CHAPITRE PREMIER LA MÉTHODE DE PAVLOV
Le célèbre physiologiste russe Pavlov fut amené, au cours de ses recherches sur le « Travail des glandes digestives », à étudier l'action des influences nerveuses qui s'exercent sur le fonctionnement de ces glandes durant le phénomène de la digestion. Ayant remarqué qu'elles se comportent d'une façon en quelque sorte intelligente, en ce sens que le suc qu'elles produisent est exactement conforme en qualité
g l'image et les réflexes conditionnels
et en quantité à celui qu'exigent précisément la qualité et la quantité des aliments à digérer, il en conclut que le pouvoir d'adaptation de ces organes devait être recherché dans leur innervation.
Les expériences qu'il entreprit à ce sujet confirmèrent cette hypothèse : elles sont bien connues en physiologie, c'est l'épreuve du « repas fictif » et les observations sur la « sécrétion psychique d'appétit ». Ce fut là l'origine de ses recherches ultérieures, si intéressantes, sur les phénomènes de l'activité du système nerveux central chez les animaux supérieurs.
Ces recherches et ces travaux, que nous allons tâcher de décrire et d'expliquer dans ce travail, entrepris par Pavlov lui-même, con tinués ensuite sous sa direction par ses élèves qu'il considère et nomme ses collaborateurs, ont donné, dès le début, des résultats favorables et féconds.
Après avoir constaté que les recherches concernant les fonctions supérieures du cerveau avaient été jusqu'ici, ou bien laissées aux psychologues qui les poursuivaient uniquement au moyen des méthodes d'introspection, ou bien étaient traitées selon ces mêmes méthodes, par les quelques physiologistes qui s'en
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étaient occupés, Pavlov décida de créer, pour cette étude, une méthode qui fût en tout point conforme aux principes des sciences naturelles.
C'est cette méthode qu'il a exposée en 1903- 1904 au Congrès de médecine de Madrid, et dontnous nous proposons d'indiquer ici le but, les conditions, les caractères et les résultats.
« Dans l'étude des fonctions complexes du système nerveux central, dit Pavlov, la physiologie doit rester fidèle aux mêmes procédés de recherche dont elle se sert pour l'étude des fonctions élémentaires, c'est-à-dire qu'elle doit comparer exactement les variations du monde extérieur avec les variations correspondantes dans l'organisme animal et déterminer les lois de leur relation (1). »
Le but. — Le but de Pavlov est donc : 1° d'étudier d'une façon objective et selon son expression « naturalo-scientifique », dans des conditions normales, les fonctions nerveuses complexes du système nerveux central (entre autres, les fonctions de l'écorce cérébrale), chez les animaux supérieurs ; 2° de soumettre à l'analyse strictement physiologique, les rapports complexes de l'activité supérieure de ces
(1) Les sciences naturelles et le cerveau. Journal de psychologie, janv.-fév. 1912.
mêmes animaux, c'est-à-dire de trouver ies lois des associations cérébrales, de déterminer Faction des agents participant à l'élaboration des phénomènes cérébraux, d'analyser leur valeur, leur intensité, l'effet de leurs variations, enfin d'élucider la question : de quelles parties de l'écorce cérébrale dépendent telles ou telles fonctions nerveuses données, tel ou tel phénomène psychique déterminé ?
Les conditions. — Gomme moyen d'investigation et d'expérience, Pavlov a pris le réflexe dont on a dit si justement, « qu'il est une impression transformée en action ». Le mécanisme du réflexe réalise, en effet, la relation, habituelle ou non, entre les phénomènes déterminés du monde extérieur et les réactions qui leur sont correspondantes dans l'organisme animal. C'est un moyen sur de contrôle où n'intervient aucun élément subjectif.
Pour terrain de ces réflexes, il a fait choix de la glande salivaire, comme de l'organe présentant le plus de facilité pour pouvoir observer le mécanisme de ce phénomène et pour y distinguer les deux aspects, simple et complexe, de l'activité nerveuse. « Ce choix, nous dit-il, se trouva répondre à la loi fondamentale de la pensée scientifique, qui, dans le domaine des |
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nomènes complexes, exige que Ton commence par étudier le cas le plus simple possible (1). »
C'est par le procédé de la fistule permanente longtemps cherché en vain, ou sans résultats vraiment appréciables par CL Bernard et Schiff et que Pavlov obtint plus tard, vers 1879, qu'on parvint à suivre minutieusement les différents processus du réflexe secrétaire sur les glandes salivaires.
