‹ L'illustre Gaudissart. La muse du départementChapitre 9 sur 13 · OD LES VENGEANCES ROMAINES · texte numérisé non relu

OD LES VENGEANCES ROMAINES

Assieds-toi sur un fût de marbre qui est là.

— Comment le duc de Bracciano peut-il être dans une cage? demanda le bandit.

— Mon ami, j'y suis, depuis trente mois, debout, sans avoir pu m'asseoir... Mais qui es-tu, toi?

— Je suis Rinaldo, le prince de la Campagne, le chef de quatre-vingts braves que les lois nomment à tort des scélérats, que toutes les dames admirent et que les juges pendent par une vieille habitude.

— Dieu soit loué ! ... Je suis sauvé. . . Un honnête homme aurait eu peur; tandisque je suis sûr de pouvoir très-

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bien m'entendre avec toi, s'écria le duc. O mon cher libérateur, tu dois être armé jusqu'aux dents...

— E verissimo !

— Aurais-tu des?...

— Oui, des limes, des pinces...

Corpo di Bacco! je venais emprunter indéfinimentles trésors des Bracciani.

— Tu en auras légitimement une

bonne, part, mon cher Rinaldo, et pcut-i^tre irai-je faire la chasse aux hommes en ta compagnie...

— Vous m'étonnez, Excellence!...

— Écoute-moi, Rinaldo! Je ne te parlerai pas du désir de vengeance qui me ronge le cœur : je suis là depuis trente mois— tu es Italien? — tu

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me comprendras! Ah! mon ami, ma fatigue et mon épouvantable captivité ne sont rien en comparaison du mal qui me ronge le cœur. La duchesse de liracciano est encore une des plus belles femmes de Rome, je l'aimais assez pour en être jaloux...

— Vous, son mari!...

— Oui, j'avais tort pcut-ùtre?

— Certes, cela ne se fait pas, dit Rinaldo.

— Ma jalousie fut excitée par la conduite de la duchesse, reprit le duc. L'événement a prouvé que j'avais raison. Un jeune Français aimaitOIympia, il était aimé d'elle, j'eus des preuves de leur mutuelle affection...

— Mille pardons! mesdames, dit Lousteau; mais, voyezvous, il m'est impossible de ne pas vous faire observer combien la littérature de l'Empire allait droit au fait sans aucun détail, ce qui me semble le caractère dos lomps primitifs. La littérature de cette époque tenait le milieu entre le sommaire des chapitres du Télémaqueet les réquisitoires du ministère public. Elle avait des idées, mais elle ne les exprimait pas, la dédaigneuse! Elle observait, mais

la

elle ne faisait part de ses observations à personne, l'avare ! Il n'y avait que Foaché qui fît part de ses observations à quelqu'un. La liltérature se contentait alors, suivant l'expression d'un des plus niais critiques de la Revue des Deux Mondes, d'une assez pure esquisse et du contour bien net de toutes les figures à r antique; elle ne dansait pas sur les périodes! Je le crois bien, elle n'avait pas de périodes, elle n'avait pas de mots à faire chatoyer ; elle vous disait : a Lubin aimait Toinette, Toinette n'aimait pas Lubin; Lubin tua Toinette, et les gendarmes prirent Lubin, qui fut mis en prison, mené à la cour d'assises et guillotiné. » Forte esquisse, contour net! Quel beau drame! Eh bien, aujourd'hui, les barbares font chatoyer les mots.

— Et quelquefois les morts, dit M. de Clagny.

— Ah ! répliqua Lousteau, vous vous donnez de ce? R-là?

— Que veut-il dire? demanda madame de Clagny, que ce calembour inquiéta.

— Il me semble que je marche dans un four, répondit la mairesse.

— Sa plaisanterie perdrait à être expliquée, fit observer Gatien.

— Aujourd'hui, reprit Lousteau, les romanciers dessinent des caractères ; et, au lieu du contour net, ils vous dévoilent le cœur humain, ils vous intéressent soit à Toinette, soit à Lubin.

— Moi, je suis effrayé de l'éducation du public en fait de littérature, dit Bianchon. Comme les Russes battus par Charles XII qui ont fini par savoir la guerre, le lecteur a fini par apprendre l'art. Jadis, on ne demandait que de l'intérêt au roman; quant au style, personne n'y tenait»

pas môme l'auteur; quant à des idées, zéro; quant à la couleur locale, néant. Insensiblement, le lecteur a voulu du style, de l'intérêt, du pathétique, des connaissances positives; il a exigé les cinq sens littéraires : l'invention, le style, la pensée, le savoir, le sentiment; puis la critique est venue, brochant sur le tout. Le critique, incapable d'inventer autre chose que des calomnies, a prétendu que toute œuvre qui n'émanait pas d'un cerveau complet était boiteuse. Quelques'charlatans, comme Walter Scott, qui pouvaient réunir les cinq sens littéraires, s'étaient alors montrés; ceux qui n'avaient que de l'esprit, que du savoir, que du style ou que du sentiment, ces écloppés, ces acéphales, ces manchots, ces borgnes littéraires se sont mis à crier que tout était perdu , ils ont prêché des croisades contre les gens qui gâtaient le métier, ou ils en ont nié les œuvres.

— C'est l'histoire de vos dernières querelles littéraires, fit observer Dinah.

— De grâce 1 s'écria M. de Clagny, revenons au duc de Bracciano.

Au grand désespoir de l'assemblée, Lousteau reprit la lecture de la bonne feuille :

Alors, je voulus m'assurer de mon malheur, afin de pouvoir me venger sous l'aile de la Providence et de la loi. La duchesse avait deviné mes projets. Nous nous combattions par la pensée avantde nous combattre le poison à la main. Nous voulions nous imposer mutuellement une confiance que

nous n'avions pas : moi pour lui faire prendre un breuvage, elle pour s'emparer de moi. Elle était femme, elle l'emporta ; car les femmes ont un piégede plus que nousautresàtendre, et j'y tombai : je fus heureux; mais, le lendemain matin, je me réveillai dans cette cage de fer. Je rugis pendant toute la journée dans l'obscurité

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