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du plus ou moins de richesse de sa réserve d’images visuelles et de leur plus ou moins de développement.
L’enfant ne dessine pas comme l’adulte, pour une double raison. D’abord à cause de son peu d’habileté manuelle; mais surtout parce que scs représentations visuelles sont plus frustes et plus incomplètes que les nôtres, et qu’il ne voit pas aussi bien que nous l’objet qu’il regarde comme nous. Nos perceptions actuelles sont le produit de sens patiemment éduqués ; elles sont complétées grâce à l’apport fourni chaque fois par nos perceptions antérieures. L’enfant n’est pas aussi développé, ses perceptions ne sont pas aussi complètes que les nôtres et ne le deviennent que peu à peu.
Ces expériences sur des enfants de cinq à huit ans, élèves d’écoles maternelles, ne pouvaient donc être conduites comme chez l’adulte, précisément parce que les images jnentales de cet âge beaucoup moins développées, ne fournissent pas aussi facilement les éléments nécessaires aux transformations d’impressions tactiles en images visuelles. Il a donc fallu supprimer le premier degré de l’expérience, celui où l’adulte se contente de recevoir l’objet sur la paume de la main, sans aucun mouvement pour le palper : dans ces conditions, il lui faut reconstituer à l’aveugle d’après quelques points de contact l’image entière suggérée, à titre de simple hypothèse, par
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ces vagues repères. L'enfant (le qui la réserve d’éléments représentatifs est encore trop pauvre ne peut se livrer à ce travail; force avait donc été de commencer par le second degré de l’expérience et de permettre d’emblée de palper les objets minutieusement, les yeux fermés bien entendu.
Encore, n’avons-nous obtenu en procédant ainsi que des images frustes, analogues à celles que l’adulte obtiendrait par simple contact. Chez l’enfant, la palpation la plus méticuleuse n’élève pas les représentations au-dessus de ce qu’un simple contact donne à l’adulte. L’enfant ne peut donc avoir que les images du second degré.
Mais ces images, telles quelles, sont des plus intéressantes à étudier, parce qu’elles marquent stade par stade, les progrès du développement représentatif chez l’enfant; en outre, elles sont en quelque sorte parallèles à celles du premier degré chez l’adulte. Il est facile de s’en assurer en comparant ces deux séries de dessins (fig. 3 et 4) dont les uns reproduisent ce que l’enfant se représente en palpant l’objet à loisir, et les autres ce qu’éveille chez l’adulte le contact simple du même objet.
Les stades de développement de l image sont d’ailleurs analogues à ceux que l’on peut observer chez les adultes plus ou moins habiles à débrouiller leurs impressions.
Dessins d’adultes après le simple contact.
Dessins de 5 enfants après la palpati Fig. 3.
I ÎO
L image la plus fruste, chez l’adulte, était celle d’un objet rond, creux au centre, ou strié de rainures représentant les branches d’une étoile: les enfants dont les représentations tactiles étaient tout élémentaires nous ont dessiné un objet rond frangé d’une quantité indéfinie de pointes. Mais le nombre de ces pointes a diminué dès qu’on s'est adressé à des enfants dont le toucher ou la visualisation étaient plus développés : il s’est enfin réduit, comme chez certains adultes, à cinq ou à quatre pointes représentant, selon l’expression des sujets, une étoile ou une croix. — C’était un premier pas: l’enfant passait d’une représentation indéfinie à une image nette quoiqueinexacte : seulement il lui avait fallu pour cela palper l’objet des deux mains, tandis que le simple contact donnait cette image à l’adulte.
A un degré plus élevé, l’objet est encore mieux perçu: non seulement l’enfant s’aperçoit que le nombre des pointes est limité, mais encore il sent qu elles ne sont pas égales ; il distingue des différences de relief, des creux, des saillies et leur rapport avec l’ensemble, bien qu il ne puisse, jusqu’à présent, deviner que c'est une llcur de lys ; très vaguement il note des renflements et des étranglements.