C'était pour son travail sur les glandes digestives et pancréatiques, que Pavlov avait patiemment recherché et réalisé, après de nombreuses tentatives, ce procédé de la fistule permanente. Il en avait obtenu d'excellents résultats ; c'est en effet le procédé, qui, par ses conditions, se rapproche le plus des conditions de l'expérimentation idéale. Les observations ne sont plus entravées par les suites du choc opératoire ou les traces nuisibles des anesthésiques et des stupéfiants, les expériences peuvent être répétées, à volonté, indéfiniment; il n'y a plus d'endolorissement, plus de plaies, plus de sang ni de lymphe ; on peut obtenir les sécrétions pures, en totalité et, condition inappréciable, l'animal est en parfait état de santé.
Ce procédé, réalisé par Pavlov, fut appliqué
(1) Article cité. J. de psych., 1912.
pour la première fois à l'étude des glandes salivaires par Glinsky. Il consiste dans la dissection intra-buccale de la muqueuse contenant l'orifice, soit du canal de Wharton lorsqu'on opère sur la glande sous-maxillaire, soit du canal de Sténon lorsqu'il s'agit de la parotide. On dissèque le canal et après une incision cutanée médiane (au niveau du plancher buccal), on suture la muqueuse contenant l'orifice du canal aux lèvres de l'incision, après avoir fait passer le canal à travers les muscles sus-hyoïdiens pour la maxillaire et les muscles masseter et buccinateur pour la parotide.
Une fois la plaie cicatrisée, un entonnoir de verre, muni d'une palette à levier, servant à compter les gouttes, est fixé à l'orifice de la fistule à l'aide du mastic de Mendeleief et l'on peut ainsi, durant les expériences, recueillir la salive à l'aide d'un tube gradué, afin d'en mesurer la quantité en centimètres cubes. Les animaux ainsi préparés se maintiennent en excellente santé, dans des conditions parfaitement normales ; leur fistule ne les gène en aucune façon et n'est nullement nuisible à la bonne conservation de leur état général.
On sait d'ailleurs que, bien que la salive ait un rôle chimique et physique dans l'ensemble del'actede la digestion, ce rôle n'est pas indis-
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pensable et Ton peut même enlever à un chien toutes les glandes salivaires sans exception, sans que l'animal opéré présente de troubles d'aucune sorte.
Le procédé de la fistule permanente ne présentait, par conséquent, aucun inconvénient et n'offrait, par contre, que des avantages. C'est justement ce qui permit les observations minutieuses et détaillées sur le travail de la glande salivaire. On put distinguer et observer exactement les diverses particularités que présentent ses différents réflexes, ainsi que la nature de ses sécrétions.
Les réflexes de la glande salivaire ont été diversement classés, ou plutôt différemment dénommés par les auteurs qui se sont occupés de cet organe, selon la notion qui a dicté leurs distinctions.
Malloizel (1) ferait intervenir volontiers un élément psychique, d'intensité relative, dans tous les réflexes de la glande salivaire.
Il les sépare cependant en deux espèces distinctes : le réflexe par perception gustative et le réflexe par représentation d'images.
Voici d'ailleurs les raisons, très justes, qu'il donne pour expliquer l'identité qu'il main-
(1) Malloizel, Étude de la sécrétion salivaire réflexe, Paris, 1905.
li l'image et les réflexes conditionnels
tient dans sa distinction : « Quand une impression gustative se produit pour la première fois, dit-il, le cerveau est déjà enjeu. La perception du goût de la substance employée est déjà un acte psychique. La réponse glandulaire est peutêtre sous la dépendance de cet acte psychique. Mais l'intervention cérébrale est certainement plus importante, si la salivation se produit à la seule vue de Faliment. Il n'y a plus seulement perception, il y a intervention de la mémoire, de l'association des idées, du jugement. »
Pour Pavlov, le réflexe se classe aussi sous deux rubriques différentes. Il appelle « réflexe inconditionnel », le réflexe sécrétoire que produit l'excitation gustative provoquée par les substances mises en contact avec la muqueuse buccale et que l'on nomme en physiologie « réflexe absolu », tandis qu'il donne le nom de « réflexe conditionnel » au réflexe habituellement appelé <c psychique ». Le premier, étant une relation constante, basée sur la spécificité des terminaisons périphériques des chaînes nerveuses, se produit en effet « inconditionnellement » par l'intermédiaire des centres inférieurs- du système nerveux central, entre des phénomènes déterminés du monde extérieur et les réactions qui sont correspondantes à ces phénomènes dans l'organisme animal.
