‹ L'image: pièce en trois actesChapitre 16 sur 21 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

Les Mêmes, MARCEL.

MARCEL; Qïiî s'est avancé silencieusement, pâle et grave, pendant les dernières paroles de Glaudius.

Tu as raison, Glaudius, tu as raison !...

Tous se lovent.

GLAUDIUS ROUGIER.

Marcel...

GIGNOUX-MOREL

ANTOXIXE.

Il y vient aussi!... Il y vient!...

GEORGES

Elle nous l'avait dit!...

JEANNE

Je t'attendais ! Marcel, je t'attendais ! . . .

MARCEL} perdu dans son idée.

Quelque dégoût qu'on ait de vivre.,, de coudoyer des choses etdesgens.., (Frissonnant.) Il est grand ! . . . Il faut bien descendre dans cette vie, si Ton ne veut se résoudre à mourir!...

GLAUDIUS ROUGIER.

Oui, Marcel, tu dois y descendre... Tu dois regarder cette terre sur laquelle tu te trouves... ouvrir les yeux...

MARCEL

Mon rève était splendide... Ruissellement inespéré!.-. Magnificence!... Mais cette magnificence se réduisait trop en fumée qui s'évanouissait... Elle ne durait point, et quand je fermais la main pour saisir, je ne tenais rien sous mes doigts... Et voici qu'aujourd'hui j'éprouve un secret et vivace désir de toucher, de pétrir, de tordre... Je me sens devenir un homme comme les hommes...

Est-ce une montée ?. . . Est-ce une descente ?.. » Où suis-je?... Où va-t-onme précipiter?... Je n'irai plus au bois, l'idéal s'est envolé !

GLAUDIUS ROUGIER.

Ne regrette pas, Marcel, cet idéal qui s'en* vole... A sonder l'infini, tu as été jusqu'aux extrêmes frontières de ta force... Il y va de ton existence désormais... Reste dans la plé*

nitude de cette force... Reviens vers nous.

MARCEL

Sans doute tu as raison... Mon rêve d'ailleurs ne me rendait plus très heureux... Et puis, on doit tout avouer quand on cause des choses comme nous causons... Je crois qu'il conimençaità rendre les autres malheureux...

Or, ceci ne se pouvait... Il fallait abolir ma joie, puisqu'elle n'était plus qu'une pierre dans le chemin de ceux que j'aimais...

JEANNE, trèsomue.

Marcel... merci...

MARCEL

Je descends... Jeanne... Je descends... Déjà je me sens enhsé jusqu'aux genoux...

CLAUDIUS ROUGIER

ùio, Marcel!... Mais,

ouvre ton âme au monde qui l'emplira de la sienne!... Veux-tu venir avec moi, mon compagnon, mon ami, mon nouveau frère, qui remplacera celui que j'ai perdu?... Veux-tu venir?... Regarde cette infinie nature devant nous... Nous en serons amants et fidèles...

Nous dirons les gouttes d'eau des sources, les feuilles des arbres, les étoiles du firmament... Ces hommes, ces femmes qui passent à nos côtés, nous connaîtrons leurs passions, leurs ambitions, leurs caractères.... les mystères terribles qu'ils cachent sous l'impassibilité de leurs fronts... De faits en faits, de circonstances en circonstances, d'individus en individus, nous remonterons aux règles qui les régissent, aux fatalités scientifiques qui remplacèrent les fatalités divines des Prométhées. . . De ces règles d'expérience, nous nous élèverons à des lois plus générales, renfermant

davantage de matière infinie entre leurs définitions... De ces lois générales à celle qui les domine toutes, celle du transformisme éternel des êtres, du combat prodigieux de vie...

Nous assisterons à la lutte des insectes contre les insectes, des peuples contre les peuples, des soleils rouges contre les soleils bleus!... Nous verrons les soleils bleus périr.

MARCEL

Oui... oui... Claudius... Ce sera beau ce que nous verrons... Beau comme une troupe de gens sur une falaise, cherchant à se jeter dans la mer!... Seulement, ce sera toujours le même exercice!... Tant pis!... A mon tour, il faut que je gagne la falaise, que je combatte avec le troupeau, que je me jette dans la mer !•.. Je vais arracher de ma poitrine ce qui m'attachait au domaine des hypothèses,

WÊÊ^:

effacer d'un trait les édens lucides du rêve ^

donnor cette âme à la vie envahisseuse, de même que plus tard, je donnerai ce corps à la mort!... Entre en mon âme, la Vie!

