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CHAPITRE IV

LETYPEVISUEL

Le type visuel. — Ses caractères. — La mémoire du visuel : cas du peintre anglais cité par Wigan ; — Horace Vernet ; — Gustave Doré ; — Claude Lorrain ; — Bamboche ; — Henri Regnault ; — George Sand ; — Alexandre Dumas. — Honoré de Balzac. — V imagination active du visuel : Raphaël ; — Michel-Ange ; — John Martin ; — II. de Balzac ; — Dickens ; — Talma. — Le raisonnement du visuel : mathématiciens précoces : Zérah Colburn ; — cas des joueurs d'échecs qui jouent les yeux fermés. — Le langage intérieur du visuel : cas d'un acteur anglais : cas de quelques orateurs : Hérault de Séchelles ; — Charma; — M. Ch. Richet. — Le visuel pur : cas d'un malade observé par M. Charcot. — Moyen objectif de reconnaître le visuel.

11 n'est personne, sauf dans quelques cas morbides, qui ne soit capable de conserver dans sa mémoire les représentations visuelles, pendant une durée plus ou moins longue, et avec une intensité plus ou moins variable. Sans cela, comme l'observe justement M. G. Ballet, il nous

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serait impossible de nous rappeler le visage de nos parents', la disposition des maisons dans une rue, etc. Même, sous ce rapport, notre nation semble assez bien douée : le psychologue anglais Galton en donne pour preuve le talent des Français à organiser les cérémonies et les fêtes, leur aptitude pour la stratégie, la clarté de leur langage. N'employons-nous pas, du reste, à chaque instant, dans nos conversations et dans nos récits, des expressions comme celles-ci : imaginez-vous, figurez-vous, envisagez, c'est clair, c'est évident, cela saute aux yeux, etc. ?

Mais le type dont nous allons nous occuper est plus nettement caractérisé : d'abord, chez ceux qui y appartiennent, les images visuelles revêtent souvent une intensité égale à la sensation, tandis que les représentations d'ordre différent sont extrêmement affaiblies ; — ensuite, dans l'exercice des opérations mentales, ces mêmes

(1) Cet oubli se produit quelquefois. Louyer Yillermay (D/c/. des Se. médicales, art. Mémoire, — cité par M. Ribot), en donne un exemple assez piquant : «Un vieillard, étant avec sa femme, s'imaginait être chez une dame à qui il consacrait autrefois toutes ses soirées, et il lui répétait constamment: «Madame, « je ne puis rester plus longtemps; il faut que je revienne

près de ma femme et de mes enfants. » — Comparer le cas que nous rapportons plus loin, p. J09, note 1.

images leur servent presque exclusivement : songent-ils, par exemple, à une personne absente ? ils voient sa figure, mais n'entendent pas le son de sa Yoix ; veulent-ils apprendre par cœur une page d'un livre? ils s'en gravent dans l'esprit les caractères et la lisent en quelque sorte quand ils se la rappellent ; ou s'il s'agit d'un morceau de musique, ils en voient les notes comme écrites sur la partition.

Ces cas ne sont pas rares. Nous en transcrirons ici plusieurs, variés et concluants, qui feront ressortir avec clarté et bien pénétrer la vraie nature et le genre d'esprit du visuel, en nous montrant comment se comportent ses diverses facultés.

Le fait le plus frappant est l'extraordinaire mémoire visuelle dont jouissent parfois les individus de ce type^ Le docteur Wigan en a rapporté un exemple fameux. Grâce à sa puissance de lucidité, certain peintre anglais n'avait besoin que d'une séance pour peindre un portrait. « Lorsqu'un modèle se présentait, déclara-t-il à Wigan, je le regardais attentivement pendant une

(I) Lewcs cite un homme qui, « après avoir parcouru une rue longue d'un demi-mille (800 mètres), pouvait cnumérer toutes les boutiques dans leur position relative ».

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demi-heure, esquissant de temps en temps ses traits sur la toile, je n'avais pas besoin d'une plus longue séance. J'enlevais la toile et je passais à une autre personne. Lorsque je voulais continuer le premier i^ovtrail, Je pre7îais ï homme dans mon esprit, je le mettais sur la chaise où je V apercevais aussi distinctement que s'il y eût été e7i réalité; et je puis même ajouter avec des formes et des couleurs plus arrêtées et plus vives. Je regardais de temps à autre la figure imaginaire, et je me mettais à peindre ; je suspendais mon travail pour examiner la pose, absolument comme si l'original eût été devant moi ; toutes les fois que je jetais les yeux sur la chaise , je voyais r homme ^ » — Horace Vernet et Gustave Doré possédaient, paraît-il, cette même faculté de reproduire un portrait de mémoire. « Abercrombie cite un peintre qui, de souvenir et sans l'aide d'aucune gravure, copia un Martyre de saint Pierre, par Rubens, avec une imitation si parfaite que, les deux tableaux étant placés l'un près de l'autre, il fallait quelque attention pour distinguer la copie de l'original. » (Taine.) — « Claude Lorrain

