‹ L'image mentaleChapitre 3 sur 19 · OBSERVATIONS · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS

Obs. I (M. M.). — Invité à choisir clans un livre plusieurs fois lu une page qu il connaisse bien. — Je prends dans les Pensées de Pascal, édition classique de Havet ; mais c’est bien difficile, parce que cette édition est elï'acéc par d’autres ; j’en ai consulté et lu quantité d’autres, ayant beaucoup étudié Pascal, il y a quelques années.

Page ..., paragraphe T, sur Grandeur et Misère, que je connais bien : cela ne commence pas la page, c’est vers le tiers, un peu plus ; au-dessous, la page (plus de moitié) est prise par une note en fins caractères (ça, c’est peut-être de la reconstruction ?) ; au-dessus, je ne vois rien : il y a bien deux ou trois ans que je n’ai relu cette page en particulier; il aurait mieux valu que j’en prenne une autre.

— Je ne vois rien : je vois seulement les marges, le blanc du bas de la page, les petites lignes en caractères plus fins qui forment la note, le grain du papier qui est un peu soyeux (duveté) avec des barbes sur le plat de la feuille. 11 y a une note au

Obs. II (E. L.). — D. Une page de livre que vous puissiez décrire, dont vous ayez un souvenir photographique ? — Il y a quantité de pages dont j’ai un souvenir moyen, mais pas une que je sépare des autres pour en faire une description spéciale. — Je n’ai aucun souvenir d’une page.

Prenons la première page du IIe livre de Y Enéide : j ’ai le souvenir d’un format moyen, in-ifi je crois (il me semble que c’était l’édition Gérusez), du papier blanc pas complètement pur, lisse ; l’impression tient la plus grande partie des pages, la marge est petite.

D. Décrivez les détails au fur et à mesure. — C’est que je ne sais pas par morceaux :

je vois l’ensemble, je me rappelle la page en tant qu’imagé.

Je la vois divisée en deux parties : la supérieure porte la fin du sommaire du 1er livre de Y Enéide, en caractères petits, serrés, avec les coupures ordinaires entre les caractères ; mais là, je devine, je ne vois pas, il y a là de l’invention, ou plutôt la connaissance ordinaire du

i. Nous donnons ici à titre d’exemple, telles qu elles ont été recueillies, et sous leur forme intégrale, quatre des observations sur lesquelles a été faite l’analyse exposée au chapitre i.

crayon sur le texte même, sur la première ligne, je crois.

Encore, est-ce une note, ou simplement un petit signe, croix ou autre, je ne sais ! Le coin de page est un peu écorné (D.

où, lequel ?) — à droite en haut.

La page est un peu bombée, parce que le livre renferme des feuillets intercalaires.

D. Combien cle lignes audessous du paragraphe cité ?

— Je ne sais pas au juste : il y a de la grosse impression, de l’impression italique, peut-être :

c’est confus ; je vais essayer de compter à peu près une quin-

zaine : à peu près.

D. Essayez de compter exactement. — Il faudrait que je les voie, que je sache les mots qu’il y a : quand j’essaye de compter, j’ai une tendance à voir le début de chaque ligne :

mais ce début se rétrécit à mesure que je monte. Les lignes montent en triangle : dans la première, je vois à peu près la moitié ; dans l’autre, moins, etc. ; et je n’en vois que cinq ou six.

Il y a une part de raisonnement là-dedans. — C’est même beaucoup, quatre ou cinq lignes ; quand on fixe bien la deuxième, on perd de vue la première ; il n’ya qu’une ligne qui apparaisse bien : celle qu’on regarde fixement...

Un fait que je n’ai pas signalé:

le T . est bien net, avec le point à côté, au milieu des deux lignes, au-dessus.

Comme description, je ne vois plus rien.

D. Quel nombre de lignes

texte me fait vous dire cela.

Cette partie occupe le tiers supérieur de la page : immédiatementau-dessousdu sommaire, aucun trait, mais un espace blanc d’un centimètre et demi de dimension ; immédiatement au dessous, le premier vers, dont je vois assez bien, très bien le premier mot ; le caractère de l’impression m’est resté dans l’esprit. Ce premier vers, je vous le dirai, parce que je me le rappelle : conticueue...