Enfin la physionomie de la lleur va toute se dégager, d’abord en accusant davantage les deux pointes à droite et à gauche, et les séparant du fer de lance et du pied de la Heur; puis en les
Fig. l\.
Image (palpée) de la fleur de lys à trois stades différents, chez sis enfants dont le sens perceptif est à divers degrés de développement.
A partir de la 2e figure, le dessin de la perception se rapproche notablement de celui de l’adulte.
contournant grossièrement. Encore un degré à franchir, et l’enfant leur donnera, comme un artiste malhabile, la forme grossière d’une fleur de lys.
Quand il en est là, l’enfant se donne à peu près, en palpant l’objet, les mêmes représentations que l’adulte.
Les quelques indications qui précèdent n'offrent que des vues éparses sur la naissance et la formation de nos premières images, c’est-à-dire sur le début de leur évolution : celles qui suivent permettront au contraire de suivre cette évolution en prenant sur le fait les procédés par lesquels se transforment les images de l’adulte.
Pour cela, nous avons étudié à ce point de vue les images visuelles de cinq objets : une vis à tête plate, un bouton de tailleur, une petite médaille montée en épingle de cravate, un crochet à tableau formé d’une fleur de lys en cuivre estampé et un petit masque japonais en plâtre laqué.
L’expérience consistait d’abord (le sujet ayant fermé les yeux) à déposer l’un des objets sur la paume de sa main droite qui devait rester immobile ; il fallait, d’après ce contact très simple et tout superficiel, se former l’image d'un objet qu’on n’avait pas encore vu. Dès que cette représentation mentale semblait assez définie, l'objet était enlevé, et le sujet devait, sans l’avoir vu, dessiner l’image donnée par ce simple contact.
Cela fait, et les yeux refermés, le même objet lui était remis en main: il pouvait, cette fois, le
Philippe. g
palper et le contourner, de manière à s’en former une représentation mieux définie et plus exacte, qu’il dessinait ensuite comme la première. Cette seconde image était, chez les adultes, tellement plus complète que la première, qu’ils croyaient imaginer un objet tout autre et s’étonnaient du peu de perspicacité de leur premier contact. On montrait alors l’objet: la vue donnait une troisième image assez peu différente de la précédente, et l’expérience était close comme si elle eût été définitivement terminée. — Mais au bout de i5 ou 20 jours, sous prétexte de notes égarées ou de dessins perdus, je redemandais un nouveau dessin de celles des images dont le souvenir avait persisté : la même demande se renouvelait encore un mois après, sous d’autres prétextes, toujours en donnant l’impression que ces dessins seraient les derniers. Du jour où les raisons plausibles ont manqué, la série a été interrompue.
Les expériences ainsi conduites avec six adultes1 nous ont donné, en l'espace de sept mois, environ ioo images, qui présentaient, au point de vue de nos recherches, le double avantage d’être l’œuvre même du sujet, puisqu’elles exprimaient la transformation de ses images tactiles en images visuelles, — et de toujours pouvoir être dessinées par lui, sans effort et sans retouche,
i. Cinq élèves du laboratoire et M. E. G... dont nous avons étudié l’audition colorée avec M. Binet en 1892.
Fig . 5 .
puisqu’il ne s’agissait que de reproduire à nouveau ce qu’il avait déjà pu dessiner, quelle que fût sa maladresse à manier le crayon. Elles étaient donc les images les meilleures pour nous permettre de suivre ces transformations.
Ajoutons enfin que nous avons surtout étudié les images du second degré, celles qui sont venues après le simple contact et avant l’image visuelle : il faut, en effet, pour offrir matière à nos transformations, une complexité que ne donnerait pas l’image tactile du premier degré.
Ces transformations se rencontrent chez tous les sujets et pour tous les groupes d images, mais à des degrés et avec des caractères différents ; elles semblent d’ailleurs d’autant plus intenses que l’image est plus complexe ou plus compliquée et se font ordinairement selon trois directions différentes. Tantôt l'image tend à disparaître : tantôt, au contraire, elle se précise, mais en prenant une autre forme et en passant dans un autre groupe d’images ; tantôt enfin elle se rapproche peu à peu du type général représentant le groupe dont elle fait partie.
