‹ L'illustre GaudissartChapitre 33 sur 44 · SANCTA SIMPLICITAS · texte numérisé non relu

SANCTA SIMPLICITAS

Lousteau s'était déjà posé devant ses intimes comme un homme important : sa vie allait enfin avoir un sens, le hasard l'avait choyé, il devenait sous peu de jours propriétaire d'un charmant petit hôtel rue Saint-Lazare; il se mariait, il épousait une femme charmante, il aurait environ vingt niille livres de rente; il pourrait donner carrière à son ambition; il était aimé de la jeune personne, il appartenait à plusieurs familles honorables. Enfin il voguait à pleines voiles sur le lac bleu de l'espérance. ]\P"' Cardot avait désiré voir les gravures de Gil B/as, un de ces livres illuslrrs que la librairie française entreprenait alors, et Lousteau, la veille, en avait remis les premières livraisons à M"'' Cardot, La notaresse avait son plan, elle n'empruntait le livre que pour le rendre, elle voulait un prétexte de tomber à Fimprovisle chez son gendre futur. A l'aspect de ce ménage de garçon, que son mari lui peignait comme charmant, elle en saurait plus, disait-elle, qu'on ne lui en disait sur les mœurs de Lousteau. Sa belle- sœur. M""" Camusot, à qui le fatal secret était caché, s'effrayait de ce mariage pour

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sa nièce. M. Gamusot, conseiller à la cour royale, fils d'un premier lit, avait dit à sa belle-mère, M'"* Gamusot, sœur de maître Gardot, des choses peu flatteuses sur le compte du journaliste. Lousteau, cet homme si spirituel, ne trouva rien d'extraordinaire à ce que la femme d'un riche notaire voulût voir un volume de quinze francs avant de l'acheter. Jamais l'homme d'esprit ne se baisse pour examiner les bourgeois, qui lui échappent à la faveur de cette inattention; et, pendant qu'il se moque d'eux, ils ont le temps de le garrotter. Dans les premiers jours de janvier 1837, M""' Gardot et sa fille prirent donc une urbaine et vinrent, rue des Martyrs, rendre les livraisons du Gil Blas au futur de Félicie, enchantées toutes deux de voir l'appartement de Lousteau. Ges sortes de visites domiciliaires se font dans les vieilles familles bourgeoises. Le portier d'Etienne ne se trouva point; mais sa fille, en apprenant de la digne bourgeoise qu'elle parlait à la belle-mère et à la future de INI. Lousteau, leur livra d'autant mieux la clef de l'appartement, que M""' Gardot lui mit une pièce d'or dans la main. 11 était alors environ midi, l'heure à laquelle le journaliste revenait de déjeuner du café Anglais. En franchissant l'espace qui se trouve entre Notre-Dame de Lorette et la rue des Martyrs, Lousteau regarda par hasard un fiacre qui montait par la rue du Faubourg-Montmartre, et crut avoir une vision en y apercevant la figure de Dinah ! Il resta glacé sur ses deux jambes en trouvant ciïectivcment sa Didine à la portière.

— Que viens-tu faire ici ? s'écria-t-il.

havoiis n'était pas possibleavec une femme à ren^'over.

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— Eli! mon amour, s'écria-t-elle, n'as-tu donc pas lu mes lettres ?...

— Si, répondit Lousteau.

— Eh bien?

— Eh bien?

— Tu es père! répondit la femme de province.

— Bah ! s'écria-t-il sans prendre garde à la barbarie de cette exclamation. Enfin, se dit-il en lui-même, il faut la préparer à la catastrophe.

Il fit signe au cocher de s'arrêter, donna la main à M""" de la Baudraye, et laissa le cocher avec la voiture pleine de malles, en se promettant bien de renvoyer illico, se dit-il, la femme et ses paquets d'où elle venait.

— Monsieur! monsieur! cria la petite Paméla. L'enfant avait de l'intelligence et savait que trois

femmes ne doiv^ent pas se rencontrer dans un appartement de garçon.

— Bien! bien! fit le journaliste en entraînant Dinah. Paméla crut alors que cette femme inconnue était une

parente, elle ajouta cependant :

— La clef est à la porte, votre belle-mère y est ! Dans son trouble, et en s'entendant dire par M"'" de la

Baudraye une myriade de phrases, Etienne entendit : Ma mère y est, la seule circonstance qui, pour lui, fût possible, et il entra. La future et la belle-mère, alors dans la chambre à coucher, se tapirent dans un coin en voyant Etienne avec une femme.