D. Voyez-vous le premier mot? le reste du vers, vous seriez obligé de le prononcer, mais celui là ? — Oui, je le vois comme image visuelle : je pourrais vous dire certains mots sans répéter les vers : je vois leur place, indépendamment du reste, mais je ne puis guère vous dire leur place dans le vers. C’est à peu près, sans chercher dans quel vers ils sont (d/. E. L. esquisse l’aspect général de cette page, en écrivant quelques mots aux places où il les voit), A?oilà, dessinée, la situation des mots :

mais je ne sais pas entre quels mots sont ces mots dans le vers, ni à quels vers... (v. p. 43).

Les deux tiers imprimés de la page sont partagés d’une façon très inégale : vingt à vingtcinq vei's numérotés à droite de cinq en cinq (je ne vois pas à quel vers correspond chaque numéro) tiennent la majeure partie de la page : à la partie inférieure, au-dessous des vers, il y a un espace blanc et, au-dessous, des notes. — D. Voyez-

entre ce point et la note? — Il n’y a que deux lignes de texte qui forment le corps de l'ouvrage : je vois un intervalle un peu plus grand, entre les grosses et les petites lettres, qu’entre deux lignes du texte même en gros caractères. Les intervalles, les blancs ont une valeur propre : ils ressortent par euxmêmes, ce n’est pas le fond noir qui les fait ressortir.

D. Combien de lignes en petits caractères ? — J’avais dit une quinzaine en tout.

D. Donnez-moi le texte des deux lignes en gros, la photographie mentale; relisezles. — Je n’en suis plus capable : je retrouve la silhouette seule. En somme, dans mon enfance, j’ai eu des images très nettes, des pages entières, surtout en composition de mémoire:

mais depuis que je fais des éludes abstraites, la mémoire des pages est devenue secondaire, .le vois du noir et du blanc, de petites lettres (indistinctes) : si j’essaie de voir les lettres, il faut que j’invente : je vois en réalité de petites choses, comme de loin des wagons accrochés, des mots plus longs, d’autres d’une ou deux lettres; mais je ne puis fixer le début de la ligne, parce que je sais que toujours il y a un intervalle blanc, qui précède la majuscule; mais je crois que ce passage est la suite d’un autre, et alors je ne sais pas si la ligne débute par des points ou une majuscule :

je n’ai même plus le texte des deux lignes : j’ai le sens général

vous le numérotage des vers ?

— Non, mais dans mon esprit, il y a une image visuelle de page numérotée ; ce n’est pas de la mémoire réfléchie, mais je ne crois pas l’avoir transportée d’une page à l’autre: quand je regarde la page telle que je l’ai vue, j’affirmerais qu’ils existent (ces chiffres). — D. H n'y a pas de vers devant lequel vous mettiez ces chiffres ? — Aucun, même pas le premier :

et je le crois non numéroté.

Au-dessus, un demi-centimètre d’espace blanc et, audessous, quelques lignes, trois ou quatre, de notes d’un texte en caractères fins serrés. — D.

Quelles notes? — Elles sont pour moi un ensemble vague où je crois démêler deux ordres de caractères d’imprimerie, l’un italique, l’autre latin.

D. Voyez-vous des séparations entre ces notes? — Je vois des traits; je sais qu’il y a des numéros, mais je ne les vois pas; il est d’ailleurs possible que les séparations que je vois, je les fasse, je les invente, d’après ce que je sais, parce que je sais qu’il y en a ailleurs.

Plus rien dans cette page : le numérotage, je le vois bien : je ne sais quel numéro, mais je sais que c’est un numéro à trois chiffres. Je l’affirme: cependant il se peut encore que je me trompe. Je vois encore maintenant, en regardant le sommet de la page, quelque chose d’écrit ; mais je ne sais si c’est le numéro du chant, ou Enéide.

Cela, c’est en regardant que je

du morceau, le début du texte sur les deux infinis. — Je ne sais môme plus le sens de ces deux lignes, qui n’offrent pas un sens complet... la phrase est coupée.

D. Voyez-vous le titre en italiques P — Non : je crois même que tout à l’heure je l’avais inventé ; le mot « Misère de l’homme » me poursuit ; mais je ne sais pas où le caser. — Pas de trait au milieu de la page, pas de séparation : il doit y avoir un titre : il y a peutêtre : « Pensées de Pascal » ; peut-être : « Art. I ». — Il y a « article » complet : c’est marqué aussi en haut de la page « art. » ; le premier est en caractères romains.