Dans le premier cas, on peut dire que l’image disparaît par confusion ou par abstraction, en devenant vague et indécise au point de ne pouvoir être dessinée, ou bien en se vidant de tous ses détails, au point de n’etre plus qu’un schème de
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l’objet à représenter. — Au contraire, nous la voyons, dans le second cas, remplacer par d’autres les détails qui lui donnaient son individualité propre et se transformer ainsi en une image qui ne cesse pas d’être concrète, mais qui passe peu à peu vers un type différent. — Enfin, dans le troisième cas, qui nous semble le plus fréquent, l’image évolue par une série de transformations faciles à suivre, vers une image type représentant à elle seule l’ensemble du groupe d’où ressortissait l’image dessinée,
La première sorte d’image tend a disparaître ; la seconde change de type, et la troisième se généralise.
I. — Lorsque l image tend à disparaître, elle le fait de deux manières fort différentes : en l'une on voit les détails s’atténuer successivement et s’éliminer les uns après les autres ; en l’autre, l’image s’embrouille et devient si confuse qu elle cesse bientqt d’être représentative et que le sujet ne peut plus la dessiner ni même en retrouver le simple souvenir verbal. L’un et l’autre cas se présentent surtout pour les objets communs, sur lesquels l’attention ne marque généralement aucun point de repère, ou pour les images confuses d’objets qui n’avaient pu être exactement décrits. En ce dernier cas, l’image disparaît assez vite, surtout chez les enfants et les personnes qui hésitaient d’abord entre deux ou trois inter-
1 I 8 LIMAGE MENTALE
prétations de leurs sensations tactiles. L’image paraît donc être d’autant plus tenace qu elle a davantage de points de repère fermement établie en notre esprit : c’est d’ailleurs naturel, car ces points aident à la fixer et à la maintenir ; mais nous verrons aussi qu’étant plus subjectifs qu elle, ds vont l’influencer et la modifier.
Ceci dit, suivons l’élimination d’une image qui s’abstrait, par exemple celle du bouton. Au moment où le sujet palpe cet objet pour s'en former l'image, il y distingue 1 un certain nombre de détails qui l’individualisent ; ce sont, par exemple, outre la grandeur et la forme générale, l’aspect particulier de l’ouverture et de l’anneau par lequel passent les fils pour coudre le bouton, ce sont aussi les lettres du nom du tailleur, etc., formant à la surface des reliefs sensibles au toucher ; souvent même, sans pouvoir les lire, on devine que ce sont des lettres. Certains sujets les indiquaient par des zigzags qu'ils ont généralement conservés ensuite ; d’autres par des lettres quelconques, afin de bien montrer qu’ils avaient perçu des lettres. Mais le plus souvent, pour le bouton comme pour le camée de l’épingle, le dessin de l’image se réduisait à des lignes concentriques plus ou moins régulières. Ces lignes, d’abord assez nombreuses au début, devenaient
i. Notons en passant qu’il y a les sujets qui savent palper, comme il y a ceux qui savent regarder.
de plus en plus rares dans les dessins suivants, jusqu’au moment où le sujet dessinait un schème de bouton, objet commun et banal, mais non le bouton qu’il avait palpé et dessiné la première fois. L’image particulière avait disparu par élimination des détails qui l’individualisaient ; désormais, une image commune et banale la remplaçait.
Au contraire, lorsque l’image disparaît par confusion au lieu de se généraliser par abstraction, on voit les diverses lignes du dessin se fondre et s’embrouiller. La première image avait été assez nette, mais généralement peu exacte ; les suivantes prennent de plus en plus l’aspect confus d'un dessin mal lavé ou d'un relief écrasé par l'usage, jusqu’au moment où le sujet se rappelle bien qu’il avait vu un objet, mais ne peut plus le représenter ni même dire exactement quel il était. Il n’avait pour ainsi dire conservé que la place de l’image, le souvenir de l'endroit qu elle avait occupé : il se rappelait avoir eu une représentation sans pouvoir la retrouver. C’est précisément le dernier degré avant la disparition et l’oubli complet, où l'on ne se souvient même plus qu’il y eût un souvenir à la place maintenant vide. 11 est évident que, dans ce cas, limagination n’avait plus aucun rôle à jouer, n'ayant plus aucune matière sur laquelle opérer.