— Enfin, mon Etienne, mon ange, je suis à toi pour la vie ! s'écria Dinah en lui sautant au cou et l'étreignant pendant qu'il mettait la clef en dedans. La vie

était une aoonie perpétuelle pour moi dans ce château d'Anzy, je n'y tenais plus, et, le jour où il a fallu déclarer ce qui fait mon bonheur, eh bien, je ne m'en suisjamais senti la force. Je t'amène ta femme et ton enfant ! Oh ! ne pas m'écrire! me laisser deux mois sans nouvelles!...

— Mais, Dinah, lu me mets dans un embarras...

— M'aimos-lu '.'...

— Comment ne t'aimerais-je pas '.'... Mais ne valait-il pas mieux rester à Sancerre?... Je suis ici dans la plus profonde misère, et j'ai peur de te la faire partager...

— Ta misère sera le paradis pour moi. Je veux vi\'re ici, .sans jamais en sortir... (j^^ .[^ • ^o^)

— Mon Dieu, c'est joli en paroles, mais...

Dinah s'assit et fondit en larmes en entendant cette phrase dite avec brusquerie. Lousteau ne put résister à cette explosion, il serra la baronne dans ses bras, et l'embrassa.

— Ne pleure pas, Didine ! s'écria-t-il.

En lâchant cette phrase, le feuilletoniste aperçut dans la glace le fantôme de M*"" Cardot, qui, du fond de la chambre, le regardait.

— Allons, Didine. va toi-même avec Paméla voir à déballer tes malles, lui dit-il à l'oreille. Va, ne pleure pas, nous serons heureux.

Il la conduisit jusqu'à la porte, et revint vers la notaresse pour conjurer l'orage.

— Monsieur, lui dit M""" Cardot, je m'applaudis d'avoir voulu \o\v [rav moi-même le ménage de celui qui devait être mon gendre. Dût ma Félicie en mourir, elle ne sera pas la femme d'un homme tel que vous.

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Vous vous devez au bonheur de votre Didine, Monsieur.

Et la dévote sortit en emmenant Félicie. qui pleurait aussi, car Félicie s'était habituée à Lousteau. L'affreuse 'SV^" Cardot remonta dans son urbaine en regardant avec une insolente fixité la pauvre Dinah, qui sentait encore dans son cœur le coup de poignard du C'est joli en paroles ; mais qui. semblable à toutes les femmes aimantes, croyait néanmoins au Ne pleure pas Didine ! housieau, qui ne manquait pas de cette espèce de résolution que donnent les hasards d'une vie agitée, se dit :

— Didine a de la noblesse; une fois prévenue de mon mariage, elle s'immolera à mon avenir, et je sais comment m'y prendre pour l'en instruire.

..Ai. Bixiou Ki:.Mi'LiR.\ leiioll: de géronte

Enchanté de trom cr une ruse dont le succès lui parut certain, il se mit à danser sur un air coiniu : Larifîa fia fia!

— Puis, une fois Didine emballée, reprit-il en se parlant à lui-même, j'irai faire une visite et un roman à maman Cardot :. j'aurai séduit sa Félicie à Saint-Eustache... Félicie, coupable par amour, porte dans son sein le gage de notre bonheur et... larifla fla fia !... le père no peut pas me démentir, fia fia. . . ni la fdle. . . larifla ! Errjo le notaire, sa femme et sa fille sont enfoncés, larifla fia fla!...

A son grand élonnement. Dinah surprit Etienne dansant une danse prohibée.

— Ton arrivée et notre bonheur me rendent ivre de joie, lui dit-il en lui expliquant ainsi ce mouvement de folie,

— Et moi qui ne me croyais plus aimée! s'cci'ia la l)auvre femme en lâchant le sac de nuit qu'elle apportait et pleurant de plaisir sur le fauteuil où elle se laissa tomber.

— Emménage-toi, mon ange, dit Etienne en riant sous cape, j'ai deux mots à écrire afin de me dégager d'une partie de garçon, car je veux être tout à toi. Commande, tu es ici chez toi.

Etienne écrivit à Bixiou :

« Mon cher, ma baronne me tombe sur les bras, et va me faire manquer mon mariage si nous ne mettons pas en scène une des ruses les plus connues des mille et un vaudevilles du Gymnase. Donc, je compte sur toi pour venir, en vieillard de Molière, gronder ton neveu Léandre sur sa sottise, pendant que la dixième Muse sera cachée dans ma chambre; il s'agit de la prendre parles sentiments; frappe fori, sois méchant, blesse-la. Quant à moi, tu comprends, j'exprime un dévouement aveugle et je serai sourd pour te donner le droit de crier. Viens, si tu peux, à sept heures.

