, répondit le malin teinturier en Finlerrompant et lui jetant un regard scrutateur par lequel il reconnut aussitôt le genre d'homme auquel il avait afTaire.

— Je viens, Monsieur, reprit Gaudissart, réclamer le concours de vos lumières pour me diriger dans ce canton, où Mitouilet m'a dit que vous exerciez la plus grande influence. Monsieur, je suis envoyé dans les départements pour une entreprise de la plus haute importance, formée par des banquiers qui veulent...

— Qui veulent nous tirer des carottes, dit en riant Vernier, habitué jadis à traiter avec le commis voyageur et à le voir \enir.

— Positivement, répondit avec insolence Tillustre Gaudissart. Mais vous devez savoir. Monsieur, puisque vous avez un tact si (in, qu'on ne peut tirer de carottes aux gens qu'autant qu'ils trouvent quelque intérêt à se les laisser tirer. Je \ ous prie donc de ne pas me confondre avec les vulgaires voyageurs qui fondent leur succès sur la ruse ou sur l'importunité. Je ne suis plus voyageur, je le fus. Monsieur, je m'en fais gloire. Mais, aujourd'hui, j'ai une mission de la plus haute importance et qui doit me faire considérer, par les esprits supérieurs, comme un homme qui se dévoue à éclairer son pays. Daignez m'écouter. Monsieur, et vous verrez que ^■ous

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aurez gagné beaucoup dans la demi-heure de conversation que j'ai Thonneur de vous prier de m'accorder. Les plus célèbres banquiers de Paris ne se sont pas mis fictivement dans celte affaire comme dans quelques-unes de ces honteuses spéculations que je nomme, moi, des ratières; non, non, ce n'est plus cela; je ne me chargerais pas, moi, de colporter de semblables atlrapenigauds. Xon, Monsieur, les meilleures et les plus respectables maisons de Paris sont dans l'entreprise et comme intéressées et comme garantie...

Là, Gaudissart déploya la rubanerie de ses phrases, et M. Yernier le laissa continuer en l'écoutant avec un apparent intérêt qui trompa Gaudissart. Mais, au seul mot de garantie, Yernier avait cessé de faire attention à la rhétorique du vo^'ageur, il pensait à lui jouer quelque bon tour, afin de déhvrer de ces espèces de chenilles parisiennes un pays à juste titre nommé barbare par les spéculateurs qui ne peuvent y mordre.

En haut d'une déhcieuse vallée, nommée la Vallée coquette, à cause de ses sinuosités, de ses courbes qui renaissent à chaque pas, et paraissent plus belles à mesure que l'on s'y avance, soit qu'on en monte ou qu'on en descende le joyeux cours, demeurait, dans une petite maison entourée d'un clos de vignes, un homme à peu près fou, nommé Margaritis, D'origine itahenne, Margarilis était marié, n'avait point d'enfants, et sa femme le soignait avec un courage généralement apprécié. M"^ Margaritis courait certainement des dangers près d'un homme qui, entre autres manies, voulait porter sur lui deux cmitcaux t\ longue Inmc, avec lesquels il la

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menaçait parfois. Mais (jui ne connaît Tadmirable dévouement avec lequel les gens de province se consacrent aux êtres souffrants, peut-être à cause du déshonneur qui attend une bourgeoise si elle abandonne son enfant ou son mari aux soins publics de Thùpital? Puis, qui ne connaît aussi la répugnance qu'ont les gens de province à payer la pension de cent louis ou de mille écus exigée à Charenton ou par les maisons de santé ? Si quelqu'un parlait à ]\P* ^largaritis des docteurs Dubuisson, Esquirol, Blanche ou autres, elle préférait avec une noble indignation garder ses trois mille francs en gardant le bonhomme. Les incompréhensibles volontés que dictait la folie à ce bonhomme se trouvant liées au dénoùment de cette aventure, il est nécessaire d'indiquer les plus saillantes. Margaritis sortait aussitôt qu'il pleuvait à verse, et se promenait, la tète nue, dans ses vignes. Au logis, il demandait à tout moment le journal; pour le contenter, sa femme ou sa servante lui donnaient un vieux journal d'Indre-et-Loire; et, depuis sept ans, il ne s'était point encore aperçu qu'il lisait toujours le même numéro. Peut-être un médecin n'eût-il pas observé sans intérêt le rapport qui existait entre la recrudescence des demandes de journal et les variations atmosphériques. La plus constante occupation de ce fou consistait à vérifier l'état du ciel, relativement à ses effets sur la vigne. Ordinairement, quand sa femme avait du monde, ce qui arrivait presque tous les soirs, les voisins, ayant pitié de sa situation, venaient jouer chez elle au boston. Margaritis restait silencieux, se mettait dans un coin et n'en bougeait point; mais, quand dix heures donnaient à son

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horloge, enfermée dans une grande armoire oblongue, il se levait au dernier coup avec la précision mécanique des ligures mises en mouvement par un ressort dans les châsses des joujoux allemands, il s'avançait lentement jusqu'aux joueurs, leur jetait un regard assez semblable au regard automatique des Grecs et des Turcs exposés sur le boulevard du Temple, à Paris, et leur disait : « Allez-vous-en ! » A certaines époques, cet homme recouvrait son ancien esprit, et donnait alors à sa femme d'excellents conseils pour la vente de ses vins; mais alors il devenait extrêmement tourmentant, il volait dans les armoires des friandises et les dévorait en cachette. Quelquefois, quand les habitués de la maison entraient, il répondait à leurs demandes avec civilité, mais le plus souvent il leur disait les choses les plus incohérentes. Ainsi, à une dame qui lui demandait : « Comment vous sentezvous aujourd'hui, monsieur Margaritis ? — Je me suis fait la barbe; et vous?... lui répondait-il. Etes- vous mieux. Monsieur? lui demandait une autre. — Jérusalem ! Jérusalem » répondait-il. Mais, la plupart du temps, il regardait ses hôtes d'un air stupide, sans mot dire, et sa femme leur disait alors : « Le bonhomme n'entend rien aujourd'hui. » Deux ou trois fois en cinq ans, il lui arriva, toujours vers l'équinoxe, de se mettre en fureur à cette observation, de tirer un de ses deux couteaux et de ci'icr : « Cette garce me déshonore! » D'ailleurs, il buvait, mangeait, se promenait comme eût fait un homme en parfaite santé. Aussi chacun avait-il fini par ne pas lui accorder plus de respect ni d'attention que l'on n'en a pour un gros meuble. Parmi toutes ses bizarreries, il y