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Le réflexe psychique, au contraire, est une réaction passagère, temporaire, qui s'effectue au moyen de toutes les surfaces réceptives du corps et lors de certaines conditions, parfois imprévues; par exemple, une seule et même excitation de tel ou tel organe sensoriel peut provoquer les réactions les plus diverses et une seule et même réaction peut être la réponse aux excitations les plus variées. Il représente, en substance, la réaction résultant d'une association antérieure de sensations, dont l'une doit être la sensation que produit constamment l'excitant inconditionnel.
Cette dernière condition, contrairement aux nombreuses autres, imprévues ou indéterminées, est absolument nécessaire pour que se produise, dans la suite, le réflexe conditionnel. Elle est toujours impliquée. Même dans l'élaboration de réflexes conditionnels, basée sur d'autres réflexes conditionnels (travaux de Zéliony), il est indispensable que la combinaison ait eu lieu antérieurement avec les premiers réflexes conditionnels que l'on destine à l'élaboration des seconds.
C'est dans les centres supérieurs du système nerveux, d'après les faits observés et les conséquences qu'on a pu en tirer, que se réaliserait le mécanisme de la relation temporaire. Nous
venons de dire que la condition primordiale et nécessaire, pour que s'établisse ce lien plus complexe entre l'organisme et le monde extérieur est la coïncidence antérieure entre le phénomène donné comme excitant absolu et le phénomène du monde extérieur en lui-même indifférent, qui acquiert, de par le fait de la combinaison, une action identique à celle de l'excitant absolu. Cette coïncidence, en effet, donne lieu, par la suite, à la réaction sécrétoire; elle est nécessaire aussi bien pour un réflexe conditionnel élaboré, c'est-à-dire voulu et obtenu par des épreuves successives, que pour le réflexe conditionnel naturel, s'établissant de lui-même par un simple hasard, souvent même lors d'une seule et première coïncidence.
Voici comment Pavlov explique le processus de développement des réflexes conditionnels : « Si une nouvelle excitation, auparavant indifférente, atteignant les hémisphères cérébraux, trouve à ce moment, dans le système nerveux, un foyer de forte excitation, elle commence alors à se concentrer comme pour se frayer un chemin vers ce foyer et au delà de ce foyer, dans l'organe correspondant, devenant, de cette façon, un excitant pour cet organe. Dans le cas contraire, s'il n'y a pas de foyer semblable, elle se dissipe, sans effet sensible, dans la
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masse des hémisphères cérébraux. En cela se formule la loi fondamentale des centres supérieurs du système nerveux (1). »
C'est donc par l'élaboration de ces réflexes du système nerveux supérieur, que Ton pouvait obtenir des solutions aux problèmes complexes, posés par les faits psychiques que Ton désirait étudier objectivement.
Les premiers efforts de Pavlov et de ses élèves portèrent sur ce point : créer par l'exercice, au moyen de la combinaison de l'excitant gustatif avec telles ou telles excitations du monde extérieur s'exerçant sur les différents organes sensoriels, des réflexes conditionnels chez les chiens pris comme sujets d'expérience. Ils obtinrent les résultats les plus favorables, parfois plus ou moins rapidement, c'est-à-dire que l'élaboration du réflexe nécessita, selon le sujet, un plus ou moins grand nombre de combinaisons. Mais il fut très nettement établi que n'importe quelle excitation, visuelle, olfactive, auditive, tactile, thermique, etc., pouvait devenir un agent déterminant la sécrétion salivaire, à la condition qu'il agit simultanément avec le réflexe absolu, qu'il apparût dans le même temps que la sécrétion salivaire provoquée par l'excitation de la muqueuse buccale.
(1) Article cité. J. de Psychologie, janv.-fév. 1912. Dontchef-Dezeuze. 2
On pouvait ainsi créer artificiellement toutes sortes de réflexes conditionnels sur la glande salivaire. Les animaux sujets d'expérience reçoivent, au laboratoire de Pavlov, toute une véritable éducation dans ce sens. On a pu élaborer ainsi, chez certains chiens, jusqu'à cinq ou six réflexes conditionnels intéressant différents organes sensoriels. Il est d'ailleurs certains sujets très bien doués, certains animaux remarquablement intelligents qui apprennent d'une façon très rapide et dont les facultés d'imagination, d'association et de discrimination sont extrêmement vives et promptes.
