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CHAPITRE III

LIMAGE AFFECTIVE

Pour que renaisse l'image affective, il faut non seulement que renaisse la représentation de la substance qui Ta provoquée, mais encore que revive l'état affectif, état de plaisir, de déplaisir ou degêne,quiaaccompagné, dansl'expérience antérieure, la sensation delà substance : aliment ou acide, sur la muqueuse buccale. Et c'est en effet ce qui a lieu : l'image affective est suggérée d'abord par l'association et l'expérience et elle produit ensuite chez ranimai l'attente et le désir, lequel à son tour provoque, par son intensité, le réflexe salivaire.

Il faut donc que l'état affectif qui accompagne ce genre d'images, ne soit pas seulement rappelé et reconnu, mais encore qu'il soit éminemment senti et revécu.

Ceci, d'après les discussions et les contra-

dictions ardentes des psychologues, est une chose assez peu fréquente.

Beaucoup qui admettent la renaissance de la perception intellectuelle et sensorielle sous forme d'images, rejettent absolument la possibilité d'une reviviscence de l'état affectif qui doit accompagner l'image affective, pour que celle-ci soit telle, c'est-à-dire offre cette distinction d'avec l'image entendue au sens général du mot. A notre avis, celui qui a le mieux défini et distingué l'image affective et la mémoire affective est le psychologue de génie qu'est M. Ribot.

Dans le cas actuel, pris comme sujet d'étude, il apparaît facile de reconstituer ce quia lieu. Non seulement il est impossible de nier le rôle de la représentation comme excitation psychique, mais encore la reviviscence de l'état affectif déterminé par cette représentation.

Certainement, nous n'adopterons pas le schéma inverse, c'est-à-dire la renaissance de l'état affectif avant l'évocation de l'image. Ceci ne pourrait se soutenir dans le cas donné, du moins en ce qui concerne les expériences des Russes.

Je dis en ce qui concerne les expériences des Russes, car certains états organiques sensoriels peuvent, semble-t-il, revivre sans être précédés de l'image affective, celle-ci ne se

l'image affective

combinant, ne s'adjoignant au complexus qu'avec la durée de l'état revécu et la représentation des images concomitantes. Telle est, par exemple, surtout à la peau du visage, sur Pépiderme délicat des joues, la reviviscence d'une sensation tactile, comme l'impression de chaleur, la sensation de brûlure légère, produite par les rayons d'un soleil ardent sur une plage d'été, ou encore, celle que produit un vinaigre ou un astringent quelconque.

Dans l'impression psychique alors, ce qui est fortement représenté, c'est la sensation ellemême, l'état de gêne, de tension, de chaleur à la peau et non l'image particulière du vinaigre ou celle du soleil ardent, et c'est la reviviscence de la sensation désagréable qui amènera, par contre, la représentation du liquide ou celle de l'intense clarté qui accompagnait l'état affectif éprouvé et vécu antérieurement.

La reviviscence de la sensation peut même être à ce point intense, qu'elle provoquera le geste de se frotter le visage afin d'atténuer ou de faire disparaître par une légère friction l'impression de gêne qu'elle produit. On objectera que ce sont là des cas assez rares, des exemples individuels qui ne se produisent, peut-être, que dans certaines conditions organiques particulièrement données, etc.

Il n'en est pas moins vrai que cela existe, se rencontre dans la vie normale et que la raison que Ton pourrait invoquer : que ce n'est pas général, n'implique point le droit de nier le fait.

Il y a, d'ailleurs, une expression courante et familière, peut-être même un peu trop généralisée, pour désigner la reviviscence mentale de certaines de ces sensations dépendant des différents organes sensoriels, qui semblent reproduire et qui même souvent reproduisent absolument des états affectifs ou organiques accompagnant dans la réalité ces sensations ellesmêmes. Cette expression est bien connue, on l'emploie sans approfondir son sens complexe, elle peint cependant à merveille le phénomène dont nous parlons. « C'est, dit-on, parfois, de l'imagination. »

Le cas cependant est différent dans les expériences du laboratoire de Pavlov, en ce que La représentation y précède l'état affectif. L'image affective, ici, est évoquée par les perceptions concomitantes ; c'est une sorte d'association par contiguïté, association d'images bien entendu, qui amène l'animal à un état d'attente et de désir. Dans ce cas, l'image réalise dans toute sa force l'expressive définition de Taine : « c'est l'image substitut de la sensation, ten-

l'image affective

dant comme elle à l'hallucination », et dont l'action est aussi vive, aussi efficace que la sensation elle-même.