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en avait une dont personne n'avait pu découvrir le sens; car, à la longue, les esprits forts du pays avaient fini par commenter et expliquer les actes les plus déraisonnables de ce fou. 11 voulait toujours avoir un sac de farine au logis, et garder deux pièces de vin de sa récolte, sans permettre qu'on touchât à la farine ni au vin. Mais, quand venait le mois de juin, il s'inquiétait de la vente du sac et des deux pièces de vin avec toute la sollicitude d'un fou. Presque toujours iNP" Margaritis lui disait alors avoir vendu les deux poinçons à un prix exorbitant, et lui en remettait l'argent, qu'il cachait, sans que ni sa femme ni sa servante eussent pu, même en le guettant, découvrir où était la cachette.

La veille du jour où Gaudissart vint à Vouvray, M™® Margaritis éprouva plus de peine que jamais à tromper son mari, dont la raison semblait revenue.

— Je ne sais, en vérité, comment se passera pour moi la journée de demain, avait-elle dit à M""' Yernier. Figurez-vous que le bonhomme a aouIu voir ses deux pièces de vin. Il m'a si bien fait endêver (mot du pays) pendant toute la journée, qu'il a fallu lui montrer deux poinçons pleins. Notre voisin Pierre Champlain avait heureusement deux pièces qu'il n'a pas pu vendre; et, à ma prière, il les a roulées dans notre „ cellier. Ah çà ! ne voilà-t-il pas que le bonhomme, depuis (ju'il a vu les poinçons, prétend les brocanler Un-mème !

M"® Vernier venait de confier à son mari l'embarras où se trouvait M"" Margaritis un moment avant rarrivéo de Gaudissart. Au premier mot du commis voyageui'.

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^'e^nie^ se proposa de le mettre aux prises aNec le bonhomme Maro-aritis.

— Monsieur, répondit l'ancien teinturier quand l'illustre Gaudissart eut lâché sa première bordée, je ne vous dissimulerai pas les difficultés que doit rencontrer ici votre entreprise. Xotre pays est un pays qui marche à la grosse suo modo, un pays où jamais une idée nouvelle ne prendra. Nous vivons comme vivaient nos pères, en nous amusant à faire quatre repas par jour, en nous occupant à cultiver nos vignes et à bien placer nos vins. Pour tout négoce, nous tâchons bonifacement de vendre les choses plus cher qu'elles ne coûtent. Xous resterons dans cette ornière-là sans que ni Dieu ni diable puissent nous en sortir. Mais je vais vous donner un bon conseil, et un bon conseil vaut un œil dans la main. Xous avons dans le bourg un ancien banquier dans les lumières duquel j'ai, moi particulièrement, la plus profonde confiance; et, si vous obtenez son suffrage, j'y joindrai le mien. Si vos propositions constituent des avantages réels, si nous en sommes convaincus, à la voix de M. Margaritis qui entraîne la mienne, il se trouve à Vouvray vingt maisons riches dont toutes les bourses s'ouvriront et prendront votre vulnéraire.

y En entendant le nom du fou, M""^ \>rnier leva la tète

et regarda son mari.

— Tenez, précisément, mafemme a, je crois, l'intention de faire une visite à M""^ Margaritis, chez laquelle elle doit aller avec une de nos voisines. Attendez un moment, ces dames vous y conduiront. — Tu iras prendre M"*" Fonlanieu, dit le vieux teinturier en guignant sa femme.

Indiquer la commère la plus rieuse, la plus éloquente, la plus grande goguenarde du pays, n'était-ce pas dire à M'"" Vernier de prendre des témoins pour bien observer la scène qui allait avoir lieu entre le commis voyageur et le fou, afin d'en amuser le bourg pendant un mois ? M. et M"'^ Vernier jouèrent si bien leur rôle, que Gaudissart ne conçut aucune défiance et donna pleinement dans le piège; il offrit galamment le bras à M""' ^'ernier, et crut avoir fait, pendant le chemin, la conquête des deux dames, avec lesquelles il fut étourdissant d'esprit, de pointes et de calembours incompris.

La maison du prétendu banquier était située à l'endroit où commence la Vallée coquette. Ce logis, appel*' la Fuye, n'avait rien de bien remarquable. Au rez-dechaussée se trouvait un grand salon boisé, de chaque côté duquel était une chambre à coucher, celle du bonhomme et celle de sa femme. On entrait dans le salon par un vestibule qui servait de salle à manger, et auquel communiquait la cuisine. Ce rez-de-chaussée, dénué de l'élégance extérieure qui distingue les plus humbles maisons en Touraine. était couronné par des mansardes auxquelles on montait par un escalier bâti en dehors de la maison, appuyé sur un des pignons et couvert d'un appentis. Un petit jardin, plein de soucis, de seringas, de sureaux, séparait l'habitation des clos. Autour de la cour s'élevaient les bâtiments nécessaires à l'exploitation des vignes.

Assis dans son salon, près d'une fenêtre, sur un fauteuil en velours d'Utrccht jaune, ^largaritis ne se leva point en voyant entrer les deux dames et Gaudissart, il

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pensait à vendre ses deux pièces de vin. C'était un homme sec, dont le crâne, chauve par devant, g-arni de cheveux rares par derrière, avait une conformation piriforme. Ses yeux enfoncés, surmontés de gros sourcils noirs et fortement cernés, son nez en lame de couteau, ses os maxillaires saillants et ses joues creuses, ses lignes généralement oblongues, tout, jusqu'à son menton démesurément long et plat, contribuait à donner à sa physionomie un air étrange, celui dun vieux professeur de rhétorique ou d'un chiffonnier.

— Monsieur Margaritis, lui dit M"'^ Vernier, allons, remuez-vous donc ! \o'ûà un monsieur que mon mari vous envoie, il faut l'écouter avec attention. Quittez vos calculs de mathématiques, et causez avec lui.

