‹ L'illustre GaudissartChapitre 34 sur 44 · AUTRE LUNE DE MIEL · texte numérisé non relu

AUTRE LUNE DE MIEL

De la porte de son appartement où il avait reçu le baiser d'adieu de la lorette à celle du salon où gisait la Muse étourdie de tant de chocs successifs, Lousteau s'était rappelé Tétat précaire du petit la Baudraye, sa fortune, et ce mot de Bianchon sur Dinah : « Ce sera une riche veuve ! » Et il se dit en lui-même :

— J'aime mieux cent fois M""^ de la Baudraye que Fclicie pour femme !

Aussi son parti fut-il promptement pris. Il décida de rejouer Tamour avec une admirable perfection. Son lâche calcul et sa fausse violente passion eurent de fâcheux résultats. En effet, pendant son voyage de Sancerre à Paris, M!"'' de la Baudraye avait médité de vivre dans un appartement à elle, à deux pas de Lousteau ; mais les preuves d'amour que son amant venait de lui donner en renonçant à ce bel avenir, et surtout le bonheur si complet des premiers jours de ce mariage illégal, l'empêchèrent de parler de cette séparation. Le lendemain devait être et fut une fête au milieu de laquelle une pareille proposition faite à son ange eût produit la

plus horrible discordance. De son côté, Lousteau, qui voulait tenir Dinah dans sa dépendance, la maintint dans une ivresse continuelle, à coups de fêtes. Ces événements empêchèrent donc ces deux êtres si spirituels d'éviter le bourbier où ils tombèrent, celui d'une cohabitation insensée dont malheureusement tant d'exemples existent, à Paris, dans le monde littéraire.

Ainsi fut accompli dans toute sa teneur le programme de l'amour en province si railleusement tracé par M"^ de la Baudraye à Lousteau, mais dont ni l'un ni l'autre ils ne se souvinrent. La passion est sourde-muette de naissance.

Cet hiver fut donc, à Paris, pour M"® de la Baudraye, tout ce que le mois d'octobre avait été pour elle à Sancerre. Etienne, pour initier sa femme à la vie de Paris, entremêla cette nouvelle lune de miel de parties de spectacle, où Dinah ne voulut aller qu'en baignoire. Au début, ^NP"" de la Baudraye garda quelques vestiges de sa pruderie provinciale, elle eut peur d'être vue, elle cacha son bonheur. Elle disait : « M. de Glagny, M. Gravier, sont capables de me suivre ! « Elle craignait Sancerre à Paris. Lousteau, dont l'amour-propre était excessif, fit l'éducation de Dinah, il la conduisit chez les meilleures faiseuses, et lui montra les jeunes femmes alors à la mode en les lui recommandant comme des modèles à suivre. Aussi l'extérieur provincial de M"'' de la Baudraye changea-t-il promptement. Lousteau, rencontré par ses amis, reçut des compliments sur sa conquête. Pendant celte saison, Etienne produisit peu de littérature et s'endetta considérablement, quoique la lièrc

Diiiah eût employé toutes ses économies à sa toilette, et crût n'avoir pas causé la plus légère dépense à son chéri. Au bout de trois mois, Dinah s'était acclimatée, elle s'était enivrée de musique aux Italiens, elle connaissait les répertoires de tous les théâtres, leurs acteurs, les journaux et les plaisanteries du moment ; elle s'était accoutumée à cette vie de continuelles émotions, à ce courant rapide où tout s'oublie. Elle ne tendait plus le cou, ne mettait plus le nez en l'air, comme une statue de l'Etonnement, à propos des continuelles surprises que Paris offre aux étrangers. Elle savait respirer l'air de ce milieu spirituel, animé, fécond, oîi les gens d'esprit se sentent dans leur élément et qu'ils ne peuvent plus quitter. Un matin, en lisant les journaux que Lousteau recevait tous, deux lignes lui rappelèrent Sancerre et son passé, deux lignes auxquelles elle n'était pas étrangère et que voici :

« M. lo baron deClagny, procureur du roi près le tribunal de Sancerre, est nommé substitut du procureur général près la cour royale de Paris. »

— Comme il t'aime, ce vertueux magistrat ! dit en souriant le journaliste.