(1) Cilé par M. Brierre de Boismont, ouv.cUê. — Voir ibid., p. 451-452, le cas analogue du sculpteur Dantan (1800-1869).

passait des journées entières dans la campagne de Rome, sans peindre, sans dessiner d'après nature. Seulement, il respirait cet air, il s'imprégnait de cette chaude lumière. Avec une sagacité exquise, il en observait, il en suivait les dégradations, surtout le matin ou vers le déclin du jour. Rentré dans son atelier, il retraçait, de souvenir^ èes impressions de la nature qui s'étaient déposées en lui ^ » — Le peintre hollandais Bamboche procédait de même, et pourtant, « quoiqu'il peignit peu d'après nature, dit M. Alf. Michiels, ses fonds, ses personnages et ses animaux sont d'une vérité extraordinaire ».

Avec quel éclat cette faculté de représentation mentale n'est-elle pas dépeinte « dans ces lignes d'un jeune peintre, mort depuis en soldat, et qui, des rives de l'Afrique, écrivait : « Je crois, Dieu me pardonne, que le soleil qui nous éclaire n'est pas le môme que le nôtre ; et je vois de loin, avec terreur, le moment où il faudra recontempler en Europe l'aspect lugubre des maisons et des foules... Mais, avant d'y rentrer, je veux faire revivre les vrais Maures, riches et grands, terribles et voluptueux à la fois... Puis Tunis,

(1) Alfred Uumesnil, La foi nouvelle cherchée dans l'art.

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puis l'Egypte, puis l'Inde!... Je monterai d'enthousiasme en enthousiasme : je m'enivrerai de merveilles jusqu'à ce que, complètement halluciné, je puisse retomber dans notre monde morne et banal, sa?is craindi^e que mes yeux i^erdent la lumière qu'ils auront bue pendant deux ou trois ans. Quand, de retour à Paris, je voudrai voir clair ^ je n'aurai quà fermer les yeux ; et alors Maul-esques, Fellahs, Hindous, colosses de granit, éléphants de marbre blanc, palais enchantés, plaines d'or, lacs de lapis, villes de diamant, tout rOrient 7n apparaîtra de nouveau. Oh ! quelle ivresse ! la lumière !...'»

(1) Correspondance de M. Henri Regnaull, par P. Clairin, p. 341. (Rapporté par M. Joly, ouv. cité, p. 3-4.) — On lit dans la Vie du voyageur danois Carslejis Niebulir (mort en 1815), écrite par son fils Georges, auteur d'une savante Histoire romaine que son père, vieux, aveugle, tellement infirme qu'on était obligé de le transporter de son lit à son fauteuil, avait l'habitude de décrire à ses amis, avec une e.xactitude et une vivacité merveilleuses, les sites qu'il avait visités dans sa jeunesse. Exprimaient-ils leur étonnenient de ces descriptions si animées, il leur disait que lorsqu'il était couc/icdans son lit, isolé des impressions extérieures, les tableaux qu'il avait vus en Arabie passaient et repassaient sans cesse devant l'œil de son esprit, desortequ'iln'était pas étonnant qu'il en parlât, comme s'il les avait contemplés la veille. La teinte foncée des nuits de l'Asie avec leurs phalanges d'étoiles brillantes et étincelantes, la magnifique voûte azurée des jours se réfléchissaient en lui dans tout l'éclat de leurs couleurs. — (Cité par Abercrombie, Inquiries concerning the inlellectual poicers.)

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« Ce phénomène de vision rétrospective », comme l'appelle George Sand {Les Charmeltes) n'est point particulier aux peintres : « Nous pouvons presque nous vanter, dit cette femme illustre, d'emporter avec nous un site que nous traversons, où nos pas ne nous ramèneront jamais, mais qui^nous plaît et dont nous avons résolu de ne jamais nous dessaisir. Si nous ramassons là une fleur, un caillou, un brin de toison pris au buisson du chemin, cet objet insignifiant aura la magie d'évoquer le tableau qui nous a charmés... Je n'ai jamais regardé certaines mousses dans mon herbier sans me retrouver sous les yeuses de Frascati. Une petite pierre me fait revoir toute la montagne d'où je l'ai rapportée, et la revoir avec ses moindres détails du haut en bas. L'odeur du liseron-vrille fait apparaître devant moi un terrible paysage d'Espagne, dont je ne sais ni le nom ni l'emplacement, mais où j'ai passé avec ma mère à l'âge de quatre ans. » — Parlant d'Alexandre Dumas père, M™<=de Girardin {Lettres parisiennes) écrivait en 1847 : « Il a gardé dans ses yeux toutes les images que sa prunelle a réfléchies. » — « Honoré de Balzac, dit Th. Gautier, non seulement se rappelait les objets à vo-