En entendant ces paroles, le fou se leva, regarda Gaudissart, lui fit signe de s'asseoir et lui dit :

— Causons, Monsieur.

Les trois femmes allèrent dans la chambre de M™^ Margaritis, en laissant la porte ouverte, afin de tout entendre et de pouvoir intervenir au besoin. A peine furent-elles installées, que M. A'ernier arriva doucement par le clos, se fit ouvrir la fenêtre et entra sans bruit.

— Monsieur, dit Gaudissart, a été dans les affaires?...

— PubHques, répondit Margaritis en l'interrompant. J'ai pacifié la Calabre sous le règne du roi Murât.

— Tiens, il est allé en Calabre maintenant ! dit à voix basse M. Vernier.

— Oh ! alors, reprit Gaudissart, nous nous entendrons parfaitement.

— .le vous écoute, répondit Margniifis rn pi-enanl le

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maintien d'un homme qui pose pour son porfmit chez un peintre.

— Monsieur, dit Gaudissart en faisant tourner la clef de sa montre, à laquelle il ne cessa d'imprimer par distraction un mouvement rotatoire et périodique dont s'occupa beaucoup le fou et qui contribua peut-être à le faire tenir tranquille; Monsieur, si vous n'étiez pas un homme supérieur... (Ici, le fou s'inclina), je me contenterais de vous chiffrer matériellement les avantages de l'affaire, dont les motifs psychologiques valent la peine de vous être exposés. Ecoutez! de toutes les richesses sociales. le temps n'est-il pas la plus précieuse; et, l'économiser, n'est-ce pas s'enrichir ? Or. y a-t-il rien qui consomme plus de temps dans la vie que les inquiétudes sur ce que j'appelle le pot-au-feu, locution vulgaire, mais qui pose nettement la question ? V a-t-il aussi rien qui mange plus de temps que le défaut de garantie à offrir à ceux auxquels vous demandez de l'argent, quand, momentanément pauvre, vous êtes riche d'espérances ?

— De l'argent, nous y sommes, dit ^largaritis.

— Eh bien, Monsieur, je suis envoyé dans les départements par une compagnie de banquiers et de capitalistes, qui ont aperçu la perte énorme que font ainsi, en temps et conséquemment en intelligence ou en activité productive, les hommes d'avenir. Or, nous avons eu l'idée de capitaliser à ces hommes ce même avenir, de leur escompter leurs talents, en leur escomptant quoi ?. . . le temps dito^ et d'en assurer la valeur à leurs héritiers. Il ne s'agit plus là d'économiser le temps, mais de lui domier un prix. d(^ le chiffi'er. d'en représenter pécu-

niairement les produits que vous présumez en obtenir dans cet espace intellectuel, en représentant les qualités morales dont vous êtes doué et qui sont, Monsieur, des forces vives, comme une chute d'eau, comme une machine à vapeur de trois, dix, vingt, cinquante chevaux. Ah ! ceci est un progrès, un mouvement vers un meilleur ordre de choses, mouvement dû à Tactivité de notre époque, essentiellement progressive, ainsi que je vous le prouverai, quand nous en viendrons aux idées d'une plus logique coordination des intérêts sociaux. Je vais m'expliquer par des exemples sensibles. Je quitte le raisonnement purement abstrait, ce que nous nommons, nous autres, la mathématique des idées. Au lieu d'être un propriétaire vivant de ^•os rentes, vous êtes un peintre, un musicien, un artiste, un poète...

-r- Je suis peintre, dit le fou en manière de parenthèse.

— Eh bien, soit, puisque vous comprenez bien ma métaphore, vous êtes peintre, vous avez un bel avenir, un riche avenir. Mais je vais plus loin...

En entendant ces mots, le fou examina Gaudissart (Vun air inquiet pour voir s'il voulait sortir, et ne se rassura qu'en Tapercevapl toujours assis.

— Vous n'êtes' même rien du tout, dit Gaudissart on continuant, mais vous vous sentez...

— Je me sens, dit le fou.

— Vous vous dites : « Moi, je serai ministre. » Eh bien, vous peintre, vous artiste, vous homme de lettres, vous ministre futur, vous chiffrez vos espérances, vous les taxez, aous a'ous tarifez, je suppose, ^ cent mille écus...

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Gaudtsmrl font/il sur le teinturier jutar lui (ipjj/iijiicr >ni soii/'fIrL

L'IlIlslIlK (iAIIUSSMii- (|). i09).

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— \'ous m'apportez donc cent mille écus ? dit le fou.

— Oui, Monsieur, vous allez voir. Ou vos héritiers les palperont nécessairement si vous venez à mourir, puisque l'entreprise s'engage à les leur compter, ou vous les touchez par vos travaux d'art, par vos heureuses spéculations si vous vivez. Si vous vous êtes trompé, vous pouvez même recommencer. Mais, une fois que vous avez, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, fixé le chiffre de votre capital intellectuel, car c'est un capital intellectuel, saisissez bien ceci, intellectuel.

— Je comprends, dit le fou.

— Vous signez un contrat d'assurance avec l'administration, qui vous reconnaît une valeur de cent mille écus, à vous peintre...

— Je suis peintre, dit le fou ?

— Non, reprit Gaudissart, à vous musicien, à vous ministre, et s'engage à les payer à votre famille, à vos héritiers, si, par votre mort, les espérances, le pot-au-feu fondé sur le capital intellectuel venait à être renversé. Le payement de la prime suffit à consolider ainsi votre...

— Votre caisse, dit le fou en l'interrompant.

— Mais naturellement, Monsieur. Je vois que Monsieur a été dans les affaires.

— Oui, dit le fou, j'ai fondé la Banque territoriale de la rue des Fossés-Montmartre, à Paris, en 1798.

— Car, reprit Gaudissart, pour payer les capitaux intellectuels, que chacun se reconnaît et s'attribue, ne faut-il pas que la généralité des assurés donne une certaine prime, trois pour cent, une annuité de trois pour cent ? Ainsi, par le payement d'une faible somme, d'une

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misère, vous garantissez votre famille des suites fâcheuses de votre mort.