« Tout à toi,

« E. Loi stf.au. »

Une fois cette lettre envoyée par un commissionnaire à Ihomme de Paris qui se plaisait le ])lus à ces railleries que les artistes ont nommées des charges, Lousteau parut empressé d'installer chez lui la Musc de Sancerre; il s'occupa de l'eumiénagement de tous les effets qu'elle avait apportés, il la mit au fait des êtres et des choses du logis avec une bonne foi si parfaite, avec un plaisir qui débordait si bien en j)ai-olcs et en caresses, que Dinah put se croire la femme du monde la plus aimée. Cet appartement, où les moindres choses

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portaient le cachet de la mode, lui plaisait beaucoup plus que son château d'Anzy. Paniéla Migcon, cotte intelligente petite fdle de quatorze ans, fut questionnée par le journaliste à cette fin de savoir si elle voulait devenir la femme de chambre de Timposante baronne. Paméla, ravie, entra sur-le-champ en fonction en allant commander le dîner chez un restaurateur du boulevard. Dinah comprit alors quel était le dénîiment caché sous le luxe purement extérieur de ce ménage de garçon en n y voyant aucun des ustensiles nécessaires à la vie. Tout en prenant possession des armoires, des commodes, elle forma les plus doux projets, elle changerait les mœurs de Lousteau, elle le rendrait casanier, elle lui compléterait son bien-être au logis. La nouveauté de sa position en cachait le malheur à Dinah, qui voyait dans un mutuel amour Tabsolution de sa faute, et qui ne portait pas encore les yeux au delà de cet appartement. Paméla, dont l'intelligence était égale à celle d'une lorette, alla droit chez j\P'° Schontz lui demander de l'argenterie en lui racontant ce qui venait d'arriver à Lousteau. Après avoir tout mis chez elle à la disposition de Paméla, M""* Schontz courut chez Malaga, son amie intime, afin de prévenir Cardot du malheur advenu à son futur gendre. Sans inquiétude sur la crise qui affectait son mariage, le journaliste fut de plus en plus charmant pour la femme de province. Le diner occasionna ces délicieux enfantillages des amants devenus libres et heureux d'être enfin à eux-mêmes. Le café pris, au moment où Lousteau tenait sa Dinah sur ses genoux devant le feu, Paméla se montra (oui odarée.

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— Voici M. Bixiou ! que faut-il lui dire ? demanda t-elle.

— Entre dans la chambre, dit le journaliste à sa maîtresse, je Taurai bientôt renvoyé ; c'est un de mes plus intimes amis, à qui, d'ailleurs, il faut avouer mon nouveau genre de vie.

— Oh ! oh ! deux couverts et un chapeau de velours gros bleu ! s'écria le compère, je m'en vais... Voilà ce que c'est de se marier, on fait ses adieux. Comme on se trouve riche quand on déménage, hein ?

— Est-ce que je me marie ? dit Lousteau.

— Gomment ! tu ne te maries plus, à pi'ésent? s'écria Bixiou.

— Non !

— Non ? Ah çà ! que t'arrive-t-il ? ferais-tu par hasard des sottises ? Quoi !... toi qui, par une bénédiction du ciel, as trouvé vingt mille francs de rente, un hôtel, une femme appartenant aux premières familles de la haute bourgeoisie, enfin une femme de la rue des Lombards...

— Assez, assez, Bixiou, tout est fini, va-t'en !

— M'en aller ! j'ai des droits d'amitié, j'en abuse. Que t'est-il arrivé ?

— 11 m'est arrivé cette dame de Sancerre, elle est mère, et nous allons vivre ensemble, heureux le resf.e de nos jours... Tu saurais cela demain, autant te l'apprendre aujourd'hui.

— Beaucoup de tuyaux de cheminée qui me tombent sur la tôte ! comme dit Arnal. Mais si cette femme t'aime l)0ur toi, mon cher, elle s'en retournera d'où elle vient. Est-ce (ju'unc fenune de province a jamais pu avoir le

pied marin à Paris? Elle te fera souffrir dans tous tes amours-propres. Oublies-tu ce qu'est une femme de province ? Mais elle aura le bonlieur aussi ennuyeux que le malheur, elle déploiera plus de talent à éviter la grâce que la Parisienne n'en met à l'inventer. Ecoute, Lousteau ! que la passion te fasse oublier en quel temps nous vivons, je le conçois; mais, moi, ton ami, je n'ai pas de bandeau mythologique sur les j^eux... Eh bien, examine ta position ! Tu roules, depuis quinze ans, dans le monde littéraire, tu n'es plus jeune, tu marches sur tes tiges, tant tu as marché!.,. Oui, mon bonhomme, tu fais comme les gamins de Paris, qui. pour cacher les trous de leurs bas, les rempilent, et tu portes ton mollet aux talons. Enfin ta plaisanterie est vieillotte. .Ta phrase est plus connue qu'un remède secret...