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lonté, mais encore il les revoyait en lui-mnne éclairés et colorés comme ils l'étaient au moment où il les avait aperçus. »

On comprend qu'avec une telle organisation de la mémoire visuelle, Vimagination active puisse atteindre, chez ceux qui en sont doués, un degré étonnant de puissance. Quelle richesse de matériaux, en effet, propres à émouvoir en eux la sensibilité et à provoquer l'inspiration !

C'est pourquoi « les poètes, les peintres, les sculpteurs que le génie a effleurés de son aile, ont aperçu devant eux, après des méditations prolongées, la forme de l'idéal qu'ils avaient rêvé. Leur histoire atteste que cette forme était visible aux yeux de leur esprit., pour nous servir de l'expression si pittoresque de Shakespeare ». Ainsi « Raphaël voyait devant lui, suivant un passage d'Abercrombie, le tableau de la Transfiguration au moment de le peindre. Dans une de ses lettres à son ami Castiglione, il dit que l'impossibilité de trouver des modèles qui pussent poser pour des madones, le forçait à prendre dans son esprit le type de ses créations. Nous avons lu quelque part que Michel-Ange restait des journées entières à regarder dans les airs, où il voyait se refléter

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l'image de sa gigantesque coupole » « Le célèbre peintre anglais Martin voyait, dit-on, à l'avance, et par suite d'une véritable hallucination, les tableaux dont il n'avait encore que médité le plan et la composition. On rapporte qu'un jour une personne se trouvant placée entre lui et le point oii se dessinait sa vision, il pria cette personne de se déranger, parce qu'elle lui cachait une partie du tableau qu'il reproduisait. »

( 1) Ferriet, Les Hommes illustrées de l'Italie, cité par M. Brierre de Boismont. — Comparer ibid., p. 605 : « Raphaël, faisant allusion à son célèbre tableau de \aTransfiguratio7i, dit que, pendant qu'il le peignait, on aurait pu le prendre pour un maniaque enthousiaste ; il s'oubliait lui-même et croyait voir la scène se passer sous ses yeux. » — Au temps oii vivait ce grand artiste, s'il faut en croire M. Taine, « l'esprit humain était mieux équilibré que dans celte Europe et ce Paris oii nous vivons. Du moins il était mieux équilibré pour la peinture... Les images n'y étaient pas étouffées ni mutilées par les idées ». Aujourd'hui « nous ne faisons qu'entrevoir par fragments les formes colorées ; elles ne persistent pas en nous ; elles s'ébauchent vaguement sur la toile intérieure, elles s'enfuient aussitôt. Si nous parvenons à les retenir et à les préciser, c'est par la volonté, après un long exercice, après une contreéducation qui violente notre éducation ordinaire; ce terrible elTort aboutit à la souffrance et à la fièvre ; nos plus grands coloristes, littérateurs ou peintres, sont des visionnaires surmenés ou détraqués (Henri Heine, Victor Hugo, Shelley, Keats, Elisabeth Browning, Edgar Poe, Balzac, Delacroix, Decamps et quantité d'autres). Au contraire, les artistes de la Renaissance sont des voyants ». (Voir Taine, Philosophie de l'art, t. I, p. i63 et suiv.)

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(Baillargcr.) — A propos du même romancier dont nous avons constaté avec Th. Gautier l'intense mémoire visuelle, M. Taine écrit : « 11 s'enivre de son œuvre, il en comble son imagination^ il est hanté de ses personnages, il en est obsédé, il en a la vision, ils agissent et souffrent en lui, si présents, si puissants, que désormais ils se développent d'eux-mêmes avec l'indépendance et la nécessité des êtres réels. Réveillé, il reste à demi plongé dans son rêve. » — Pareillement, « les héros de Dickens, comme chacun sait, lui faisaient l'effet, sur le moment même, de personnages réels, et, quand il avait terminé son roman, leurs ligures et leurs exploits le hantaient encore' ». (James Sully.)