— INIais, je vis, dit le fou.

— Ah 1 si vous vivez longtemps ! voilà Tobjection la plus communément faite, objection vulgaire, et vous comprenez que, si nous ne Favions pas prévue, foudroyée, nous ne serions pas dignes d'être... quoi.^... que sommes-nous, après tout ? les teneurs de Uvres du grand bureau des intelligences. Monsieur, je ne dis pas cela pour vous, mais je rencontre partout des gens qui ont la prétention d'apprendre quelque chose de nouveau, de révéler un raisonnement quelconque à des gens qui ont pâli sur une affaire!... ma parole d'honneur, cela fait pitié. Mais le monde est comme ça, je n'ai pas la prétention de le réformer. Votre objection, Monsieur, est un non-sens...

— Quhaco ? dit Margaritis.

— Voici pourquoi. Si vous vivez et que vous ayez les moyens évalués dans votre charte d'assurance contre les chances delà mort, suivez bien...

— Je suis.

— Eh bien, vous avez réussi dans vos entreprises ! vous avez dû réussir précisément à cause de ladite charte d'assurance ; car vous avez doublé vos chances de succès en vous débarrassant de toutes les inquiétudes que l'on a quand on traîne avec soi une femme, des enfants que notre mort peut réduire à la plus affreuse misère. Si vous êtes arrivé, vous avez alors touché le capital intellectuel, pour lequel l'assurance a été une bagatelle, une vraie bagatelle, une pure bagntelie.

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— Excellente idée !

— N'est-ce pas, Monsieur? reprit Gaiidissart. Je nomme celte caisse de bienfaisance, moi, l'assurance mutuelle contre la misère!... ou, si vous voulez, Tescompte du talent. Car le talent, Monsieur, le talent est une lettre de change que la nature donne à Thomme de génie, et qui se trouve souvent à bien longue échéance. . . eh ! eh !

— Oh ! la belle usure ! s'écria Margaritis.

Eh! diable! il est fin, le bonhomme. Je me suis trompé, pensa Gaudissart. Il faut que je domine mon homme par de plus hautes considérations, par ma blague numéro 1. — Du tout. Monsieur, reprit Gaudissart à haute voix, pour vous qui...

— Accepteriez-vous un verre de vin ? demanda Margaritis.

— Volontiers, répondit Gaudissart.

— Ma femme, donne-nous donc une bouteille du vin dont il nous reste deux pièces. — Vous êtes ici dans la tête de Vouvray, dit le bonhomme en montrant ses vignes à Gaudissart. Le clos Margaritis !

La servante apporta des verres et une bouteille de vin de l'année 1819. Le bonhomme Margaritis en versa précieusement dans un verre et le présenta solennellement à Gaudissart, qui le but.

— Mais vous m'attrapez, Monsieur, dit le commis voyageur, ceci est du vin de Madère, vrai vin de Madère.

— Je le crois bien, dit le fou. L'inconvénient du vin de Vouvray, Monsieur, est de ne pouvoir se servir ni

comme vin ordinaire, ni comme vin d'entremets ; il est trop généreux, trop fort ; aussi vous le vend-on à Paris pour du vin de Madère en le teignant d'eau-de-vie. Notre vin est si liquoreux, que beaucoup de marchands de Paris, quand notre récolte n'est pas assez bonne pour la Hollande et la Belgique, nous achètent nos vins ; ils les coupent avec les vins des environs de Paris, et en font alors des vins de Bordeaux. Mais ce que vous buvez en ce moment, mon cher et très aimable Monsieur, est un vin de roi, la tête de Vouvray. J'en ai deux pièces, rien que deux pièces. Les gens qui aiment les grands vins, les hauts vins, et qui veulent servir sur leurs tables des qualités en dehors du commerce, comme plusieurs maisons de Paris qui ont de l'amour-propre pour leurs vins, se font fournir directement par nous. Connaissez-vous quelques personnes qui?...

— Revenons à notre affaire, dit Gaudissart.

— xNous y sommes, Monsieur, reprit le fou. Mon vin est capiteux, capiteux s'accorde avec capital en étymologie ; or, vous parlez capitaux... hein? caput, tête! tête de Vouvray, tout cela se tient...

— Ainsi donc, dit Gaudissart, ou vous avez réalisé vos capitaux intellectuels...

— J'ai réalisé, Monsieur. Voudriez-vous donc de mes deux pièces ? Je vous en arrangerais bien pour les termes.

— Non, je parle, dit l'illustre Gaudissai-t, de l'assurance des capitaux intellectuels et des opérations sur la vie. Je reprends mon raisonnement.

L ILLUSTRA GALDISSART 197

Le fou se calma, reprit sa pause et regarda Gaudissart.

— Je dis, Monsieur, que si vous mourez, le capital se paye à votre famille sans difficulté.

— Sans difficulté.

— Oui, pourvu qu'il nV ait pas suicide...

— Matière à chicane.

— Non, ^Monsieur. Vous le savez, le suicide est un de ces actes toujours faciles à constater.

— En France, dit le fou ; mais...

— Mais à l'étranger ? dit Gaudissart. Eh bien. Monsieur, pour terminer sur ce point, je vous dirai que la simple mort à l'étranger et la mort sur le champ de bataille sont en dehors de...

— Qu'assurez- vous donc alors?... Rien du tout! fit Margaritis. Moi, ma Banque territoriale reposait sur...

— Rien du tout. Monsieur?... s'écria Gaudissard en interrompant le bonhomme. Rien du tout?... et la maladie, et les chagrins, et la misère, et les passions ? Mais ne nous jetons pas dans les cas exceptionnels.

— Non, n'allons pas dans ces cas-là, dit le fou.