— Je te dirai, comme le régent au cardinal Dubois : Assez de coups de pied connue ça ! s'écria Lousteau tout bas.

— Oh ! vieux jeune homme, répondit Bixiou, tu sens le fer de l'opérateur à ta plaie. Tu t'es épuisé, n'estce pas ? Eh bien, dans le feu de la jeunesse, sous la pres.sion de la misère, qu'as-tu gagné ? Tu n'es pas en première ligne et tu n'as pas mille francs à toi. Voilà ta position chiffrée. Pourras-tu, dans le déclin de tes forces, soutenir par ta plume un ménage, quand ta femme, si elle est honnête, n'aura pas les ressources d'une lorette pour extraire k/i billet de mille des profondeurs où l'homme le garde ? Tu t'enfonces dans le troisième dessous du théâtre social... (]eci n'est (|ue le côté financier. Voyons le côté politique. Xous naviguons

dans une épO<iue essentiellement bourgeoise, où Thonneur, la vertu, la délicatesse, le talent, le savoir, le génie, en un mot, consiste à payer ses billets, à ne rien devoir à personne, et à bien faire ses petites affaires. Sovez rangé, soyez décent, ayez femme et enfants, acquittez vos loyers et vos contributions, montez votre o'arde. sovez semblable à tous les fusiliers de votre compagnie, et vous pouvez prétendre à tout, devenir ministre, et tu as des chances, puisque tu n'es pas un ^Montmorency ! Tu allais remplir toutes les conditions voulues pour être un Iromme politique, tu pouvais faire toutes les saletés exigées pour l'emploi, même jouer la médiocrité, tu aurais été presque nature. Et, pour une femme qui te plantera là, au terme de toutes les passions éternelles, dans trois, cinq ou sept ans, après avoir consommé tes dernières forces intellectuelles et physiques, tu tournes le dos à la sainte famille, à la rue des Lombards, à tout un avenir politique, à trente mille francs de rente, à la considération!.. Est-ce par là que devait finir un homme qui n'avait plus d'illusions ?... Tu ferais pot-bouille avec une actrice qui le rendrait heureux, voilà ce qui s'appelle une question de cabinet ; mais vivre avec une femme mariée !... c'est tirer à vue sur le malheur ! c'est avaler toutes les couleuvres du vice sans en avoir les plaisirs...

— Assez, te dis-je, tout finit j)ar un mot : j'aime M°"^ de la Baudraye et je la préfère à toutes les fortunes du monde, à toutes les positions... J'ai pu me laisser aller à une bouffée d'ambition... mais tout cède au bonheur d'être père.

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— Ah 1 tu donnes dans la paterniU'-? Mais, malheureux, nous ne sommes les pères que des enfants de nos femmes légitimes ! Qu'est-ce que c'est qu'un moutard qui ne porte pas notre nom ? c'est le dernier chapitre d'un roman ! On te l'enlèvera, ton enfant ! Nous avons vu ce sujet-là dans vingt vaudevilles, depuis dix ans... La société, mon cher, pèsera sur vous, tôt ou tard. Relis Adolphe! Oli ! mon Dieu ! je vous vois, quand vous vous serez bien connus, je vous vois, malheureux triste-à-pattes, sans considération, sans fortune, vous battant comme les actionnaires d'une commandite attrapés par leur gérant! Votre gérant, à vous, c'est le bonheur.

— Pas un mot de plus, Bixiou.

— Mais je commence à peine. Ecoute, mon cher. On a beaucoup attaqué le mariage depuis quelque temps ; mais, à part son avantage d'être la seule manière d'établir les successions, comme il offre aux jolis garrons sans le sou un moyen de faire fortune en deux mois, il résiste à tous ses inconvénients ! Aussi n'y a-t-il pas de garçon qui ne se repente tôt ou tard d'avoir manqué par sa faute un mariage de trente mille livres de rentes...

— Tu ne veux donc pas me comprendre ! s'écria Lousteau d'une voix exaspérée, va-t'en... Elle est là...