Obs. III (E. G ). ( Prié de décrire l’église Notre-Dame, R. D... fixe d’abord quelques détails sur une feuille de papier. ) — J’ai reconstruit ainsi Notre-Dame: j’ai dû dessiner pour m’y reconnaître, autrement je ne pouvais m’y retrouver. — J’ai donc commencé par dessiner la grande porte,

l’ai vu : ce n’est pas de la réflexion, mais de la mémoire visuelle. — Peut-être est-ce un souvenir transplanté, car en réfléchissant, j’ai vu le souvenir d’une autre page que j’ai transplantée ici. — D. Pourquoi ?

— Parce que mon attention a été attirée, ma mémoire sollicitée par le chiffre, et que j’ai vu un en-tête de page.

D. Vous aviez besoin de cet en-tête de page, et vous l'avez mis là? — - Non, le numéro de la page était là, mais il m’a fait voir une chose qui, d’ordinaire, n’est pas à la tête de cette page ; je vois la page même, sans en-tête : mais au moment où j’ai réfléchi au numéro de la page, il s’est fait un en-tête.

D. Depuis combien de temps avez-vous relu ? — Depuis des années, peut-être pas depuis le lycée (dix ans), mais sûrement il y a des années que je ne l’ai vue, au moins six ou sept ans.

D. Y avait-il des raisons de retenir ? — Probablement parce que je l’ai plus appris : le deuxième chant m’a toujours plus intéressé ; j’y ai mis plus d’attention.

Obs. IV (E. L.).— D. Parlezmoi de l’église Notre-Dame de Paris, pour la décrire. — Je ne l’ai jamais (assez) regardée ; j’aimerais à en faire le portrait d’abord, c’est plus facile d’en parler après. Notre-Dame de Paris me frappe comme une masse dans l'air, dessinant d’une façon à la fois vague et

el les deux autres à coté : de chaque coté delà grande porte, les pieds un peu plus haut que la tète d’un homme, il J a deux statues. — Pas de marches, sauf celle du trottoir.

D. Précisez une partie du monument ? — Ce seraient

d’abord les jours des tours : de grandes ogives, séparées par des colonnes excessivement minces.

Dans le dessin général, il y a quelque chose qui m’échappe, au milieu.

11 y a une grille ouverte, à la porte du côté de l’Hôtel-Dieu :

c’est ouvert parce qu’on entre par là.

D. Voulez-vous me dessiner la porte du milieu ? — Non, je ne puis pas : je vais être obligé de vous dessiner une portequelconque : je suis tout à fait incapable de la dessiner...

Vous entrez donc par la porte, vous descendez une marche :

voilà tout ce que je puis vous dessiner : j’ai très mauvaise mémoire, d’ailleurs. Et quand je ferme les yeux un moment, pour retrouver, c’est un autre monument que j’imagine : ainsi, en cherchant cette porte de cathédrale, c’est une autre que je vous dessinerai,

D. Comment expliquezvous cela ? — Tout simplement parce que je complète malgré moi les parties que je ne vois pas par des choses qui me semblent en harmonie avec le reste, par besoin de symétrie, qui est poussé très loin chez moi.

D. Vous apercevez-vous que vous complétez mal? —

précise deux énormes tours, à droite et à gauche ; ensuite, entre les deux tours, un clocheton qui s’élève loin derrière.

Entre les tours, le vide est comblé aux deux tiers par la masse de la façade.

Gela n’est pas seulement une forme ou silhouette ; j’y place sans précision une foule de détails architecturaux, des gargouilles, une croix, des anges, une colonnade ; au-dessous, un grand portique marquant le centre de la façade : portique ogival fait d’une série d’ogives superposées; entre les ogives du portail, une série de têtes.

Latéralement, les deux tours :

je les vois en commençant par le sommet, par la partie qui se détache sur le ciel : je xcommence par ce que je vois mieux, quoique, une fois que j'ai évoqué la cime, les autres parties arrivent avec : ainsi les figures blanchâtres au fronton, en avant de la grande rosace ; et audessous, la colonnade.

Au centre, le couronnement m’échappe : je le crois rectiligne, mais il m’échappe; puis le clocheton droit, élevé, et, au centre, une horloge qu’on voit du parvis.