Par l'exposé de quelques travaux du laboratoire de Pavlov, que nous donnerons ultérieurement, on pourra se faire une idée des facultés relativement remarquables de quelques-uns de ces animaux.
Les caractères de la méthode. — Cette méthode, on le voit, présente de nombreux avantages. C'est d'abord l'exactitude et la précision : les résultats, en effet, ne peuvent donner lieu à aucune erreur ni à aucune interprétation entachée de subjectivisme.
La palette à levier enregistre mécaniquement les gouttes de liquide salivaire et l'éproU: vette graduée en évalue exactement la quan-
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tité. Ensuite, ce procédé d'expérience peut être appliqué à toutes les données des organes sensoriels. C'est ainsi qu'Orbeli a pu faire d'intéressantes remarques sur la vision et les réflexes obtenus au moyen de Porgane visuel ; que Zéliony et Bielakov ont constaté la finesse presque merveilleuse de son organe auditif ; que Voskoboïnikova-Granstroem a montré l'efficacité des excitants thermiques et les particularités de leur excitation ; Kacherininova, celles de l'irritation mécanique en tant qu'excitant de la glande salivaire, etc., etc.
D'autre part, le peu de complexité relative de la méthode est son avantage technique le plus incontestable.
Le travail de la glande salivaire se distingue du travail moteur par la simplicité. La complexité du travail musculaire empêche qu'on puisse distinguer, dans des épreuves du même genre, ce qui appartient en propre au réflexe inconditionnel et ce qui doitrevenir au seul compte du réflexe conditionnel. Ses manifestations plus compliquées se trouvent constamment mêlées à des réactions volontaires imprévues ou inaperçues et il est, en fait, presque impossible de les étudier, sans que des interprétations psychologiques ne s'introduisent sans être remar- (\ uées dans les jugements des expérimentateu rs.
Enfin, l'application aisée, pour les glandes salivaires, du contrôle nécessaire à des épreuves de ce genre, permet d'évaluer avec facilité et précision le travail sécrétoire aux deux points de vue qualitatif et quantitatif. La salive varie en nature et en quantité suivant la qualité et la quantité de l'excitant. On peut surtout étudier cette intéressante adaptation avec la salive provenant de la glande sous-maxillaire. La sécrétion de cette dernière est plus épaisse, plus visqueuse, parce qu'elle est considérablement plus riche en mucine que celle de la parotide et les variations qu'offre sa composition à l'analyse sont plus remarquables et plus faciles à examiner que pour toute autre.
C'est ainsi que Mailoizel a pu vérifier que la salive provoquée par le sel ou par la vue du sel, de la quinine, du sable est exlrèmemcnt fluide. Au contraire, la salive provoquée par la viande crue,, ingérée, vue ou son lie est épaisse et très visqueuse ; la salive de sucre est légèrement trouble et opalescente et bien qu'elle aoit encore fluide, elle présente aussi quelque viscosité. En ce qui concerne la quantité, il y a pour un même excitant, un aeeroissemenl de salive si Ton augmente la dose de cet excitant. Tous les observateurs ont, de plus, constate la rapidité de l'adaptation à l'excitation gusta-
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tive. Cette rapidité de variation a été reconnue comme constante. Dans l'excitation psychique l'on peut remarquer les mêmes variations. Pavlov, dans son discours du Congrès de Madrid, a fait justement remarquer le but du rôle de la salive, suivant que les aliments qui entrent dans la bouche sont agréables ou désagréables et nuisibles.
Dans les deux cas, il est bien évident que la salive est adaptée à un but différent. Dans le cas des aliments agréables, la salive sert à favoriser la gustation et à faciliter la déglutition.
Dans les cas où ce sont, au contraire, des aliments désagréables, elle sert à dissoudre et à débarrasser la cavité buccale de la substance qui lui déplaît ou qui la gêne. Dans la salivation psychique correspondant aux cas cités, ces différents rôles de la salive sont également maintenus : aux substances alimentaires correspond ce que Pavlov appelle « la salivation d'appétit » ; aux substances désagréables : acides ou autres, la salivation de dégoût, ce que Malloizel nomme « la salivation de défense ».
Tout cela est facile à constater par le procédé de la fistule permanente qui permet d'évaluer, au moyen de l'éprouvette graduée et de la palette à levier, la quantité, pure en gouttes et en centimètres cubes, de salive sécrétée ; on peut
ensuite en étudier la composition par l'analyse chimique.