IL — Dans un second groupe d images, nous
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voyons apparaître un tout autre genre de transformation : certains détails tombent, comme dans les cas d’abstraction ; mais en même temps, d’autres s’accusent davantage, deviennent les grandes lignes et dominent tout le dessin ; ils le transforment ainsi graduellement en une représentation très nette et très individuelle, mais qui ressort d’un autre groupe que la représentation primitive. On en peut voir un exemple typique dans les dessins ci-joints de la fleur de lys en cuivre estampé. Au début, l’image est de contours vagues et plutôt indiqués que dessinés ; les lignes irrégulières et peu accentuées ne donnent tju’une image flottante : on voit que le sujet n’est pas encore bien sûr de ce qu'il faut représenter, et que sa main est mal guidée par la représentation mentale : ce sont partout des retouches et des approximations successives, sauf pour un détail très particulier : le carré du centre représentant le trou pour engager le crochet à tableau. Ce n’est qu’un détail : mais il est vu nettement. Et cependant ce trait particulier est précisément celui qui disparaîtra le premier : dès la seconde image il n’existe plus, et tout l’effort de visualisation mentale se concentre sur les contours pour les préciser. A l’insu du sujet, ce travail va transformer l’image et la faire passer d’un groupe de représentations dans un autre.
Pour cela, les contours deviendront d’abord à la fois moins exacts et plus précis : ils se dédou-
Transformation de l’image palpée de la fleur de lys. — Au IV, le premier dessin, jugé peu exact, a été raturé.
Fig. 6.
bleront en deux lignes ou trois lignes concentriques, encore brisées, mais d'un dessin plus net que dans l’image précédente. Puis les angles du carré du milieu s’arrondissent et s’écartent, en même temps que se précise au bas de l'image une sorte de losange qui va devenir le centre de transformation du tout. Un mois après, cette transformation générale est si bien indiquée dans ses grandes lignes que limage sembles’être retournée ; le losange, qui était encore ouvert, s est fermé et bordé d’une seconde ligne assez nette qui s'effile en pointe comme la lance de la fleur de lys. En bas, la ligne est devenue indécise : on hésite entre une pointe et une arête horizontale servant de base à la figure, et le dessin indique les deux. Au milieu, les divers tronçons des lignes concentriques se rejoignent et commencent à dessiner les contours de la figure qui paraîtra à la période suivante ; enlin tout est beaucoup plus net qu'au début, mais il ne reste presque plus lien du dessin primitif.
La transformation est achevée et l'image semble fixée trois mois plus tard. Après un premier essai qui ne le satisfait pas (quoiqu’il se rapproche plus (pie le voisin de la troisième figure), le sujet dessine une image intermédiaire entre la lleur de l ys et la croix grecque, plus rapprochée cependant de celle-ci. Les deux branches latérales et l’inférieure sont devenues égales, comme dans la croix grecque : la branche supérieure s’effile encore en
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pointe, mais c’est tout ce qui reste de l’influence exercée sur le dessin primitif par les contours de la fleur de lys. D’ailleurs, l’ensemble est tracé d’une limie très nette et nous sommes loin des hésitations et des retouches du début. Evidemment il s’agit ici d’une image très précise, qui représente avec des contours très arrêtés : ajoutons d’ailleurs que le sujet estconvaincu qu’il reproduit ses précédents dessins. Cette conviction n’est d’ailleurs pas dénuée de tout fondement : en examinant et comparant attentivement les dessins, on voit que certaines hachures, des petits détails, des lignes redoublées ou renforcées se retrouvent en plusieurs dessins aux mêmes endroits ou à des places symétriques. Cette persistance de certains détails a pu masquer à la conscience les modifications subies dans l’ensemble par cette image mentale ; mais sur les dessins mis en ligne elles apparaissent et permettent de voir comment 1 image, sans s’obscurcir ni devenir un schème abstrait, est passée peu à peu dans un autre groupe de représentations.