Enfin, bien que d'espèce très différente, le cas suivant n'est pas moins significatif : Talina, entrant en scène, « avait le pouvoir, par la force de sa volonté, de faire disparaître les vêtements de son brillant et nombreux auditoire, et de substituer à ces personnages vivants autant de squelettes. Lorsque son imagination avait ainsi rempli la salle de ces singuliers spectateurs, l'émotion

(1) Comparer Taine : Histoire de la liLléralure anglaise. livre V, ch. i.

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qu'il en éprouvait donnait à son jeu une telle force quïl en résultait souvent les effets les plus saisissants ». (Brierre de Boismont.)

Chez les personnes du type qui nous occupe, l'intelligence proprement dite, la pensée est alimentée par les mêmes images. Leur raisonnement est visuel. « Les enfants que Ton habitue à calculer de tête écrivent mentalement à la craie, sur un tableau imaginaire, les chiffres indiqués, puis toutes leurs opérations partielles, puis la somme finale, en sorte qu'au fur et à mesure ils revoient intérieurement les diverses lignes de figures blanches qu'ils viennent de tracer. Le jeune Colburn, qui n'avait jamais été à l'école et ne savait ni écrire ni lire, disait que pour faire ses calculs il les voyait clairement devant lui. — Un autre déclarait qu'zY voyait les nojnbres sur lesquels il opérait comme s ils eussent été écrits sur une ardoise. — Pareillement, on rencontre des joueurs d'échecs qui, les yeux fermés, la tête

tournée contre le mur, conduisent une partie

Il est clair qu'à chaque coup la figure de l'échiquier tout entier, avec l'ordonnance des diverses pièces, leur est présente comme dans un miroir intérieur ; sans quoi ils ne pourraient prévoir les

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suites du coup qu'ils viennent de subir et du coup qu'ils vont commander '. » Deux amis qui avaient cette faculté faisaient souvent ensemble des parties d'échec mentales, en se promenant sur les quais et dans les rues. Un Anglais, Paul Morphy, jouait même huit parties à la fois ; un autre, Paulsens, jusqu'à vingt. — Galton rapporte qu'une personne de sa connaissance se sert habituellement, pour compter, d'une règle à calcul imaginaire dont elle lit mentalement la partie qui lui est nécessaire pour chaque opération.

Il ressort de ce qui précède que, dans le lajigage intérieur des mêmes personnes, ce sont les images visuelles des mots [écriture intérieure) qui ont la prédominance, reléguant à l'arrièreplan les représentations auditives et motrices. c< Quelques personnes, dit Galton, voient mentalement comme imprimé chaque mot qu'elles prononcent. Et, en parlant^ elles lisent les mois comme s'ils étaient imprimés sur une de ces longues bandes de papier dont on se sert dans la transmission des dépêches télégraphiques. » — « Toutes mes représentations de mots sont surtout visuelles, écrit M. Montchal, bibliothécaire de la

(I) Taine, De V intelligence, p. 80 et suiv.

société de lecture de Genève, dans une lettre citée par M. Paulhan. Pour retenir un mot que j'entends pour la première fois, il me faut lui donner tout de suite une orthographe ; de même quand j'écoute une conversation qui m'intéresse, il m'arrive squvent de me représenter au fur et à mesure la conversation écrite*. » — Un de mes amis m'assure qu'il ne lui sert de rien, pour retenir un nom nouveau, un nom propre, par exemple, de l'entendre prononcer ; il lui est indispensable de le voir écrit. Au lycée, qaelque attention qu'il prêtât à une leçon de littérature ou d'histoire, il n'en retirait guère de profit; une demi-heure de travail à l'étude, sur un livre ou un cahier, lui était d'un bien plus grand avantage. — « J'ai connu , dit Abercrombie , un acteur distingué qui , appelé à remplacer un de ses confrères malade, dut apprendre en peu d'heures un rôle long et difficile. 11 l'apprit très vite et le joua avec une parfaite exactitude. Mais, immédiatement après la pièce, il l'oubliait, à tel point qu'ayant eu à jouer le rôle plusieurs jours de suite, il était obligé chaque fois de le préparer à nouveau,

(1) Voir Paulhan : Le langage inlérieur et la pensée, dans la Revue philosophique, n" 1, 1886, p. 29.