Cependant, malgré tous les nombreux avantages de la méthode, elle présente aussi, c'était inévitable, quelques inconvénients. Ces inconvénients, d'ailleurs peu considérables, tiennent à certaines particularités du réflexe conditionnel lui-même : ce sont les caractères négatifs de ceux-ci qui les provoquent.
Ces caractères, provenant de la nature de ces réflexes, se traduisent dans la méthode par les faits suivants.
Au cours des expériences, il fut reconnu que le réflexe conditionnel présentait une extrême inconstance, qu'il était sujet à de fréquentes inhibitions et avait une tendance naturelle très marquée à l'extinction. Ces particularités, naturellement, entraînent une très grande complication dans les circonstances extérieures durant l'expérience. La constance, l'identité rigoureuse du milieu ambiant est de toute nécessité et l'expérimentateur doit s'astreindre à une infinité de précautions délicates ©t compliquées, pour ne pas détruire l'ensemble du décor, l'aspect, l'ambiance du milieu habituel environnant l'animal.
Ces conditions sont si difficiles à obtenir et à conserver, et en môme temps si rigoureuse-
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ment nécessaires, leur défaut entraîne tant d'inconvénients, d'échecs, de déboires pénibles pour l'expérimentateur, que Pavlov s'est préoccupé à différentes reprises et avec autant d'insistance que de sollicitude de la construction d'un « laboratoire idéal », qu'il juge absolument indispensable pour la continuation et le meilleur résultat de ses recherches et de celles de ses collaborateurs.
En 1910, dans un discours prononcé à Moscou, à la « Société de coopération à l'avancement des sciences expérimentales et de leur application pratique », Pavlov a exposé les desiderata qu'impliquerait un laboratoire idéal destiné à de telles recherches afin qu'elles pussent s'effectuer sans obstacles et avec les meilleures chances de succès.
Ce laboratoire devait être, selon lui, d'une construction tout à fait particulière, absolument originale, spéciale.
« Ce bâtiment avant tout, dit-il, et c'est pour sa construction l'exigence la plus essentielle, ne doit laisser pénétrer aucun bruit ni de l'extérieur, ni, à l'intérieur, de ses parties voisines, c'est-à-dire d'une pièce à l'autre. Et cela dans des conditions de communication entre elles, par de nombreux couloirs, de toutes les pièces séparées. »
21 LIMAGE et les réflexes conditionnels
« Je ne sais dans quelle mesure, ajoutait-il, cette idée est actuellement réalisable, mais l'idéale exigence consisterait en ce que Ton pût exclure complètement de ce laboratoire, ou tout au moins de ses pièces isolées, tous les bruits environnants.
« Cependant tout rapprochement de cette idéale exigence diminuerait, dans une égale mesure, les difficultés de la recherche actuelle (1). »
Il envisageait ensuite les autres exigences particulières de l'édifice : l'éclairage qui devait être égal et les nécessités de modification, par une lumière artificielle, des variations de la lumière naturelle, puis la température qui devait être constamment la même, sans courants d'air, froid ou chaud, enfin les précautions à prendre pour que ne pénétrât aucune odeur extérieure.
Actuellement le professeur Pavlov, à qui les Sociétés scientifiques, en Russie, ont fourni des sommes considérables, fait construire près de la Nevka le laboratoire idéal qu'il décrivait en 1910. Ce nouveau laboratoire, où tout fonctionnera automatiquement, est construit de telle façon et sur de telles bases, qu'aucun
(1) L'inhibition du réflexe conditionnel. Journal de psychologie, janv. -février 1913.
LA MÉTHODE DE PAVLOV
bruit extérieur n'y parvient et qu'aucune trépidation, fût-elle même celle du plus lourd autobus ou de la plus puissante machine, n'y est aucunement ressentie.
Gomme bien Ton pense, l'illustre savant en suit, avec la plus grande sollicitude et la plus précise minutie, l'élaboration desmoindres détails.
D'ailleurs, il avait apporté déjà des perfectionnements considérables dans la disposition des laboratoires qu'il dirige depuis de longues années. C'est ainsi que l'on peut trouver là certaines chambres d'expérience où, dès maintenant, tout fonctionne de la façon automatique la plus remarquable.
L'une des conditions qui avait le plus frappé les expérimentateurs lors de leurs recherches, était la nécessité qui s'imposait parfois de l'isolement absolu de l'animal sujet d'expérience.