III. — La généralisation de l’image nous semble le cas de transformations le plus fréquent, du moins chez 1 adulte, et l’évolution mérite ici d’autant plus d’attirer l’attention que ces transformations ne concordent pas entièrement avec ce qui a été dit des images composites. D’après ce que nous avons vu, ces images
Fig. 7.
Fig. 8.
I aG
paraissent évoluer vers un type préexistant qui exerce sur elles une sorte d’attraction : il sera facile de comprendre ce qui se passe alors en comparant les dessins successifs du masque japonais et en examinant les détails de la physionomie.
Au premier dessin, les yeux obliques, comme dans la race jaune, sont inclinés diagonalcment du bord externe du sourcil vers la base du nez ; ils n’ont ni cils ni sourcils. Ceux-ci apparaissent quinze jours après, en même temps que, en sens inverse, change la position des yeux, maintenant très obliques du nez vers les joues. Un mois après, cette obliquité a diminué et les sourcils, au lieu d’être représentés simplement par des lignes superposées, sont figurés par de petites hachures qui rejoignent le nez. Cependant ce sont encore des yeux de Chinois : ils deviendront, trois mois après, horizontaux comme dans un masque européen et tout l’ensemble du visage se sera modifié dans le même sens.
Maintenant (III) les sourcils, droits et nets, ne rejoignent plus la racine du nez ; et les cils, absents dans le masque primitif, n'ont pas encore apparu : ils ne viendront compléter l’image qu’au dessin suivant, bordant d une façon très irrégulière des yeux surmontés de sourcils épais. Ces yeux ont donc subi toute une série d’évolutions lentes pour aller du type particulier sous lequel ils s’étaient d’abord présentés, au type
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général et usuel dont se sert le sujet : celui de la physionomie européenne '.
On pourrait faire les mêmes remarques pour la courbe du front, l’indication des pommettes (saillantes dans le type chinois et qui ont disparu dès le troisième dessin) et enfin les rapports du nez, de la bouche et du menton. Ce dernier était d’abord représenté par une sorte de carré à arêtes nettes, parce qu’il était d’un relief très accentué ; mais ce carré s’est atténué dès le second dessin et n’a plus été indiqué, au troisième, que par des pointillés et des hachures vagues ; tout s’est enfin réduit ensuite à quelques traits indiquant l’ombre d’un menton ordinaire vaguement estompé.
L’évolution des oreilles n’est pas moins intéressante à suivre : elle accentue encore les indications précédentes. Sur le masque original, elles étaient très peu accusées : aussi furent-elles d’abord indiquées par un simple pointillé très vague. Mais dès le second dessin, elles ont tendance à se préciser. Au troisième dessin apparaît vaguer ment l’ourlet de l’oreille ; quelques hachures indiquent les autres détails nettement, mais c’est encore peu de chose. Enfin la quatrième figure olfre un dessin d’oreilles très net, et l’on voit même
1. Il semble d’ailleurs que chaque imagination ait son type particulier du visage humain, créé parle milieu. Une directrice d’école maternelle nous montrait des enfants israélites dessinant naturellement dans le type de leur race les premières figures qu’ils crayonnent.
Image tactile par simple contact.
I — 29 novembre 189 5.
Coupe du masque (image ajoutée).
Image palpée et visuelle ensemble.
II — 12 décembre 1896.
Fig. 9.
Image palpée seule l’image tactile paraissant disparue.
III — i5 janvier 1896.
Image dite visuelle par le sujet ; représente l’image pa'pée modifiée.
IV — i3 avril 1896.
Image tactile.
Image visuelle.
(Le sujet n’arrive plus à distinguer B de l’image palpée.)
V — 4 juin 1896.
Image palpée (l’image tactile a disparu).
Image visuelle.
VI — i5 juillet 1896.
Fig. 10.
Philippe.