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n'ayant pas, disait-il, le temps de l'étudier. Interrogé sur le procédé mental par lui suivi, quand il joua son rôle pour la première fois, il me répondit qu'il avait complètement perdu de vue le public, qu'zV lui semblait n'avoir devant les yeux que les jiages de son livide et que, si quoi que ce soit avait interrompu cette illusion, il se serait arrêté instantanément. » De même, « beaucoup d'orateurs ont leur manuscrit placé devant leurs yeux, quand ils parlent en public. Un homme d'Etat assurait que ses hésitations de parole à la tribune provenaient de ce qu'il était tracassé par l'image de son manuscrit portant des ratures et des corrections ». (Binet.) — Le célèbre orateur Hérault de Séchelles était un visuel à en juger par ce passage de ses œuvres : « Ecrire, dit-il, la mémoire se rappelle mieux ce qu'elle a vu par écrit. S'en faire comme un tableau dam lequel on lise au moment où l'on parle. — J'ai observé que la mémoire, du moins pour moi, tenait surtout à la place oii j'avais vu une chose. Avais-je un souvenir confus de je ne sais quoi ? Peu à peu je reportais mon esprit à la place, et la place me rendait l'idée que j'y avais eue. » — Qui ne reconnaîtrait encore le visuel dans ces

paroles de Charma [Essai sur le langage) : « Nous pensons notre écriture comme nous écrivons notre pensée », — dans l'expérimentation que propose ce psychologue sur le nom de Socrate : « Essayez de le penser sans vous figurer les caractères », ^ — et aussi dans ces lignes de M. Ch. Richet (ouv. cité, p. 166) : « Quand je pense au Progrès, je vois le mot Progrès, imprimé lypographiquement avec un grand P, un accent grave à la fin du mot? »

Tels sont, en somme, les caractères qui distinguent le type visuel. — Ils apparaissent réunis dans le cas suivant d'un malade observé par M. Charcot et dont M. Bernard {Progrès médical, 21 juillet 1883) a rapporté l'histoire : « La mémoire chez lui était surtout une mémoire visuelle. La vision mentale lui donnait au premier appel la représentation des traits des personnes, la l'orme et la couleur des choses avec autant de netteté, assure-t-il, et d'intensité que la réalité môme. — Recherchait-il un fait, un chiffre relaté dans sa correspondance volumineuse et faite en plusieurs langues ? Il les retrouvait aussitôt dans les lettres elles-mêmes qui lui apparaissaient dans leur leneur exacte, avec les moindres détails,

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irrégularités et ratures de leur rédaction. — Récitait-il une leçon alors qu'il était au collège ? Un morceau d'un auteur favori plus tard? Deux ou trois lectures avaient fixé dans sa mémoire la page avec ses lignes et ses lettres et il récitait en lisant mentalement le passage voulu qui, au premier appel, se présentait à lui avec une grande netteté. — Pour faire une addition, M. X... n'avait qu'à parcourir les diverses colonnes de chiffres étalées devant lui, fussent celles d'un grand livre, et il alignait le total sans hésitation, tout d'un coup, sans être obligé de se livrer à ces opérations de détail, chiffre à chiffre, qu'on a coutume de faire. Il exécutait pareillement les diverses opérations de l'arithmétique. Il ne pouvait se rappeler un passage d'une pièce de théâtre qu'il avait vu jouer sans qu'aussitôt il n'évoquât les détails de la salle elle-même... — M. X... a beaucoup voyagé. Il aimait à croquer les sites et les perspectives qui l'avaient frappé. Il dessinait assez bien. Sa mémoire lui offrait, quand il le voulait, les panoramas les plus exacts. Se souvenait-il d'une conversation ? Recherchait-il un propos ? Une parole donnée ? Le lieu de la conversalion, la physionomie de l'interlocuteur, la scène

entière, en un mot, dont il ne recherchait qu'un détail, lui apparaissait dans tout son ensemble. — La mémoire auditive a constamment fait défaut à M. X.... 11 n'a jamais eu, entre autres, aucun goût pour la musique*. »

Pour permettre de déterminer si une personne appartient au type visuel, M. Binet propose, comme signe objectif, de tenter l'expérience de Wundt que nous avons rapportée déjà Cette expérience est difficile à répéter, car elle exige un pouvoir de visualisation que tout le monde n'a pas. « Pour me prendre comme exemple, dit M. Binet, je ne puis pas arriver à me représenter clairement une couleur, je suis un visuel très médiocre ; aussi n'est-il pas étonnant que je ne réussisse pas à obtenir de sensation consécutive colorée. Mais mon excellent ami le docteur Féré y arrive facilement. 11 peut se représenter une croix rouge assez vivement pour voir ensuite, sur une feuille de papier, une croix verte : ainsi, il voit non seulement la couleur, mais la forme. »

(1) Nous reviendrons sur ce cas au cliap. vni, — Il nous fournira un exemple typique du désarroi qui survient chez les visuels quand ils perdent leur facullc de vision mentale.

(2) Voir plus haut, p. 15 et 16.

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