‹ L'ilote; comédie en un acte, en versChapitre 7 sur 14 · SCENE VIL · texte numérisé non relu

SCENE VIL

L'ILOTE, seul.

Enfin ! je suis donc ivre !

Ivre à Sparte, ô Bacchus! Il m'est permis de vivre, De rire, de danser, de boire ! il m'est permis, Ainsi qu'au temps jadis avec les bons amis. De tracer librement des courbes inégales En chantant au soleil, comme font les cigales ! L'heureux déguisement ! C'est qu'ils m'ont vraiment pris Pour un ilote, moi, fils d'Athènes ! J'en ris. Moi, Gnathon, exilé par le destin maussade. Et digne serviteur du grand Alcibiade.

O ville renfrognée et confite en vertu, Sparte, noire cité, va, maudite sois-tu ! Pour te voir, malgré moi, j'ai fait plus de cent lieues , J'ai dû quitter l'Attique et ses collines bleues. Mon clos, mon petit bourg de Phalère voisin. Mes ruches, mon balcon encadré de raisin,

Et mon toit d'où, le soir, quand le phare s'allume.

Je regardais fumer Athènes dans la brume...

J'étais Athénien alors. En me levant.

De mon index mouillé j'interrogeais le vent;

Temps clair ! Et l'on partait. Bientôt dans la boutique

D'un ami, pleins d'audace, et causant politique,

On massacrait, en des combats multipliés,

Thèbes, Sparte, Corinthe, avec les alliés.

Puis, le soleil tombant derrière Salamine :

« Allons voir, disions-nous, si Phidias termine

Ses sculptures. » Chacun lui donnait son avis.

Chère Athène ! Heureux Jours ! Plaisirs trop tôt ravis!

Hélas! il a suffi d'un décret imbécile :

Mon maître fuit, et c'est à Sparte qu'il s'exile.

Le triste choix, dieux bons ! Vivre à Sparte, trois mois.

En homme régulier, tondu, craignant les lois ;

Oublier le Pœcile avec ses courtisanes,

Se nourrir d'un pain noir que renieraient nos ânes

Du Céramique; avoir les ongles mal polis;

N'oser pas de sa robe harmoniser les plis;

Lutter, lutter toujours, promener par la ville

Un parfum vertueux fait de sueur et d'huile,

Voilà quel est le sort, aussi plat qu'un palet.

Du grand Alcibiade... et de moi, son valet.

Mais ce matin je sors; je vois courir la foule;

Je la suis. Qu'aperçois-je , ô ciel ! du vin qui coule

Et des ilotes qu'on grisait violemment !

Soudain je me suis fait ce beau raisonnement :

Puisque la dure loi qui me défend l'usage

Du bon vin, le prescrit à l'ilote, en vrai sage

Je me déclare ilote; — et, dans le carrefour

Où leurs groupes faisaient rougir l'astre du jour.

J'avise l'un d'entre eux, déjà pris de vertige :

«Donne-moi ta robe et prends la mienne, >> lui dis-je,

L'ilote, interloqué, m'aide à me déguiser ;

Alors, Sparte a pu voir un homme s'amuser !

Partout j'ai promené sous ses affreux portiques

La grâce ionienne et ses vices attiques ;

Puis, comme on m'admirait par trop, fuyant le bruit,

Je suis venu. — La ferme et l'hôte m'ont séduit.

L'hôte surtout. Son air honnête, sa parole.

Annoncent un cœur d'or.

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