— Que résulte-t-il de cette affaire ? reprit Gaudissart. A vous, banquier, je vais chiffrer nettement le produit. Un homme existe, il a un avenii', il est bien mis, il vit de son art, il a besoin d'argent, il en demande... Néant. Toute la civilisation refuse de la monnaie à cet hcimme qui domine en pensée la civilisation, et doit la dominer un jour par le pinceau, par le ciseau, par la parole, par une idée, par un système. Atroce civilisation ! elle n'a pas de pain pour ses grands hommes qui lui donnent son

198 L ILLUSTRE GAIDISSART

luxe; elle ne les nourrit que d'injures et de moqueries, celte gueuse dorée!... L'expression est forte, mais je ne la rétracte point. Ce grand homme incompris vient alors chez nous, nous le réputons grand homme, nous le saluons avec respect, nous Técoutons et il nous dit : « Messieurs de Fassurance sur les capitaux, ma vie vaut tant; sur mes produits, je vous donnerai tant pour cent !... » Eh bien, que faisons-nous?... Immédiatement, sans jalousie, nous Tadmettons au superbe festin de la civilisation comme un puissant convive...

— Il faut du \m alors, dit le fou.

— ... Comme un puissant convive. Il signe sa police d'assurance, il prend nos chiffons de papier, nos misérables chiffons, qui, vils chiffons, ont néanmoins plus de force que n'en avait son génie. En effet, s'il a besoin d'argent, tout le monde, sur le \u de sa charte, lui prête de l'argent. A la Bourse, chez les banquiers, partout, et même chez les usuriers, il trouve de l'argent parce qu'il offre des garanties. Eh bien, Monsieur, n'estce pas là une lacune à combler dans le système social ? ^lais, Monsieur, ceci n'est qu'une partie des opérations entreprises par la société sur la vie. Nous assurons les débiteurs moyennant un autre système de primes. Nous offrons des intérêts viagers à un taux gradué d'après l'âge, sur une échelle infiniment plus avantageuse (juc ne l'ont été jusqu'à présent les tontines, basées sur des tables de mortalité reconnues fausses. Noire société opérant sur des masses, les rentiers viagers n'ont pas à redouter les pensées qui attristent leurs vieux jours, déjà si Irisfcs par eux-mêmes: pensées f|ui les attendent

L'ILLISTRE GAUDISSART 199

nécessairement quand un [)aiiiculier leur a pris de l'argent à rente viagère. Vous le voyez, Monsieur, chez nous la vie a été chiffrée dans tous les sens...

— Sucée par tous les bouts, dit le bonhomme; mais buvez un verre de vin, vous le méritez bien. Il faut vous mettre du velours sur l'estomac, si vous voulez entretenir convenablement votre margoulette. Monsieur, le vin de Vouvray, bien conservé, c'est un vrai velours.

— Que pensez-vous de cela ? dit Gaudissart en vidant son verre.

— Cela est très beau, très neuf, très utile; mais j'aime mieux les escomptes de. valeurs territoriales qui se faisaient à ma Banque de la rue des Fossés-Montmartre,

— Vous avez parfaitement raison, ^lonsieur, répondit Gaudissart; mais cela est pris, c'est repris, c'est fait et refait. Nous avons maintenant la Caisse hypothécaire qui prèle sur les propriétés et fait en grand le réméré. Mais n'est-ce pas une petite idée en comparaison de celle de solidifier les espérances ! solidifier les espérances, coaguler, financièrement parlant, les désirs de fortune de chacun, lui en assuser la réalisation! Il a fallu notre époque, Monsieur, époque de transition, de transition et de progrès tout à la fois !

— Oui, de progrès, dit le fou. J'aime.le progrès, surtout celui que fait faire à la vigne un bon temps...

— Le Temps! reprit Gaudissard sans entendre la phrase de ^largaritis, le Temps, Monsieur, mauvais journal! Si vous le lisez, je vous plains...

— Le journal? dit ^largaritis, je crois bien, je suis passionné pour les journaux. — Ma femme! ma femme!

200 LILLLSTRE GAUDISSART

OÙ est le journal ? cria-t-il en se tournanl vern la chambre.

— Eh bien, Monsieur, si vous vous intéressez aux journaux, nous sommes faits pour nous entendre.

— Oui; mais, avant d'entendre le journal, avouez-moi que vous trouvez ce vin...

— Délicieux, dit Gaudissart.

— Allons, achevons à nous deux la bouteille.

Le fou se versa deux doigts de vin dans son verre et remplit celui de Gaudissart.

— Eh bien. Monsieur, j'ai deux pièces de ce ^^n-là. Si vous le trouvez bon et que vous vouliez \ous en arranger. . .

— Précisément, dit Gaudissart, les pères de la foi saint-simonienne m'ont prié de leur expédier les denrées que je... Mais parlons de leur grand et beau journal? Vous qui comprenez bien l'affaire des capitaux, et qui me donnerez voire aide pour la faire réussir dans ce canton...

— Volontiers, dit Margaritis, si...

— J'entends, si je prends votre vin. Mais il est très bon, votre vin, Monsieur, il est hicisif.

— On en fait du vin de Champagne, il y a un monsieur, un Parisien, qui vient en faire ici, à Tours.

— Je le crois. Monsieur. Le (ilo/jf, dont vous avez entendu parler. . .

— Je l'ai souvent parcouru, dit Margaritis.

— J'en étais sûr, dit Gaudissart. Monsieur, vous avez une tête puissante, une caboche que ces mes.sieurs nomment la tète chevaline : il v a du cheval dans la tète de

LlLLl STRE UAlblSSART 201

tous les grands hommes. Or, on peut êti'c un beau génie et vivre ignoré. C'est une farce qui arrive assez généralement à ceux qui, malgré leurs moyens, restent obscurs, et qui a failli être le cas du grand Saint-Simon, et celui de M. ^'ico, homme fort qui commence à se pousser. Il va bien, Vieo ! J'en suis content. Ici, nous entrons dans la théorie et la formule nouvelle de l'humanité. Attention, Monsieur...

— Attention, dit le fou.

— L'exploitation de Thomme par l'homme aurait dû cesser, Monsieur, du jour où Christ, — je ne dis pas Jésus-Christ, je dis Christ, — est venu proclamer l'égalité des hommes devant Dieu. Mais cette égalité n'at-elle pas été jusqu'à présent la plus déplorable chimère ? Or, Saint-Simon est le complément de Christ. Christ a fait son temps.

— Il est donc libéré ? dit Margaritis.

