CHAPITRE III
ÉVOLUTION DE L’IMAGE MENTALE
Autant le souvenir doit par définition rester immuable et fixe, autant l image est au contraire mobile et vivante et soumise à de perpétuels changements sous l’incessante action de nos sentiments et de nos idées.
Cette mobilité est précisément ce qui la rend difficile à observer et 1a fait négliger au profit du souvenir. Nous croyons la connaître pour l’avoir examinée sous un seul de ses états, celui qui est le souvenir immobile et mort ; mais si nous connaissions mieux la vie de notre organisme mental, ne dirions-nous pas au contraire que le souvenir n’est qu’une des formes de l’image laquelle traverse en vivant des états successifs où elle reflète et exprime un ensemble complexe d’états antérieurs et de tendances nouvelles?
Parce qu’elle est mobile et parce qu’elle est vivante, l’image proprement dite échappe à l’observation bornée de la conscience. Ainsi s’explique que les phases de son existence nous soient presque totalement inconnues et que l’on soit réduit à bien
Philippe. h
peu sur ces questions élémentaires : comment naissent et se développent, comment se transforment et disparaissent nos images?
Une transformation d’image est un phénomène difficile à prendre sur le fait, parce que les points de repère qui permettraient de la constater échappent à la conscience : lorsqu’un nouvel état d'image a remplacé l’état antérieur de cette meme image, il se présente seul aux lieu et place de l’ancien ; nous ne pouvons donc comparer ces deux états successifs, ni par conséquent, en saisir le changement, a moins qu’une rencontre fortuite ne fasse soupçonner la transformation survenue.
C’est le cas pour l’observation qui nous a mis sur la voie de ces recherches et à laquelle d’autres viendront sans doute s’ajouter, une fois l’attention appelée sur cette question.
il y a quelques années, en excursionnant près d une ville d’eaux cévénole, j’avais remarqué dans une église de campagne un autel en bois sculpté et doré dont le travail bizarre avait retenu mon attention; pour diverses raisons cette image me revint plusieurs fois durant les mois suivants, et chaque fois avec une telle netteté que j aurais cru pouvoir la dessiner de mémoire. Au reste, l’année suivante, revenu dans la même région, je la décrivis telle que je limaginais alors à des voisins de table en quête d’excursions artistiques ; je revoyais très nettement, adossé au mur de chevet
de la vieille église, un autel de style Louis XV, avec des ornements rocaille d’un travail assez fin, les dorures un peu rougies par le temps, mais le tout d’un bel aspect. — En réalité (je m’en aperçus lorsque je refis l’excursion), c’était un autel doré de style indéfinissable, avec des sculptures bizarres plutôt qu’artistiques, et tout cela n’avait qu’un lointain rapport avec mon image, que je voyais si nette et qui s’était plusieurs fois, dans lintervalle, représentée à ma conscience.
Que s’était-il donc passé? Fallait-il admettre que chacune des rééditions intercalaires n’avait pas exactement copié l’édition primitive, et que des retouches successives étaient venues, entre chaque tirage, modifier profondément le cliché et transformer l’image de lune à l’autre édition. Seul, l’élément abstrait du souvenir avait persisté, cependant que son image évoluait à mon insu, sous des influences dont je n’avais pas remarqué l’action.
Mais comment suivre expérimentalement les étapes successives de ce travail latent, et prendre en quelque sorte sur le fait la série de ces modifications ?
La méthode nous fut suggérée par des expériences sur la transformation d’images tactiles en visuelles, communiquées par M. Flournoy, lors d’une visite au laboratoire de Genève. Le procédé consistait à faire palper un objet, les yeux fermés, de façon à s’en faire une image visuelle assez nette
(sinon précise) pour être ensuite dessinée. Cette expérience, répétée sur des élèves du laboratoire de la Sorbonne, je leur demandai quelques jours après, de reproduire de mémoire leurs précédents dessins (que j’avais conservés) : à la comparaison, les différences étaient légères, mais pourtant sensibles, entre les deux séries de dessins. L’image avait donc varié et désormais, pour suivre ses transformations chez l’adulte, il suffisait d'appliquer méthodiquement le même procédé.
Ayant d’aborder cette partie de notre étude, il est une question préalable ; comment se forment ces images dont on va suivre l’évolution ?
Chez l’adulte, au moment où elle naît sous l’influence d’une impression extérieure, l’image mentale n’est pas le produit de cette seule impression : elle résulte encore et surtout de toutes nos images analogues, antérieurement élaborées en nous et qui nous reviennent alors. La sensation actuelle ne dépasse guère le rôle d’excitateur ; c’est un moyen rapide et facile d’éveiller en nous des éléments représentatifs toujours prêts à s’assembler pour réaliser une nouvelle image ; il serait, après les chapitres précédents, fastidieux de le redire.
Il faudrait donc, si l'on voulait savoir comment se sont lentement élaborés ces éléments, chercher d’abord comment se formèrent à l’origine de la vie mentale nos premières représentations et comment naissent les premières images dans une âme d’enfant.
Mais sur ce point, nous ne pouvons présenter que deux documents, l’un fourni par M. J.Clavière, et l’autre que nous avons recueilli dans une école maternelle de Paris.
LIMAGE mentale
En observant de quelle façon une fdlette de deux ans identifiait à ses perceptions antérieures les dessins qu’on lui présentait, M. Clavière a pu constater que le même dessin devenait pour l’enfant, d’un mois à l’autre, le symbole de représentations variables.
