SCENE II
GEORGES DRIEÏTE, ANTONINE ' DRIETTE, MARCEL, JEANNE.
ANTONINE
Nous les y prenons encore, les amoureux.
GEORGES
Voyez-les... Deux écoliers fautifs... Ils ne savent plus que dire... Ils voudraient se cacher... Fi!... les vilains...
ANTONINE
C'est leur façon détournée, à eux qui vo-
uent au septième ciel, de nous donner regret de faire si mauvais ménage.
GEORGES
Il est sûr que si nous ne trouvions notre
compte à venir retremper notre félicité con-
jugale un tantinet émoussée dans la joie de la leur...
JEANNE
Ne t'ai-je assurée mille fois, ma petite Automne, de tout le plaisir que j'ai de te voir?
MARCEL
Mon cher Georges, tu sais Taffection que je te porte... Dois-je toujours te redire que tu es chez moi chez toi?
GEORGES
Il y a de» moments... cependant...
.^tftiA,
Il n'y a pas de moments qui tiennent devant des amis comme vous.
JEANNE
Antonine et Georges, mon mari a raison.
ANTONINE
Alors nous nous asseyons... Madame...
Monsieur... (Elle salue cérémonieusement.) Et puisque nos hôtes sont à ce point aimables de nous affirmer que nous leur faisons plaisir en les dérangeant, nous allons agir chez eux comme chez nous, et tâcher de nous pénétrer de leur harmonie parfaite, à laquelle ils nous aideront à atteindre.
GEORGES
Le fait est qu'en vous regardant, nous nous
efforçons de vous ressembler, et remontons chez nous régénérés.
MARCEL
Vous êtes des amis inappréciables... Mais d'une crédulité...
ANTONINE
Rien ne nous y ferait renoncer... Tiens, Jeanne, depuis que Marcel nous a parlé l'autre soir d'une existence au-dessus de l'existence vulgaire, que les grands esprits de tous les siècles connurent, nous voudrions à tout prix mener cette existence transcendante à vos côtés.
JEANNE
Antonine, je t'assure que la nôtre n'a rien de transcendant. Vous vivons comme la plupart des gens.
ANTONINE
Tais-toi. Vous avez atteint au bonheur en vous élevant au-dessus des autres. Nous voulons y atteindre par ce même moyen.
JEANNE
Nous nous élevons au-dessus des autres ?
GEORGES
Oui.
JEANNE
Allons donc...
ANTONINE
Savez-vous ce que nous avons déjà fait pour nous rapprocher de vous ?
MARCEL
Quoi encore?
L'IMAGE â7
JEANNE
Vous êtes infatigables...
ANTONINE
Nous avons réformé nos lectures, refréné les tristes goûts qui nous entraînaient vers ce bas-monde, rentré définitivement en nousmêmes, dans le temple sacro-saint de notre pensée... Plus de Daudet, de Zola, de Goncourt, de ces romanciers extérieurs que nous chérissions... seuls, les livres du romancier idéaliste Marcel qui nous serviront d'introduction à cette fièvre d'âme... que vous seriez si aimables de nous communiquer.
JEANNE
Nous n'avons pas la fièvre...
GEORGES
Même tout à l'heure, quand nous sommes entrés ?...
JEANNE
Quelle calomnie t.. .
ANTONINE, continuant.
Plus de promenades, de courses, de spectacles... Les journées passées côte à côte à discuter du mystère, à nous imprégner des théories si douces et grandioses des philosophes...
MARCEL
Bah...
ANTONINE
Platon, Plotin, Hegel, ma chère... Nous ne négligeons rien...
JEANNE
Vous VOUS en rendrez malades.
ANTONINE
Nous vous égalerons... Certains élèves dé-
passent leurs maîtres... Nous vous dépasserons... Georges prétend déjà imiter Marcel au point d'écrire un drame comme lui...
MARCEL
C'est vrai, Georges?
GEORGES
Parfaitement, Marcel.
MARCEL
D'ailleurs, je suis persuadé qu'il sera fort beau... Vous faites deux amis délicieux.
ANTONINE
Attendez donc... Notre plus extraordinaire trouvaille... Notre chef-d'œuvre!... Vous rappelez-vous un soir, Marcel, c'est assez curieux pour un homme de lettres, nous avoir affirmé que la musique était le seul langage idéal ?
MARCEL
Je me le rappelle, et vous raffirmerais encore.
ANTONINE
Ah I... Eh bien... nous fondant sur ce principe, nous avons pensé.., rien de décidé...
un pur projet... à organiser chez nous, de temps à autre, le soir, des concerts de cham bre, lumières éteintes, comme à Bayreuth...
de telle sorte que nos êtres puissent s^élancer à travers Téther... où nous vous inviterions.
MARCEL
Idée excellente...