— Il a fait son temps comme le libéralisme. Maintenant, il y a quelque chose de plus fort en avant de nous, c'est la nouvelle foi, c'est la production libre, individuelle, une coordination sociale qui fasse que chacun reçoive équitablement son salaire social suivant son œuvre, et ne soit plus exploité par des individus qui, sans capacité, font travailler tous au profit Aun seul; de là, la doctrine...

— Que faites-vous des domestiques? demanda Margaritis.

— Ils restent domestiques, Monsieur, s'ils n'ont que la capacité d'être domestiques.

— Eh bien, à quoi bon la doctrine?

'202 L'ILLl'STRE GAUDISSART

— Oh ! pour en juger. Monsieur, il faut vous mettre au point de vue très élevé d'où vous pouvez embrasser clairement un aspect général de l'humanité. Ici, nous entrons en plein Ballanche ! Connaissez-vous M. Ballanche ?

— Nous ne faisons que de ça! dit le fou, qui entendit de la planche.

— Bon, reprit Gaudissart. Eh bien, si le spectacle palingénésique des transformations successives du Globe spiritualisé vous touche, vous transporte, vous émeut ! eh bien, mon cher Monsieur, le journal le Globe, bon nom qui en exprime nettement la mission, le Globe est le cicérone qui vous expliquera tous les matins les conditions nouvelles dans lesquelles s'accomplira, dans peu de temps, le changement politique et moral du monde.

— Quèsaco? dit le bonhomme.

— Je vais vous faire comprendre le raisonnement par une image, reprit Gaudissart. Si, enfants, nos bonnes nous ont menés chez Séraphin, ne faut-il pas, à nous vieillards, les tableaux de l'avenir? Ces messieurs...

— Boivent-ils du vin ?

— Oui, Monsieur. Leur maison est montée, je puis le dire, sur un excellent pied, un pied prophétique : beaux salons, toutes les sommités, grandes réceptions.

— Eh bien, dit le fou, les ouvriers qui démolissent ont bien autant besoin de vin que ceux qui bâtissent.

— A plus foi'te raison, Monsieur, quand on démolit d'une main et qu'on reconstruit de l'autre, comme le font les apôtres du Globe.

LILLLSTRE GAIDISSART 2U3

— Alors, il leur faut du vin, du vin de \'ouvi'ay, les deux pièces qui me restent, trois cents bouteilles, pour cent francs, bagatelle.

— A combien cela met-il la bouteille? dit Gaudissart en calculant: Voyons ! il y a le port, l'entrée, nous n'arrivons pas à sept sous; mais ce serait une bonne affaire. Ils pa^'ent tous les autres vins plus cher. (Bon, je tiens mon homme, se dit Gaudissart; tu veux me vendre du vin dont j'ai besoin, je vais te dominer.) — Eh bien, Monsieur, reprit-il, des hommes qui disputent sont bien près de s'entendre. Parlons franchement, vous a\ez une grande influence sur ce canton ?

— Je le crois, dit le fou. Nous sommes la lête de X'ouvray.

— Eh bien, vous avez parfaitement compris l'entreprise des capitaux intellectuels ?

— Parfaitement.

— Vous avez mesuré toute la portée du Globe?

— Deux fois,... à pied.

Gaudissard n'entendit pas, parce qu'il restait dans le milieu de ses pensées et s'écoutait lui-même en homme sûr de triompher.

— Or, eu ég'ard à la situation où vous êtes, je comprends que vous n'ayez rien à assurer à l'âge où vous êtes arrivé. Mais, Monsieur, vous pouvez faire assurer les personnes qui, dans le canton, soit par leur valeur personnelle, soit parla position précaire de leurs familles, voudraient se faire un sort. Donc, en prenant un abonnement au Globe, et en m'appuyant de votre autorité dans le canton pour le placement des capitaux on rente

204 L1LLL8TRE GALDISSART

viagère, car on affectionne le viager en province; eh bien, nous pourrons nous entendre relativement aux deux pièces de vin. Prenez- vous le (îlobe?

— Je vais sur le globe.

— M'appuyez-vous près des personnes influentes du canton ?

— J'appuie...

— Et...

— Et...

— Et je... Mais vous prenez un abonnement au iilobe ?

— Le Globe, bon journal, dit le fou, journal viager.

— Viager, Monsieur?... Eh oui, vous avez raison, il est plein de vie, de force, de science, bourré de science, bien conditionné, bien imprimé, bon teint, feutré. Ah! ce n'est pas de la camelote, du colifichet, du papillotage, de la soie qui se déchire quand on la regarde; c'est foncé, ce sont des raisonnements que l'on peut méditera son aise et qui font passer le temps très agréablement au fond d'une campagne.

— Cela me va, répondit le fou.

— Le Globe coûte une bagatelle, quatre-vingts francs.

— Cela ne me va plus, dit le bonhomme.

— Monsieur, dit Gaudissart, vous avez nécessairement des petits-enfants ?

— Beaucoup, répondit Margaritis, qui entendit : vous aimez, au lieu de cous avez.

— Eh bien, le Journal des Enfants, sept francs par an.

— Prenez mes deux pièces de vin, je vous prends un abonnement d'enfants, ça me va, belle idée. Exploitalion intellectuelle, l'enfant?... n'est-ce pas l'homme par l'homme, hein ?

— Vous y êtes, Monsieur, dit Gaudissart.

— J'y suis.

--- Vous consentez donc à me piloter dans le canton?

— Dans le canton.

— J'ai votre approbation?

— Vous l'avez.

— Eh bien, Monsieur, je prends vos deux pièces de vin, à cent francs...

— Non, non, cent dix.

— Monsieur, cent dix francs, soit, mais cent dix pour les capacités de la doctrine, et cent francs pour moi. Je vous fais opérer une vente, vous me devez une commission.

— Portez- leur cent vingt. [Sans vin.)

— Joli calembour. 11 est non seulement très fort, mais encore très spirituel.

— Non, spiritueux, Monsieur.

— De plus fort en plus fort, comme chez Nicolet.

— Je suis comme cela, dit le fou. Venez voir mon clos.

— Volontiers, dit Gaudissart ; ce vin porte singulièrement à la tête.