En effet, une présence étrangère, une odeur inaccoutumée, un mouvement inhabituel, le bruit le plus léger peuvent avoir une action quelconque sur l'animal. Pavlov et ses collaborateurs vont même jusqu'à prétendre que les bruits du cœur et ceux de la respiration peuvent être perçus par le chien dont l'organe auditif est d'une sensibilité extrême et que ces
bruits infimes peuvent agir, soit dans le sens d'un obstacle inhibiteur, soit, au contraire, d'un indice intempestif.
Pour obvier à ces inconvénients Ton procède parfois, dans les laboratoires de Pavlov, à certaines expériences, où l'animal, grâce aux dispositions automatiques dont nous avons parlé, se trouve dans le silence le plus complet et dans l'isolement le plus absolu. Dans Tune de ces pièces, par exemple, un chien est placé seul ; à l'orifice de la fistule salivaire qui fait partie de son organisation de sujet d'expérience et ne le gêne nullement et à aucun point de vue, est fixé un entonnoir muni d'une ampoule de verre à deux tubulures ; l'une destinée à recevoir les gouttes de salive, l'autre adaptée à un long tuyau de caoutchouc, lequel traversant la porte de la pièce d'isolement par un orifice minutieusement adéquat, est terminé par un tube de verre dans lequel se trouve un index liquide. C'est au moyen de la pression de l'air, chassé par la quantité plus ou moins grande de liquide salivaire excrété, que se déplace cet index liquide. De sorte que Ton peut vérifier expérimentalement de l'extérieur, les résultats d'une expérience où ne peuvent plus intervenir de facteurs étrangers.
En ne laissant intervenir que des facteurs
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absolument déterminés, l'expérience réussit exactement comme peut réussir une expérience bien faite de physique ou de chimie. Cette disposition, imaginée par Pavlov, montre nettement, en effet, la précision des réponses de l'organisme aux réactions psychiques, précision d'une importance scientifique incontestable.
Il y a là, on ne peut se le dissimuler, un résultat s'affirmant dans le sens d'un déterminisme des phénomènes psychiques, déterminisme tout aussi évident, tout aussi rigoureuxque celui des phénomènes physiques. C'est là, pour Pavlov, l'un des résultats principaux de ses recherches : être arrivé à la démonstration idéale, mathématique d'un déterminisme des phénomènes psychiques égal en netteté et en précision à celui des phénomènes physiques.
« De cette façon, dit-il, toute la vie, depuis les organismes les plus simples jusqu'aux plus complexes, y compris l'homme, nous apparaît comme constituée par une longue série d'équilibres de complexité progressivement croissante.
Un temps viendra — peu importe qu'il soit éloigné — où l'analyse mathématique s'appuyant sur l'analyse « naturalo-scientifique » embrassera en de magnifiques formules et posera en
2t l'image et les réflexes conditionnels
équations tous ces équilibres, arrivant enfin
aussi à s'y comprendre elle-même (1). »
Les résultats. — Pourtant, les résultats, tels qu'ils sont donnés actuellement, sont déjà mieux que satisfaisants, mais l'on conçoit facilement que Pavlov, engagé dans cette voie si intéressante de recherches, veuille plus encore.
Avant tout, il est juste de reconnaître que le meilleur des résultats est la méthode ellemême, en ce qu'elle est le premier essai heureux et couronné de succès parmi les essais tentés jusqu'ici, pour étudier une fonction nerveuse complexe dans des conditions normales, c'est-à-dire en faisant agir des excitants naturels sur les surfaces réceptives d'un animal sain et non mutilé.
Claude Bernard s'était occupé de cette question qu'il avait exposée dans son livre la Science expérimentale (Paris, 1878). Il avait envisagé l'action réflexe provenant d'une excitation purement psychique ou cérébrale et avait donné l'exemple du cheval, dont la salive s'écoule à la vue de Pavoine.
Des expériences avaient été tentées par lui, ainsi que par Schiff, mais nous avons déjà
(1) Les sciences naturelles et le cerveau, Journal de pstj chologie, janv.-fév. 1912.
LA MÉTHODE DE PAVLOV
parlé de la défectuosité des procédés opératoires auxquels, d'ailleurs, ils durent en grande partie leur insuccès.
Quant à l'observation des fonctions nerveuses supérieures par ce moyen, Schiff trouva même des résultats purement négatifs. C'est ainsi qu'il fut amené à nier l'influence des excitations psychiques sur la sécrétion salivaire.