1 3o L'IMAGE MENTALE
dans la cinquième le conduit auditif externe. Ici encore l image s’est donc précisée par des détails qui n’existaient pas dans l’original, mais lui ont été rajoutés, venus peu à peu du type banal et commun auquel se rattachait l’image particulière et primitive.
Un seul détad n’a pas varié. Quoique le masque japonais présentât une paire de moustaches très sensibles au toucher, le sujet n’avait perçu et dessiné que la moustache gauche. C’était une anomalie : elle a été conservée avec une persistance digne de remarque. Sans rechercher pourquoi le dessin se présentait ainsi, on pourra se dire que cette anomalie fut conservée précisément pour avoir fixé l’attention plus que le reste et s’être imprimée dans la mémoire si profondément que l’imagination n’a pu la faire varier. Peut-être même a-t-eile servi à certifier au sujet la fidélité d’un souvenir qu’il a constamment cru exact dans tous ses détails : en réalité il ne l'était qu’en ce point fort secondaire et subissait pour tout le reste l iniluence attractive et directrice del imagetype qui commande à tout le groupe.
Sur les figures 9 et 10, qui ont été fournies par un autre sujet, le lecteur trouvera facilement à observer des transformations analogues à celles que nous venons de décrire.
La conclusion de ces recherches est facile à tirer.
A côté de nos souvenirs immobiles et fixes, vivent des images mentales mobiles et instables. Sous des influences profondes, dont il faudrait sans doute chercher l’origine surtout dans les sentiments et l’inconscient, ces images varient et se transforment suivant certaines directions : les expériences qui précèdent en mettent quelquesunes en lumière, sans prétendre cependant fixer tous les types de transformations.
D autres expériences pourront étendre celte classification : les exemples que nous avons donnés sont uniquement destinés à représenter ce qui se passe pour des images quelconques, banales, que le sujet n'a pas fixées en les immobilisant par une attention spéciale '. Elles permettent de prendre sur le vif un phénomène, resté jusqu’ici voilé, de notre vie mentale.
D’ailleurs, à bien regarder en nous, ce ne sont pas seulement nos images mentales qui se transforment, se désagrègent et se fondent les unes
i. Rappelons que les sujets ont été laissés jusqu’à la fin des expériences dans l’ignorance du but de ces recherches.
I 3â l’image mentale
dans les autres, les plus faibles dans les plus fortes ; le même fait n’a-t-il pas aussi lieu pour nos souvenirs, sous des influences et selon des lois qu’il faudrait également dégager, mais qui procèdent tout autrement, leur matière étant profondément différente? Par une constante application de la loi d’économie, les détails inutiles tombent et disparaissent, pour faire meilleure place à ce qui est nécessaire à l’ensemble. Toute vie normale se développe ainsi.
Et si l’on voulait aller plus loin encore, ne pourrait-on dire que ces transformations représentent en petit, dans la vie de chaque individu, ce qui se passe en grand dans la vie de F humanité ?
Qu’esl-cc qu’une image mentale, sinon l’expression et l’aboutissant de tout ce travail qui se fait en nous et hors de nous pour éclaircir la conscience, et pour intellectualiser à la fois les impressions qui nous viennent du dehors et les sentiments qui surgissent en nous? L’image est donc la résultan te de multiples influences du dehors et du dedans. Et comme ces influences n’agissent pas seulement sur l’individu en tant que personne, mais l’influencent aussi comme partie d’une agglomération sociale, on peut dire qu’il n’y a pas que des images personnelles à chacun de nous ; il existe aussi des images sociales, communes à tous les individus d’un même clan, d’une même race, d’un même groupe et c’est précisément par elles que tous ces individus sont en communion men-
taie. Or, pourquoi ces images d’un ordre plus général n auraient-elles pas, ainsi que les autres, leur vie, leur évolution et leur mort? Dans la pensée qui traverse les siècles, les idées naissent, vivent et meurent comme les mots qui les expriment, comme les images qui les supportent, et leur vie reproduit ainsi largement ces transformations dont nous venons de présenter quelques cas particuliers.