Ainsi, pour cette enfant, une vue du Forum romain, tirée de l’histoire classique de Duruy*. a successivement représenté, du 29“ au 3qe mois, un chemin de fer ("sans doute à cause de ses colonnes
découronnées), un joujou, des bâtons, la ville où 1 enfant habitait, puis celle où passaient ses vacances.
Après ces premières images sont venues des représentations plus complexes, où l’enfant, distinguant déjà la multiplicité représentative de la gravure, associait deux sortes d’images séparées dans la réalité : le fond du dessin lui représentait alors sa ville de résidence et les colonnes du temple de Saturne étaient pour elle la représentation d’un chemin de fer. La discrimination des éléments représentatifs commençait à se faire.
Cette opération capitale de l’esprit humain est cependant encore bien imparfaite et bien mal établie, car l’enfant revient parfois aux interprétations précédentes et 11e voit dans son image autre chose qu’un « train », négligeant les maisons de
1. Nous devons à l'obligeance de MM. Hachelte et C'e le prêt du cliché de cette figure; v. l’observation, p. 1 3 ^ - 1 3 7 .
l’arrière-plan: 1 5 jours après, nouveau retour à l’interprétation simpliste d’une vue de ville.
Le premier semestre de la troisième année a été particulièrement curieux à étudier : on voit l'enfant tâtonner, essayer et modifier successivement ses interprétations, faire intervenir déjà des sentiments ou des impressions personnelles et les joindre à ses souvenirs pour ramener au courant de sa vie mentale cette image qui ne ressemble à rien de ce qu elle a l’habitude de voir : c’est de sa part, un effort d’explication, plus encore qu’un effort de perception.
A partir de là, l’enfant entre nettement dans la voie des interprétations ; elle n’est plus embarrassée pour raccorder à ses autres images cette image extravagante. Dans celte vue d’un coin de ville qu’elle ne peut reconnaître et que nos souvenirs historiques seuls peuvent animer, tout a pour elle un sens ; et les moindres détails se précisent pour des interprétations où l’arbitraire tient encore la plus grande place.
Ici, elle voit les lignes où passe le chemin de fer ; là , ce désordre d’habitations et les colonnes dressées comme des échafaudages représentent une fête foraine avec ses manèges et ses tirs ; plus loin, un tas de cailloux, un enfoncement de terrain, quelque obscur retrait simulent à sa pensée enfantine une ouverture de cave, une caverne, l’antre du père Fouettard dont l’ombre émeut sa sensibilité d’enfant.
Voilà pour la fantaisie; mais d’ailleurs il se joint à cela des détails d’une étonnante précision et que l’enfant n’aurait certainement pu voir ni surtout percevoir l’année d’auparavant. Maintenant elle distingue parfaitement les larges lignes ombrées qui sillonnent le sol à certains endroits (et dont elle fait des ornières, par souvenir de ce qu’elle a vu la veille) ; elle aperçoit des portes, des fenêtres dont elle rapproche le dessin de celles qu’elle a coutume de voir ; elle assimile à l’église de Château. . . le dôme aperçu derrière l’arc de Septime-Sévère, etc. Et l’on voit se dégager peu à peu, entre la troisième et la cinquième année, tout un ensemble de perceptions sinon exactes, du moins très précises, et qui cadrent assez bien avec les impressions objectives, sinon historiques, fournies par la gravure.
Cette même gravure, présentée au cours de la neuvième année, a provoqué de tout autres perceptions; à ce moment, les acquisitions mentales, étant beaucoup plus considérables, permettent de rapprocher les interprétations bien plus près de la réalité. Sans doute il ne s'agit pas des ruines du Forum, maisl’enfant voitdéjà que ce sont des ruines ; rien ne lui permet de reconnaître les colonnes d'un temple romain ; mais elle sait que ces colonnes et ces ruines n’appartiennent pas à une liabitatation ordinaire : c’est un édifice spécial, un château ou « quelque chose comme ça ». Tout l’ensemble lui éveille l’idée d incendie, de destruc-
ioG l’image mentale
lion et de dévastation, et les blocs de pierre isolés à droite, éveillent l’image d’un cimetière.
N est-ce pas en ce rôle d’éveil que se résument, pour l’adulte, les activités de perception?
A un autre point de vue et par d’autres expériences, nous avons pu apercevoir quel est, à divers âges de l’enfant, l’état de cette réserve d’images où il puise pour se formuler en représentations les impressions qui lui viennent des sens.
Peut-on parler d’une évolution progressive dans l’imagerie mentale de l'enfant? Il le semble bien, surtout si l’on veut rapprocher ce qui précède des documents suivants, que nous avons recueillis en demandant â des élèves d’école maternelle de nous dessiner des objets que nous leur faisions palper, sans leur permettre de les voir 1 .
Les dessins tactiles traduisent bien mieux que les dessins visuels le degré de développement des images mentales de l’enfant, parce que pour visualiser ses impressions tactiles, l’enfant est constamment obligé de puiser dans sa réserve subjective d’images visuelles ; en sorte que son plus ou moins de facilité â transformer l’impression tactile en visuelle est pour nous 1 indice
i . Ces objets étaient les mêmes que ceux que nous avons employés pour suivre les transformations d’images chez 1 adulte : v. p. x 1 4 -
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