Il faut donc enregistrer le procédé et le mode d'expérimentation comme le premier et le plus important des résultats favorables. On a pu obtenir, comme on le désirait, par leur moyen, la définition précise, selon des lois physiologiques, des phénomènes complexes de l'activité des éléments supérieurs du système nerveux, par exemple: comment une combinaison de sensations peut donner lieu ultérieurement, alors qu'une partie de cette combinaison étant donnée, l'autre partie fait défaut, à une association de représentations rappelant cette deuxième partie absente.
Elle a montré la réalité de l'existence des images comme un fait indéniable, vérifiable, actif presque à l'égal de la sensation, puisqu'il provoque les mêmes phénomènes physiques.
Elle a justifié expérimentalement la définition si expressive de l'image donnée parTaine; c'est en s'appuyant sur les données qu'elle
fournit qu'on peut répéter, avec le psychologue, que l'image est vraiment le « substitut de la sensation » et tend comme elle à provoquer une hallucination. Enfin, et c'est là le principal, elle a découvert et déterminé dans la constitution de l'activité nerveuse supérieure des animaux les deux mécanismes fondamentaux qui en sont la base : le mécanisme de relation passagère et le mécanisme des analysateurs.
Nous avons déjà parlé de ce mécanisme de relation passagère lorsque nous avons exposé le processus de développement des réflexes conditionnels. Nous avons vu qu'il était dû à une association de sensations d'abord, de sensations et d'images ensuite. Ces combinaisons se produisent, agissent, se font puis se défont, laissant ainsi la place à de nouvelles associations. Elles créent temporairement des phénomènes aptes à se répéter ou à être inhibés pour un rappel ultérieur, donnant lieu ainsi à une aptitude ou à un état latent psychique non élucidé jusqu'ici, qui est le phénomène si intéressant de la conservation des représentations.
Il en va ainsi constamment dans la vie animale et dans celle de l'être humain, car c'est là pour une grande part le mécanisme de la vie psychique.
« L'établissement d'un réflexe nouveau et Pin-
LA MÉTHODE DE PAVLOV
SI
hibition momentanée de ce dernier, dit M. Kostyleff dans son article sur l'École russe, c'est le pivot même du développement psychique des métazoaires supérieurs. Si l'homme peut apprendre mille fois plus que l'animal le plus intelligent et s'il se distingue ainsi nettement par l'apparente spontanéité de son action, cela tient au merveilleux développement de ces deux facultés de son système nerveux (1). »
Au point de vue physiologique, il est encore assez difficile d'expliquer comment se forment ces associations, quels sont les éléments qui entrent en jeu au cours de semblables phénomènes. Est-ce les fibres de projection qui ont, dans ce travail, le rôle principal ou bien les fibres associatives ? Il est bien difficile d'affirmer une hypothèse plutôt qu'une autre, Quoi qu'il en soit, il est juste d'y voir avant tout, ainsi que l'a décrit M. Bohn, dans son livre la Nouvelle Psychologie animale , un phénomène de chimie-physique : « Les divers excitants, dit-il, provoquent des modifications chimiques de l'écorce du cerveau et au cours de l'apprentissage, celles-ci y donnent lieu à des associations de plus en plus solides et complexes. »
(1) Kostyleff, Les travaux de l'École psychologique russe. Rev. phil., 1910.
Quant au mécanisme des analysateurs, il a été depuis quelque temps très étudié au laboratoire de Pavlov.
L'analysateur est un mécanisme nerveux d'une remarquable complexité. Il commence par l'appareil réceptif externe de l'organe sensoriel et se termine soit dans les centres inférieurs du cerveau, soit dans les centres supérieurs. Il ressort de l'analyse des récepteurs, que chaque appareil périphérique est un transformateur spécial de l'énergie externe donnée dans le processus nerveux. Le phénomène donné par le travail de l'analysateur est un phénomène de différenciation. L'organe sensoriel en jeu dans l'expérience perçoit, et quelquefois d'une façon très délicate, les différences présentées par les diverses sensations d'un môme analysateur.
L'exemple le plus frappant du degré de fractionnement du monde extérieur auquel est capable d'atteindre un système d'analysateur donné, nous est fourni, chez le chien, par l'analysateur auditif.
Ânalysateur auditif. — Deux des élèves de Pavlov ont fait, sur les différenciations auditives chez le chien, des travaux complets et particulièrement intéressants. Zélionv le pre-
LA MÉTHODE DE PAVLOV
mier dans sa thèse : Matériaux pour servir à la question de la réaction du chien aux excitations auditives (1), fit des observations sur la différenciation.