GLAUDIUS ROUGIER.

Entre en son âme, la Vie... la dure et bonne Vie... la Vie consolatrice!...

MARCEL

La Vie... qui courbe les têtes fières sur ton sillon!

JEANNE, radieuse.

Oh!... Marcel... tu reviens chaque minute plus près de mon cœur... Merci d'avoir rompu avec celle qui te faisait signe là-bas...

MARCEL

Je ne pouvais plus rester avec elle, puisque

tu ne l'aimais pas...

JEANNE, a'approchanl de lui. 1res douce.

Nous serons encore heureux, mon Marcel bien-aimé...

MARCEL) '"■ saisissanl la main el la mettant sur Je serai heureux... Je suis heureux I...

(Soudain il laisse retomber la main el favieut vers

ciaudius). Mais cependant, dis-moi, Ciaudius... quand j'aurai parcouru eu tous sens ce grand monde avec toi... quand nous aurons accumulé trouvailles sur trouvailles... reculé aux dernières limites le champ de nos investigations... quand nous saurons le nombre des grains de poussière... le nombre des soleils rouges et des soleils blcusl... Que feronsnous dans ce inonde connu désormais, étiqueté, classé?

GL.VUDIUS ROUGIER.

Nous reculerons encore ses limites... Nous diviserons les grains de poussière... Nous multiplierons les soleils... Nous continuerons...

MARCEL

Et quand nous aurons reculé ces limites?...

JEANNE

Pourquoi t'inquiéter de cela ?

GLAUDIUS ROUGIER.

Nous découvrirons encore des choses nouvelles... dirigerons nos recherches vers des buts encore inaperçus...

MARCEL

Et si nous nous lassons de courir après ces choses toujours nouvelles, toujours les mêmes, de voler vers ces buts inaperçus, iden-

tiques à ceux que nous atteignîmes déjà...

Que deviendrons-nous, Claudius?... Claudius, il fera bien froid lorsque nous comprendrons qu'il n'y a plus rien à faire... Nous nous sentirons mortellement tristes , lorsqu'après avoir tourné de l'équateur au pôle, nous retrouverons sempiternellement le même identique spectacle... la terre, cette chaîne, rivée à nos pieds... et le ciel, cette voûte, irrémédiablement clouée à nos tempes!...

Il tombe assis sur un fauteuil, désespéré.

JEANNE

Marcel!... Marcel!... Que dis-tu?

CLAUDIUS ROUGIER

Quoi?... Tune vas pas venir?... Tu prétendais que tu allais venir... Tu veux me laisser encore une fois seul?... Tu refuses d'être ce frère qui devait remplacer l'autre?... Reprends

tes sens, Marcel... Retrouve ta vigueur...

Que crains-tu, puisque nous te donnerons la main?... Viens?...

JEANNE

Viens, Marcel?...

GIGNOUX-MOREL

Que refusez- vous d'avancer?... Regardez ce qui se produit... Ces mouvements indéfinis vers un unique idéal placé entre les deux portes de la naissance et du toipbeau?... Venez avec les vivants, reprendre le grand chœur qu'ils entonnent sur leurs places publiques, dans leurs campagnes, dans leurs maisons...

que nous répétons, nous, leurs bergers, leurs conducteurs, dans nos œuvres, nos livres, nos journaux!...

TABARION.

Dans nos œuvres...

PIt.OSEAU.

Nos journaux!...

MARCEL, se relevant subitement exalté et e'exaapcraat.

Vos journaux!... Ah! oui... Le piétinement sur place... La mort aux idées... La vie aux faits... A force de tout expliquer, de tout dénombrer, vous n'avancez plus... Sitôt qu'un événement se produit, le voilà pressé j usqu'à la moelle, privé de ses conséquences futures, abimé, cMtré... C'est la folie de l'époque, la folie de l'analyse... Plus d'actes, d'efforts puissants, rien... Des contrôleurs, dos statisticiens, des buralistes, enregistrant les moindres pulsations de votre pouls... Et voilà ce que vous appelez la vie?... regarder des gens qui ne

vivent pas, des demi-morts?... Moi, avec ma tête qui invente, qui s'enthousiasme, je suis l'unique vivant parmi vousl... Je soulèverai les montagnes, je ferai sauter tes cités où vous vous ûtes endormis I

GLAUDIUS HOUGIER.

