SCENE III
Les Mêmes, GIGNOUX-MOREL.
GEORGES, ennuyé.
Gignoux-Morel maintenant.
ANTONINE
Ah ! . . . Monsieur Gignoux-Morel. . .
GIGNOUX-MOREL, saluant les Driette, puis regardant étonné.
Deménière et madame Deménière ne sont pas là?
ANTONINE
Elle est sortie le chercher...
GEORGES
Il ne peut tarder...
ANTONINE
Ils vont rentrer d'un instant à Tautre...
GIGNOUX-MOREL
Tant mieux... J'ai rencontré ce matin Claudius Rougier qui veut leur rendre visite.
GEORGES
Claudius Rougier va venir?
GIGNOUX-MOBEL.
Dans cinq minutes. . .
Il s'éloigne saluant d'autres personnes.
ANTONINE, mi-voix.
Je suis vraiment inquiète... D'autant que
l'attitude de Jeanne tout à l'heure, son air absorbé, étaient bien étranges.
GEORGES, mi-voix.
Je me le rappelle maintenant... Elle détournait la figure lorsque nous lui parlions... comme si elle voulait se cacher, comme si elle allait pleurer...
ANÏONINE, rai-voix.
Il a dû se passer quelque chose depuis l'autre soir...
GEORGES, mi-voix.
Il a dû se passer quelque chose...
VRILLE, à Gignoux-Morel.
Le journal marche?
GIGNOUX-MOREL
On ne peut mieux... Nous tirons à 50,000.
VRILLE
Accidents, crimes, scandales,... le succès du moment.
GIGNOUX-MOREL
Pourquoi vousobstiner à fermer lesyeux?...
Nous tenons l'avenir.
VRILLE
Vous l'escomptez avant qu'il naisse... II n'y en a plus.
GIGNOUX-MOREL
Au contraire... nous précipitons les événements... nous faisons courir te monde... donnons la flèvre au temps.
VRILLE
Triste fièvre!... Il a dû se mettre au lit, depuis que vous la lui avez donnée... C'est le statu-quo.
MADAME DE SATNT-GELIN, à Espérandieu
assis près d'elle.
Cher jeune, écrivez-vous un roman?
ESPÉRANDIEU
Oui... un sujet de réalité crue, poignante... Il s'appelle... vous excusez, madame...
MADAME DE SAINT-GELIN
Allez, mon ami...
ESPÉRANDIEU
L'Inceste Double...
MADAME DE SAINT-GELIN
Rapprochez- VOUS... J'ai rouïô délicate...
Mère et fils sans doute?
ESPÉRANDIEU
Fille aussi.... tous les trois,...
MADAME DE SAINT-GELIN
Délicieux.... cher jeune... cher jeune....
vous viendrez me lire le manuscrit.
ESPËRANDIEU.
Vous êtes trop aimable.
GIGNOUX-MOREL, à Vrille.
C'est de l'existence qu'il faut, de même du bœuFou du mouton....
Sing;ulier public, que vous avez façonné à n'avoir en guise d'intelligence qu'un organe de digestion.
GIGNOUX-MOREL
Bon public, revenu de la farce idéaliste, du désir insensé des choses qu'il n'atteignait point....
VRILLE
Il n'y a qu'elles qui contentent, mon paur vre Gignoux-Morel.
GIGNOUX-MOREL
L'assurance contre les risques du ventre ou (lu cerveau, que voulez-vous déplus?... Serat-on malheureux lorsqu'on aura chaque jour de la viande et de l'actualité à se mettre sous la dent?
VRILLE
Quel bonheur I
GIGNOUX-MOEEL.
Rien que l'actualité I... Je veux que les faits s'inscrivent à l'instant de leur éclosion, que nous accomplissions un travail isochronique de vie... Feuilletons vécusjàl'aide d'inlerwiews successives étendant etcomn leur genèse, le drame primitif... Vraie
turcs, remplaçant fictions et nouvelles, narrées par leurs auteurs mêmes, saignantes, pantelantes. ..Croyez- vous que la mort factice d'un héros de théâtre ou de roman impressionne des gens qui voient de véridiques jockeys, d'authentiques bicyclistes se rompre les os î
VRILLE
Et les artistes, les penseurs, les poètes ?
GIGNOUX-MOREL
Nous les laissons à leurs places... Le grand Claudius Rougier, le plus illustre, est avec nous!... Ouvrez ses vingt volumes, cette succession superbe, cette chaîne... Ne semblentils, dans leur masse imposante, une sorte de résumé du j ournalisme contemporain ? . . . Vou^ y trouverez toute la matière de nos quotidiens: pohtiques, séance de ministères, dépêches des bassins houillers, théâtres, tribunaux, bourse.
courses, bulletins des halles, chemins de fer, sciences, guerre, faits-divers, cocottes...
VRILLE
C'est vrai...
GIGNOUX-MOREL
Arguercz-vous maintenant que Claudius a démérité pour n'avoir cédé à aucune des idées soi-disant personnelles, originales, qui nous reculent aux siècles précédents, pour avoir tenu à garder jusqu'à notre style de journal, s'être fait le servant de notre vie?... Otezdonc le coton qui vous bouche les oreilles, mon cher Vrille, écoutez-la bruire cette vie!
Ils écoutent à gauche.
PILOSEAU.
La force de Normale, c'est non seulement l'immense talent de ceux qui sortent, mais
112 L'IMA^GE
aussi leur habitude des salons, leur façon de s'immiscer à la vie.
Ils écoutent à droite.
MIDEL.
La force des Cultes, c'est que leurs employés rencontrent dans les salons de leurs chefs de division des gens influents de la vie qui les prennent en poupe. ..Plus on ira, plus on n'admettra que les Officiels de la vie.
Ils regardent au fond.
MADAME DE SAINT-GE LIN, se levant, bas
à Espérandieu.
Tenez... personne ne nous voit... partons..-
ESPÉRANDIEU
Je VOUS suis... chère madame... et vive la Vie!..-
Madame de Saint-Gelin et Espérandieu disparaissent sur kl pointe du pied.
GIGNOUX-MOREL, à Vrille.
L'avez-vous entendue passer?,.. L'avezvous entendue?...
TABARION.
Ce jeune homme et cette dame...
PILOSEAU.
Voilà le vrai naturalisme... la littérature vécue...
MIDEL.
Les heureux coquins.
GIGNOUX-MOREL
Toute la nature appelle, grésille, flirte,danse, vibre... Assez d'idéals impratiijables. Chantons avec elle la vraie chanson des vrais vivants I
TABARION.
Chantons la chanson... c'est cela...
MIDBL.
Bravo...
PILOSEAU.
Bravo...
Jeanne entre ■vive, légère, presque beurense, par ane porte àe cûté.