Et l'illustre Gaudissart sortit avec M. Margaritis, qui le promena de provin en provin, de cep en cep, dans ses vignes. Les trois dames et M. Vernier purent alors rire à leur aise, en voyant de loin le voyageur et le fou

206 LiLLl'STRE GAUDISSART

discutant, gesticulant, s'arrêtant, reprenant leur marche, parlant avec feu.

— Pourquoi le bonhomme nous Ta-t-il donc emmené? dit ^"ernier.

Enfin Margaritis revint avec le commis voyageur, en marchant tous deux d'un pas accéléré comme des gens empressés de terminer une affaire.

— Le bonhomme a. fistre, bien enfoncé le Parisien !... dit M. ^'e^nier.

Et, de fait, l'illustre Gaudissart écrivit sur le bout d'une table à jouer, à la grande joie du bonhomme, une demande de livraison des deux pièces de vin. Puis, après avoir lu l'engagement du voyageur, M. Margaritis lui donna sept francs pour un abonnement au Journal des Enfants.

— A demain donc, Monsieur, dit l'illustre Gaudissart en faisant tourner sa clef de montre, j'aurai l'honneur de venir vous prendre demain, ^'ous pourrez expédier directement le vin à Paris, à Tadresse indiquée, et vous ferez suivre en remboursement.

Gaudissart était Normand, et il n'y avait jamais pour lui d'engagement qui ne dût être bilatéral : il voulut un engagement de M. Margaritis, qui, content comme Test un fou de satisfaire son idée favorite, signa, non sans lire, un bon à livrer deux pièces de vin du clos Margaritis. Et l'illustre Gaudissart s'en alla sautillant, chanteronnant. Le roi des mers ne t^ échappera pas ! à l'auberge du Soleil d'or, où il causa naturellement avec l'hôte en attendant le diner. Mitouflet était un vieux soldat naïvement rusé comme le sont les paysans, mais

L'ILLUSTRE GALDISSART i>i)T

ne riant jamais d'une plaisanterie, en liomme accoutumé à entendre le canon et à plaisanter sous les armes.

— Vous avez des gens très forts ici, lui dit Gaudissart en s'appuyant sur le chambranle de la porte et allumant son cigai'e à la pipe de Milouflet.

— Comment Fentendez-vous ? demanda Mitouflet.

— Mais des gens ferrés à glace sur les idées politiques et financières.

— De chez qui venez- vous donc, sans indiscrétion ? demanda naïvement l'aubergiste en faisant savamment jaillir d'entre ses lèvres la sputation périodiquement expectorée par les fumeurs.

— De chez un lapin nommé Margaritis.

Mitouflet jeta successivement à sa pratique deux regards pleins d'une froide ironie.

— C'est juste, le bonhommme en sait long ! 11 en sait trop pour les autres, ils ne peuvent pas toujours le comprendre...

— Je le crois, il entend foncièrement bien les hautes questions de finance.

— Oui, dit l'aubergiste. Aussi pour mon compte, ai-je toujours regretté qu'il soit fou.

— Comment, fou ?

— P'ou, comme on est fou, quand on est fou, répéta Milouflet ; mais il n'est pas dangereux, et sa femme lo garde, ^'ous vous êtes donc entendus ? dit du plus grand sang-froid l'impitoyable Mitouflet. C'est drôle.

— Drôle ! s'écria Gaudissart; drôle ! mais votre M. Vernier s'est donc moqué de moi ?

— Il vous n envové? demanda Mitouflet.

— Oui.

— Ma femme, cria Taubergiste, écoute donc! M. Vernier n'a-t-il pas eu l'idée d'envoyer monsieur chez le bonhomme Margaritis ?

— Et quoi donc avez-vous pu vous dire tous deux, mon cher mignon monsieur, demanda la femme, puisqu'il est fou ?

— 11 m'a vendu deux pièces de vin.

— Et vous les avez achetées ?

— Oui.

— Mais c'est sa fohe de vouloir vendre du vin, il n'en a pas.

— Bon ! dit le voyageur. Je vais d'abord aller remercier M. Vernier.

Et Gaudissart se rendit, bouillant de colère, chez l'ancien teinturier, qu'il trouva dans sa salle, riant avec des voisins auquels il racontait déjà l'histoire.

— Monsieur, dit le prince des voyageurs en lui jetant des regards enflammés, vous êtes un drôle et un polisson, qui, sous peine d'être le dernier des argousins, gens que je place au-dessous des forçats , devez me rendre raison de l'insulte que vous venez de me faire en me mettant en rapport avec un homme que vous saviez fou. M'entcndez-vous, monsieur Vernier le teinturier ?

Telle était la harangue que Gaudissart avait préparée, comme un tragédien prépare son entrée en scène.

— Comment ! répondit Vernier, que la présence de ses voisins anima, croyez-vous que nous n'avons pas le droit de nous moquer d'un monsieur qui débarque en quaire bateaux dans Vouvray pour nous demander nos

Les deux adversaires se rencontrèrent au bas du

pont de la Cise.

L'Illustre Gaudissart (p. 211).

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I/ILLl-STRE GArDISSART 209

capitaux, sous prétexte que nous sommes des grands hommes, des peintres, des poétriaux ; et qui, par ainsi, nous assimile gratuitement à des gens sans le sou, sans aveu, sans feu ni lieu ! Qu'avons-nous fait pour cela, nous, pères de famille ? Un drôle qui vient nous proposer des abonnements au Globe, journal qui prêche une religion dont le premier commandement de Dieu ordonne, s'il vous plaît, de ne pas succéder à ses père et mère ! Ma parole d'honneur la plus sacrée, le père Margaritis dit des choses plus sensées. D'ailleurs, de quoi vous plaignez-vous ? Vous vous êtes parfaitement entendus tous les deux. Monsieur, Ces messieurs peuvent vous attester que, quand vous auriez parlé à tous les gens du canton, vous n'auriez pas été si bien compris.

— Tout cela peut vous sembler excellent à dire, mais je me tiens pour insulté. Monsieur, et vous me rendrez raison.