Comme tu paries, Marcel 1... Ta haine contre le siècle t'aveuglcl... Ouhlîes-tu l'art, la science, que dans nos volumes nous résumons?

La science?... Qui épuisa la sève de la terre et lui fouille les entrailles aQn d'en tirer le suc?.., La gueuse... La tueuse... Le nouvel art?... Votre art?.,. Celui qui ne regarde jamais devant, mais à côté, derrière. ' ' photographe, qui n'ose crier ce qui

s'est mis comme un lias manœuvre à clicher ce qui est t

GLAUDIUS ROUGIER.

Ne parle pas ainsi du grand art que j'aime... auquel je me suis dûvoué...

Si je parlerai, Claudius... Je te dirai que pas plus que les autres, tu ne l'es jamais dévoué à rien.,.. Ni à l'art, ni à la science... Ce n'est [las ton affaire... Ça ne te regarde pas... Pas plus que tes confrères, dans leurs cabinets de travail, officines, laboratoires, buroaux de ministt^res, salles do rédaction... tous journalistes comme toi-mCme, bas journaliste... dressant le rapport de l'existence au jour le jour... incapabltïs d'une vigueur

GLAUDIUS ROUGIKll.

Arrête-toi!...

GIGNOUX-MOREL

N'allez pas plus loin!...

MARCEL

Je me tuerai de vous le répéter... Gens de fait... pas d'idée... Esclaves qui couchez avec la vie, vous laissez sucer le sang par elle, et ne pouvez plus créer !...

GLAUDIUS ROUGIER.

Assez!...

GIGNOUX-MOREL

Assez ! . . .

TABARION, MIDEL, PILOSEAU.

Deménière!... Deménièreî...

MARCEL

Continuez, véritables compagnons du com-

pagnoQ de saint Antoine, vos petites idylles de muqueuses!... Laissez le saint infortuné hurler la désolation dans sa solitude !.. .

GLAUDIUS ROUGIER.

C'est une infamie!...

GIGNOUX-MOREL

Vous nous insultez!...

TABARION, MIDEL, PILOSEAU.

Vous nous insultez 1 . . .

GLAUDIUS ROUGIER.

Tu deviens fou comme mon frère Jean...

foui... foui...

MARCEL

Tu m'appelles fou et me compares à ton frère Jean, Claudius borné, ô Claudius aux yeux de bœuf!... Eh bien, rougis de honte devant lui, car lui seul osa contempler face à

face ridée (jui se cache derrière vos apparences, Iiii, la gloire de ta fcamille, l'honneur de ton nomt... Lui, lo seul vivant parmi vous tous qui n'existez pas ! . . . qui n'existez pas ! . . .

GLAUDIUS ROUGIER.

Nous n'existons pas?

GIGNOUX-MOREL

Nous n'existons pas?

TABARION, MIDEL, PILOSEA,U.

Nous n'existons pus?

MARCEL

On n'a qu'à souffler sur vous pour vous fondre!... Tandis que mon rêve, mon rêve inouï... j'en mets toutes les puissances de toutes les puissances au défi... Eteignez-le donc?... Soufflex-le donc?

GLAUDIUS ROUGIER.

Misérablel...

MARCEL

Spectres!... Fantômes!...

CLAIIDIL'S ROUGIER.

Marcel... Tu viens de ra'outrager davantage pendant ces quelques minutes, que tous mes ennemis lignés durant mon existence... Tu fus mon ami... Je ne te dirai rien... Mais je ne te reverrai jamais... Je m'en vaisl...

Il s'éloigne.

GIQNOUX-MOREL.

Moi aussi... je m'en vais!...

TABARION, MIDEL, PILOSEAU.

Nous nous en allons!...

GLAUDIUS ROUGIER, sur la porte.

Demeure dans ton beau rêve, Marcel...

seul... seul... et meurs-y!

Ils s'en vont.

MARCEL, tonnant.

Allez-vous en !.. . Vite ! . . . Emportez-la avec votre vie d'atrocité, de cauchemar I... Emportez-la loin!... Qu'on ne la voie plus!... Ni vous non plus!...

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