JEANNE
Vous êtes bien gentils, mais quel embarras pour vous...
ANTONINE
Cela nuira peut-être à vos petits duos de la journée...
JEANNE
Encore?... On croirait à t'entendre que nous ne redescendons jamais sur terre...
ANTONINE
Si vous y redescendez, vous avez bien tort... Ce n'est guère joli la terre...
GEORGES
Surtout lorsqully tombe de la pluie comme hier...
ANTONINE
Et qu'il y fait de la boue comme tantôt.
GEORGES
Nous y voulons rester le moins possible...
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car nous savons par votre exemple que la tranquillité est h ce prix.
Par aotre exemple., , Peut-on dire!
ANTONINE
Voyons... Jeanne... ue sera-ce pas charmant de nous promener tous quatre dans le rôve, de tenter dès que nous le voudrons do petites parties fines vers l'au-delà?
JEANNE
Je ne dis pas non.
ANTONINE- Deux jeunes ménages, au lieu d'aller à Versailles ou à Fontainebleau le dimanche, s'enferment tout bonnement chez eux, et rideaux tirés, chandelles soufflées, écoutent les violons chanter les drames intenses qui se
jouent au tréfonds d'eux-mêmes, que les gros vivants de boulevards sont incapables de discerner.
JEANNE
Haï... Nous sommes déjà deux à vouloir voler trop haut... Si nous nous mettons quatre à présent... tenez... je crains bien de ne pas me tromper... nous nous casserons les ailes et retomberons brisés !
ANTONINE
Plus on est de fous, plus on rit...
GEORGES
Que vous êtes singulière...
MARCEL, mi-Yoix.
Pourquoi refuser ce que te demandent nos bons amis, Jeannette?... Tu sais bien que je serai là... Doutes-tu de moi?
JEANNE, mi-voix.
Non.,. Jamais Marcel... Je te l'ai promis...
Mais à répudier Texistence ordinaire, que veux-tu, j'ai peur... On s'anémie... On devient insensé... J'étais si aise de te voir aborder le théâtre, entrer dans la vie...
MARCEL
D'abord, Jeannette, ce seront les autres qui entreront dans ma vie, dans mon rêve, pas moi dans le leur.
JEANNE
Ta, ta, ta... Ton rêve est forgé de la matière de la vie. Il ne vivrait pas si la vie ne lui donnait du sang.
MARCEL
Mon rêve est forgé d'une substance éternelle. La vie ne lui donne pas son sang. Il
n'y aurait pas de vie autour de moi, que cela ne m'empêcherait pas de concevoir l'infini.
Quelle femme de vie et quel homme de rêve I
ANTONINE, à Jeanne.
EUle est donc bien attirante cette vie?...
Les littérateurs par exemple qui fréquentent ici le mercredi, et passent leur temps à se mordre comme une bande de chacals fous!...
Quelle belle vie I
JEANNE
Ohl... Ceux-là, chacals si tu veux, et hyènes, et loups dévorants !... Je te remercie bien toi et Georges de nous aider à les recevoir, de nous décharger en partie de leur fardeau... Mais il se trouve aussi de vrais ar-
tistes qui ne renièrent pas le monde et comptèrent avec lui.
ANTONINE
Qui?... Claudius Rougier?... Le grand pontife du naturalisme ?
JEANNE
Oui...
MARCEL
Pour moi, j'aime beaucoup Claudius Rougier. Il a un talent considérable, et c'est l'un de mes meilleurs amis. Mais plus nous allons, plus nous nous séparons ; et, s'il continue, nous ne nous connaîtrons plus !... Laisse ce grand et pauvre Claudius Rougier, Jeannette, laisse-le regarder en bas et regarde en haut... C'est en haut qu'on est heureux!
JEANNE, émue.
Au fait, je ne sais ce que j'ai depuis quelque temps et pourquoi je me délie...
MARCEL, mi-voix.
Ne te défie jamais... Sois seulement, je te le répète de nouveau, celle qui aime, comme je suis celui qui t'a toujours aimée,.. Ne sors pas de là.,.
JEANNE
J*avais tort... J'avais tort... Marcel... Pardonne-moi!
Elle est prête à embrasser Marcel.
ANTONINE, l'encourageant.
Va donc, Jeanne...
GEORGES
Allez donc tous deux... Puisque d'abord
nous vous imiterons!
MARCEL
Alors, Jeanne...
GEORGES
Antonine..,
Marcel étreint Jeanne, tandis que Georges étreint Antonine.
ANTONINE, battant des mains.
Bravo!... Bravo!... Les violons sont accordés... L'orchestre commence... Vive le rêve!... En avant la musique!... Elle est douce... Elle est harmonieuse... Elle est divine... Nous voilà embarqués pour les idéales parties fines rêvées ! ^
ik..