Plus récemment, en 1911, Biélakov (2), dans son travail : Matériaux pour servir à la physiologie de la différenciation des excitants externes, donne de nombreux résultats d'expériences sur ce sujet.
Après avoir rapporté, en une sorte d'avantpropos, les expériences de Zéliony, d'Eliasson, de Koudrine, d'Orbéli, d'où Ton peut tirer d'intéressantes données sur la différenciation, il donne l'exposé de ses expériences et les résultats de ses travaux personnels dirigés tout spécialement sur la question. Ces résultats sont résumés dans les conclusions du chapitre v de sa thèse, dont je citerai les principales.
I. — La différenciation des sons chez le chien est encore possible lors de la différence de 1/8 de ton, ou autrement dit, les sons se distinguant les uns des autres de 1/8 de ton agissent sur l'appareil auditif du chien comme des excitants différents.
Il faut d'ailleurs faire remarquer que les dif-
(1) Zéliony, Thèse Saint-Pétersbourg, 1907, imp. Baliansky (en russe).
(2) Biklakov, Thèse Saint-Pétersbourg, 1911 (en russe). Dontchee-Dezeuze. 3
férents auteurs, entre autres Zéliony, Éliasson, Nicolaïeff, auxquels il est arrivé d'élaborer une différenciation, ont trouvé qu'il y avait surtout de la difficulté à élaborer une différenciation du son habituel avec le premier son inhabituel, mais qu'une fois qu'elle est obtenue, la différenciation d'avec les autres sons inhabituels s'accomplit déjà beaucoup plus facilement.
IL — Les facteurs apparaissant comme ayant îa plus réelle influence sur l'élaboration de la différenciation chez le chien sont : l'intervalle de temps et l'état de l'excitation alimentaire.
Au cours de l'exposé des épreuves, Biélakov avait fait remarquer que, si l'on éprouve le son différencié à un intervalle très rapproché du son habituel, c'est-à-dire à un intervalle de 10 ou 15 minutes par exemple, alors le chien le distingue aisément, tandis que si on l'éprouve à un intervalle d'une journée ou davantage, le chienne le distingue déjà plus.
De même, il a indiqué comme facteurs très importants à coHsidérer dans les épreuves, l'état de satiété de ranimai et l'heure de la journée.
Ceci est à rapprocher des phénomènes observés chez les animaux inférieurs. En effet, il existe, ainsi que La démontré M. Bohn dans son livre la Naissance de l intelligence ^ ha-
LA. MÉTHODE DE PAVLOV
aitre des rythmes vitaux), un état chimique particulier, déterminé par l'influence de la autrition, aussi bien que par quelques autres influences : la déshydratation de la matière ; vivante, etc., qui.se caractérise par des états (rythmiques de dépression ou d'excitation.
L'on obtient ainsi des différences très marquées dans la courbe des phénomènes qui dé- ! pendent de l'état d'excitation et du rythme vital.
III. — Plus est élevée la limite de la différenciation, plus est fort l'enrayement consécutif.
IV. — Le ton différencié donné le premier au commencement de la journée, enraye plus fortement qu'au milieu du jour.
Par exemple, une différenciation de 1/2 ton donné en premier lieu ainsi qu'en première place dans la série, enraye au commencement du jour à 5 m. d'intervalle et au milieu du jour à 3 m. d'intervalle.
Il y a aussi à tenir compte de l'organisation particulière du système nerveux central des différents chiens. Les réactions diffèrent considérablement d'un sujet à l'autre.
11 y a encore une question de rythme dans cette variation de la réaction suivant les diffé rents moments de la journée. « Il n'est pas d'organismes, pas d'organes qui ne présentent
une ou plusieurs périodicités vitales (1). » C'est la raison des oscillations, remarquables dans les phénomènes biologiques.
V. — En répétant dans la série le ton différencié nous fortifions de par cela même l'enrayement consécutif.
VI. — Une différenciation récente enraye plus fortement qu'une différenciation déjà définitivement affermie.
VIL — Le désenrayement de la différenciation peut concerner aussi bien la différenciation elle-même, que l'enrayement qui lui est consécutif.
VIII. — Parmi les excitants accessoires, les excitants de même genre possèdent la plus grande force désenrayante.
Il semble qu'il y ait à considérer dans ces deux dernières propositions certains phénomènes de diffusion très fréquents dans la matière nerveuse.
IX. — L'épreuve du ton différencié, aussitôt après l'étayement du son habituel, par la nourriture, ne détruit pas la différenciation ellemême, mais elle détruit l'enrayement consécutif de la différenciation.