A plusieurs reprises, l'animal a entendu tel ou tel son donné et ce son a été constamment suivi de l'ingestion d'un aliment (poudre de viande le plus souvent), dont il est très friand.

Maintenant, le son est devenu pour lui l'indice de l'aliment et dès qu'on le fait entendre s'évoquent dans son cerveau les représentations concomitantes. Parmi ces représentations celle qui possède la prépondérance est celle qui l'a, naturellement, le plus vivement affecté, et par suite qui a le plus fortement suscité son attention. L'aliment est donc évoqué avec l'état affectif donné dans l'expérience antérieure de Tanimal, l'attente qu'il produit devient désir, désir qui s'intensifie peu à peu et voici la sensation ressuscitée avec toute sa force active. Le résultat de cet état psychique aboutit au réflexe salivaire.

En outre, par suite de l'habitude, de la préparation plus complète du sujet, l'établissement du réflexe devient à mesure plus rapide, confirmant ainsi l'hypothèse de Gratiolet, reprise et développée par tant de physiologistes modernes, sur les traces laissées dans la cellule nerveuse par une première impres-

sion, modifiant, dans le sens d'une reproduction plus rapide, toute excitation qui Ta une première fois affectée. « Cette tendance à faciliter les actes antérieurs, conséquence d'une première influence subie par la cellule, est dans l'organisme ce que l'on traduit par le terme d'habitude. Dans les phénomènes plus complexes du système nerveux supérieur, c'est ce que l'on désigne parle nom de mémoire (1). »

Il en va également du processus physiologique, si au lieu de l'aliment on emploie un acide pour l'élaboration de la réaction salivai re et alors l'expérience journalière nous présente un cas très analogue et très fréquent, celui de la vue ou de l'odeur du citron, ou môme de tout autre aliment que l'on mange habituellement avec le jus de ce fruit.

S'il vous arrive de vous en représenter fortement la saveur acide, vous éprouverez ab- lument la même sensation mixte, gustative i m tactile, qui détermine alors psychiquement la sécrétion salivaire.

Cette reviviscence complète des images, consistant dans le rappel par la consciv d'un état affectif intense, est un phénomène plus général qu'on ne se plaît à le croire ordi-

(1) Gratiolet, Anaiomie comparée dans ses rapports avec V intelligence.

l'image affective

nairement. Il est très fréquent dans le domaine des sentiments.

A qui n'est-il pas arrivé, parmi les imaginatifs et les émotifs, de ressentir très vivement dans le souvenir un chagrin, une douleur, un affront, une joie, une offense, absolument avec la même intensité que lors d'une impression primitive de ces mêmes états. Et l'image de ces états rappelés, provoqués antérieurement par une sensation ou une impression très forte, produit absolument la même réaction que l'état affectif qui a déterminé la sensation ou l'impression originale; elle s'accompagne des mêmes phénomènes organiques présentant souvent le même degré de force et de vivacité.

Par exemple une impression d'humiliation, de honte, ressentie par un caractère fier, ayant provoqué une accélération de la circulation et l'afflux du sang au visage, si elle est évoquée dans la suite au moyen de telle ou telle association, ou encore si elle reparaît spontanément d'elle-même, provoquera absolument le même état affectif et organique.

L'image, le souvenir de cette impression d'humiliation vivement ressentie, de cette sensation de honte, met en branle le même processus nerveux et agit sur la circulation dans le sens de la vaso-dilatation provoquée par les

m l'image et les réflexes conditionnels

nerfs vaso-moteurs, absolument de la même manière que l'impression ou la sensation initiale. C'est ainsi que Ton revit exactement, parfois même à des années de distance, soit des instants de colère ou des minutes de pénible confusion, soit, au contraire, des moments de satisfaction et de douces heures de joie.

Bien entendu, il y a à compter avec les différences de tempérament, du plus ou moins de force imaginative du sujet, du sexe et de l'âge, qui, dans le cas particulier cité plus haut, influe sur l'élasticité des vaisseaux sanguins et peut atténuer plus ou moins leur modification mécanique.

La localisation de l'image affective semble impossible. En effet, elle présente de grandes difficultés, l'image affective étant de genre bien différent selon qu'elle provient de tel ou tel sens et l'état affectif de plaisir ou de douleur étant une chose trop complexe et s'irradiant à un tel point dans l'organisme tout entier, qu'on ne peut guère faire autrement que de séparer l'image et l'état pour localiser celuici dans le bulbe siège de l'émotion. En ce qui concerne l'image gustative, on a essayé de lui assigner une place dans Fécorce cérébrale : ce serait dans les circonvolutions de l'hippocampe selon quelques auteurs.

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