: — Pardon! pourquoi ne pas l'avoir dit plus tût?... Tu es majeur... et elle aussi, fit-il d'un ton plus bas, mais assez haut cependant pour être entendu de Dinah. Elle te fera joliment repentir de son bonheur...

— Si c'est une folie, je veux la faire... Adieu !

— Un homme à la mer ! cria Bixiou.

— Que le diable emporte ces amis qui se croient le

droit de vous chapitrer, dit Lousteau en ouvrant la porte de sa chambre, où il trouva sur un fauteuil M"'*" de la Baudraye affaissée, étanchant ses yeux avec un mouchoir brodé.

— Que suis-je venue faire ici?... dit-elle. Oh! mon Dieu ! pourquoi ?... Etiennne, je ne suis pas si femme de province que vous le croyez... Vous vous jouez de moi.

— Cher ange, répondit Lousteau, qui prit Dinah dans ses bras, la souleva du fauteuil et Tarnena quasi morte dans le salon, nous avons chacun échangé notre avenir, sacrifice contre sacrifice. Pendant que j'aimais à Sancerre, on me mariait ici: mais je résistais,., va, j'étais bien malheureux.

— Oh ! je pars ! s'écria Dinah en se dressant comme une folle et faisant deux pas vers la porte.

— Tu resteras, ma Didine, tout est fini. Va 1 cette fortune est-elle à si bon marché? ne dois-je pas épouser une grande blonde dont le nez est sanguinolent, la fille d'un notaire, et endosser une belle-mère qui rendrait des points à M"'" Piédefer en fait de dévotion !...

Paméla se précipita dans le salon et vint dire à l'oreille de Lousteau :

— U""' Schontz!...

Lousteau se leva, laissa Dinah sur le di^■an el sorlit.

— Tout es( fini, mon bichon, lui dit la lorelle. C.ai'dot ne veut pas se brouiller avec sa femme à cause d'un gendre. La dévote a fait une scène... une scène sterling ! Enfin, le j)remier clerc actuel, qui était second premier clerc depuis deux ans, accepte la fille el l'élude.

LA ML'SE DU 1)K l' ART EMENT 429

— Lo lâche ! s'écria Lousteau. Comment 1 en deux heures, il a pu se décider?...

— Mon Dieu, c'est bien simple. Le drôle, qui avait les secrets du premier clerc défunt, a deviné la position du patron en saisissant quelques mots de la querelle avec M"" Cardot. Le notaire compte sur ton honneur et sur ta délicatesse, car tout est convenu. Le clerc, dont la conduite est excellente, — il se donnait le genre d'aller à la messe ! un petit hypocrite fini, quoi ! — plaît à la notaresse. Cardot et toi, vous resterez amis. Il va devenir directeur d'une compagnie financière immense, il pourra te rendre service. Ah ! tu te réveilles d'un beau rêve !

— Je perds une fortune, une femme, et...

— L'ne maîtresse, dit M""" Schontz en souriant, car te voilà plus que marié, tu seras embêtant, tu voudras rentrer chez toi, tu n'auras plus rien de décousu, ni dans tes habits, ni dans tes allures ; d'ailleurs, mon Arthur fait bien les choses, je dois lui rester fidèle et rompre avec Malaga. Laisse-la-moi voir par le trou de la porte ! . . . demanda la lorette. Il n'y a pas, s"écria-t-elle, de plus bel animal dans le désert ! tu es volé ! C'est digne, c'est sec, c'est pleurard, il lui manque le turban de lady Dudley.

Et la lorette se sauva.

— Qu'y a-t-il encore?... demanda M"'*" de la Baudrave, à l'oreille de laquelle avaient retenti le froufrou de la robe de soie et les murmures d'une voix de femme.

— Il y a, mon ange, s'écria Lousteau, que nous

sommes indissolublement unis... On vient de m'apporter une réponse verbale à la lettre que tu m'as vu écrire et par laquelle je rompais mon mariage...

— C'est là cette partie dont tu te dégageais ?

— Oui !

— Oh ! je serai plus que ta femme, je te donne ma vie, je veux être ton esclave!.,, dit la pauvre créature abusée. Je ne croyais pas qu'il me fût possible de t'aimer davantage!... Je ne serai donc pas un accident dans ta vie, je serai toute ta vie !

— Oui, ma belle, ma noble Didine...

— Jure-moi, reprit-elle, que nous ne pourrons être séparés que par la mort !...

Lousteau voulut embellir son serment de ses plus séduisantes chatteries. Voici pourquoi.

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