— Eh bien. Monsieur, je vous tiens pour insulté, si cela peut vous être agréable, et je ne vous rendrai pas raison, car il n'y a pas assez de raison dans cette affairelà pour que je vous en rende. Est-il farceur, donc î

A ce mot, Gaudissart fondit sur le teinturier pour lui appliquer un soufïlet ; mais les Vou vrillons attentifs se jettèrent entre eux, et l'illustre Gaudissart ne souftleta que la perruque du teinturier, laquelle alla tomber sur la tête de M^'* Claire Vernier. il^^-\-^ I^X)

— Si vous n'êtes pas content, dit-il, Monsieur, je reste jusqu'à demain matin à l'hôtel du Soleil d'or ; vous m'v trouverez, prêt à vous expliquer ee que veut dire : rendre raison dune offense! Jemesuis battu en Juillet, Monsieur.

— Eh bien, vous vous battrez ù ^'ouv^ay. répondit le teinturier, et vous y resterez plus longtemps que vous ne croyez.

Gaudissart s'en alla, commentant cette réponse, quil trouvait pleine de mauvais présages. Pour la première fois de sa vie, le voyageur ne dîna pas joyeusement. Le bourg de Youvray fut mis en émoi par Faventure de Gaudissart et de M. Vernier. Il n'avait jamais été question de duel dans ce bénin pays.

— Monsieur Mitouflet, je dois me battre demain avec M, Yernier ; je ne connais personne ici, voulez-vous me servir de témoin ? dit Gaudissart à son hôte.

— Volontiers, répondit l'aubergiste.

A peine Gaudissart eut-il achevé de dîner, que ^jme Fontanieu et l'adjoint de Youvray vinrent au Soleil d'o?\ prirent à part Mitouflet et lui représentèrent combien il serait affligeant pour le canton qu'il y eût une mort violente ; ils lui peignirent l'affreuse situation de la bonne M"^ Yernier, en le conjurant d'arranger cette affaire de manière à sauver l'honneur du pays.

— Je m'en charge, dit le malin aubergiste.

Le soir, Mitouflet monta chez le voyageur des plumes, de l'encre et du papier.

— Que m'apportez-vous là? demanda Gaudissart.

— Mais vous vous battez demain, dit Mitouflet, j'ai pensé que vous seriez bien aise de faire quelques petites dispositions, enfln que vous pourriez avoir à écrire, car on a des êtres qui nous sont chers. Oh ! cela ne tue pas. Etes-vous fort aux armes ? voulez- vous \ous rafraîchir la main '.' j'ai dos fleurets.

L iiJ.rsi'UK (i.\ iDissAU r :;il

— Mais volontiers.

Mitouflet revint avec des fleurets et deux masques,

— Voyons !

L'hôte et le voyageur se mirent tous deux en garde ; Mitouflet, en sa qualité d'ancien prévôt des grenadiers, poussa soixante-huit bottes à Gaudissart, en le bousculant et l'adossant à la muraille.

— Diable ! vous êtes fort, dit Gaudissart essoufflé.

— M. Vernier est plus fort que je ne le suis.

— Diable ! diable ! je me battrai donc au pistslet.

— Je vous le conseille, parce que, voyez- vous, en prenant de gros pistolets d'arçon et les chargeant jusqu'à la gueule, on ne risque jamais rien, les pistolets écartent^ et chacun se retire en homme d'honneur. Laissez-moi arranger cela ! Hein ! sapristi, deux braves gens seraient bien bêtes de se tuer pour un geste.

— Eles-vous sûr que les pistolets écarteront suffisamment? Je serais fâché de tuer cet homme,^ après tout, dit Gaudissart.

— Dormez en paix.

Le lendemain matin, les deux adversaires se rencontrèrent, un peu blêmes, au bas du pont de la Cise. Le brave Vernier faillit tuer une vache qui paissait à dix pas de lui, sur le bord d'un chemin. {j\^'^-\^- 2-0 ^J

— Ah ! vous avez tiré en l'air ! s'écria Gaudissart. A ces mots les deux ennemis s'embrassèrent.

— Monsieur, dit le voyageur, votre plaisanterie était un peu forte, mais elle était drôle. Je suis fâché de vous avoir apostrophé, j'étais hors de moi : je vous tiens pour homme d'iionneur.

21^ L'ILLLSTRE GALDISSART

— Nous VOUS ferons vingt abonnements au Journal des Enfant^^ répliqua le teinturier encore pâle.

— Cela étant, dit Gaudissart, pourquoi ne déjeunerions-nous pas ensemble ? Les hommes qui se battent ne sont-ils pas bien près de s'entendre ?

— Monsieur Mitouflet, dit Gaudissart en revenant à l'auberge, vous devez avoir un huissier ici ?

— Pourquoi ?

— Eh ! je vais envover urte assignation à mon cher petit ^I. ^Nlargaritis, pour qu'il ait à me fournir deux pièces de son clos.

— Mais il ne les a pas, dit Vernier.

— Eh bien, Monsieur, Taffaire pourra s'arranger, moyennant vingt francs d'indemnité. Je ne veux pas qu'il soit dit que votre bourg ait fait h' poil à l'illustre Gaudissart.

jSI™'' Margaritis, effrayée par un procès dans lequel le demandeur devait avoir raison, apporta les vingt francs au clément voyageur, auquel on épargna d'ailleurs la peine de s'engager dans un des plus joyeux cantons de la France, mais un des plus récalcitrants aux idées nouvelles.

Au retour de son voyage dans les contn'^es méridionales, l'illustre Gaudissart occupait la première place du coupé dans la dilHgence de Lafïilfe et Gaillard, où il avait pour voisin un jeune homme auquel il daignait, depuis Angoulême, expliquer les mystères de la vie, en le prenant sans doute pour un enfant.

En arrivant à Youvray. le jeune homme s'écria :

— ^'oiln un benu site !

L ILLISTRE GAUDISSART ^13

— Oui, Monsieur, dit Gaudissart, mais le pays n'est pas tenable, à cause des habitants. Vous y auriez un duel tous les jours. Tenez, il y a trois mois, je me suis battu là, dit-il en montrant le pont de la Cise, au pistoletavec un maudit teinturier; mais... je l'ai roulé!...

Paris, novembre 183.3.

L Illustre Gaudissart parut pour la première fois dans le tome II (les Scènes de la vie de prorlncn . En 1843. il entra dans le tome VI de la Comédie /lumainc.

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