Sur la partie médiane, ce qui frappe est la façon dont se détachent le Christ et les anges blaDcs sur le fond noir de Notre- Dame. Je les vois, je ne pourrais en faire la forme ni en dire le nombre, mais c’est une des choses qui me frappent le plus, que je vois le plus, dans mon souvenir visuel.

Oui, très bien. Ainsi, pendant que aous complétiez sur le tympan, j’avais complété par le couronnement de la Vierge de Fra Angelico, sachant très bien qu’il n’est pas là, mais ailleurs.

Je crois qu’en fait c’est un Christ en croix avec deux personnages, à moins qu’ils ne soient sur la porte de gauche ; mais c’est plus probablement au milieu. Je pense à ce qu’on pourrait y mettre, ne sachant pas exactement ce qui y est.

Il y a deux choses qui me paraissent logiques : un Christ en croix ou la Cène : mais je suis absolument certain que la Cène n’y est pas.

D. Comment faites-vous le départ entre ce qui est réel et ce que vous imaginez ? — Lorsque je me représente ce qui est réel, et que j’ai difficulté à me le représenter, il se produit un moment de fatigue : je cherche, je ne conçois pas l’objet sans quelque chose : immédiatement il y a une image qui vient là ; je ne l’ai pas imaginée, je puis l'avoir vue ailleurs, mais ce sera toujours quelque chose qui cadrera avec le reste.

D. Pourquoi, au lieu de cette chose étrangère , ne pas prendre quelque chose de réel et chercher absolument a avoir le souvenir exact ? — Cela ne m’empêche pas de continuer à chercher le reste: mais il faut le trouver ; trois ou quatre images viendront à ce moment : je continue de chercher, et je trouve parfois.

D. Je cherche ce qu est

Je vois aussi le coq au sommet de la flèche : je crois que c’est un coq. Le sommet de la tour se dessine par quatre montants, aux quatre côtés, extrêmement travaillés, composés d’une série de cannelures énormes, mais qui semblent minces, vues de loin. Elles sont découpées de motifs d’architecture, avec entailles, pour plus de légèreté. Entre ces montants, dont chacun a le quart de totalité de largeur des tours, se placent les lames qui laissent passer l’air : j’en vois très bien l’inclinaison. Au sommet est l’ogive qui les couronne et les réunit entre elles.

Au sommet des tours, un petit clocheton, sur la partie latérale gauche, je crois. — — D.

Comment les tours sont-elles faites en bas ? — Il y a là une partie que je ne vois pas :

je retrouve là la colonnade, puis une partie qui m’échappe, et enfin le portail.

D. — Qu’est-ce que cette partie qui vous échappe? — Il y a là des détails, mais je ne sais lesquels : je sais qu’il y a des pierres, des montants de tours ; je puis supposer une rosace, mais c’èst supposé. — Le détail des piliers des portes inférieures m’échappe également.

La tour du côté opposé, je la décrirai de même, car je ne vois rien de spécial ; c’est la tour de l’IJôtel-Dieu que je vois le mieux : celle que j’ai commencé à décrire.

Dans le détail, signalons les portes médiane et latérale ; je

u ne moi par blés

image mentale. — Pour , je suis frappé avant tout des masses, par des ensem-

les ai remarquées : elles sont rouges, avec des fers, des volutes que je ne décris pas, parce que je ne me rappelle pas. Il y a aussi de petites portes latérales :

mais maintenant, c’est fait ; il aurait fallu que je cherche à me le rappeler avant do dessiner :

ce dessin m’obnubile.

En dehors des portes, dans la pierre, des niches à im,5o au-dessus du sol, se continuant en haut avec les arcades de l’ogive, et ayant des ligures de saints ou de rois de France, je ne sais pas très bien, je ne vois pas très bien.

Les portes latérales m'ont frappé souvent par leurs ferrures unilatérales, mais je ne sais pas de quel coté. 11 y a des gargouilles, mais je ne sais où ; il doit y en avoir une à chaque coin de tour. — Je ne vous ai pas parlé des grilles, parce que cela ne me paraît pas faire partie du bâtiment. — Sur les tours, on aperçoit en saillie une élévation supportant un paratonnerre.

Ce qu’il y a de net, ce sont :

les anges de la façade, sur fond de rosace — la colounade — les fers des portes, sur le rouge de la porte — et la tlèche.

Voilà Notre-Dame vue comme masse : je ne la vois qu’en ogive : je sais qu’elle est ogivale.

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