— Pauvre homme ! répondit-elle. Que te disais-je ? il me suit.

En ce moment, Etienne et Dinah se trouvaient dans la phase la plus brillante et la plus complète de la passion, à cette période où l'on s'est habitué parfaitement l'un à l'autre, et où n(''annii>iiis l'amour conserve de la sa\eur.

On se connaît, mais on ne s'est pas encore compris, on n'a pas repassé dans les mêmes plis de Tâme. on ne s'est pas étudié de manière à savoir, comme plus tard, la pensée, les paroles, le geste à propos des plus grands comme des plus petits événements. On est dansTenchantement, il n'}^ a pas eu de collision, de divergences d'opinions, de regards indifférents. Les âmes vont à tout propos du même côté. Aussi, Dinah disait-elle à Lousteau de ces magiques paroles accompagnées d'expression, de CCS regards plus magiques encore que toutes les femmes trouvent alors.

— Tue-moi quand tu ne m'aimeras plus. — Si tu ne m'aimais plus, je crois que je pourrais te tuer et me tuer après.

A ces délicieuses exagérations, Lousteau répondait à Dinah :

— Tout ce que je demande à Dieu, c'est de te Aoir ma constance. Ce sera toi qui m'abandonneras I...

— ]Mon amour est absolu. . .

— Absolu, répéta Lousteau. Voyons ! Je suis entraîné dans une partie de garçon, je retrouve une de mes anciennes maîtresses, elle se moque de moi ; par vanité, je fais riiomine libre, et je ne rentre que le lendemain ici... !M'aimerais-tu toujours?

— L'ne femme n'est certaine d'être aimée que quand elle est préférée, et, si tu me revenais, si... Oh ! tu me ftiis comprendre le bonheur de pardonner une faute à celui qu'on adore...

— Eh bien, je suis donc aimé pour la jiremière fois de ma vie ! s'écriait Lousteau.

LA MUSE nu DKl'ARTEMENT 435

— Ejifîn, lu t'en aperçois ! répondait-elle. Lousteau proposa d'écrire une lettre où chacun d'eux

expliquerait les raisons qui Tobligaient à finir par un suicide; et, avec cette lettre en sa possession, chacun d'eux pourrait tuer sans danger l'infidèle . Malgré leurs paroles échangées, ni Tun ni l'autre ils n'écrivirent leur lettre. Heureux pour le moment, le journaliste se promettait de bien tromper Dinah quand il en serait las, et de tout sacrifier aux exigences de cette tromperie. Pour lui. M"" de la Baudraye était toute une fortune. Néanmoins, il subit un joug. En se mariant ainsi, M"'^ de la Baudraye laissa voir et la noblesse de ses pensées et cette puissance que donne le respect de soi-même. Dans cette intimité complète, où chacun dépose son masque, la jeune femme conserva de la pudeur, montra sa probité virile et cette force particulière aux ambitieux qui faisait la base de son caractère. Aussi Lousteau conçut-il pour elle une involontaire estime. Devenue Parisienne, Dinah fut d'ailleurs supérieure à la plus charmante lorette : elle pouvait être amusante, dire des mots comme Malaga; mais son instruction, les habitudes de son esprit, ses immenses lectures lui permettaient de généraliser son esprit; tandis que les Schontz et les Florines n'exercent le leur que sur un terrain très circonscrit.

— ■ Il y a chez Dinah, disait Etienne à Bixiou, l'éloffe d'une Ninon et d'une StaOl.

— Une femme chez qui l'on trouve une bibliothèque et un sérail est bien dangereuse, répondait le railleur.

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