CHAPITRE V
Le type auditif. — Ses caractères. — La mémoire de l'auditif : Mozart; autres exemples. — V imagination de l'auditif: Mozart ; — Ciierubini ; — Mendelssohn ; — Beethoven; — Legouvé. — Le raisonnement de l'auditif: exemples. — La parole intérieure : de Bonald; — De Cardaillac; — M. V. Egger. — Forme spéciale de la parole intérieure : M. Delbœuf; — Diderot.
Le type auditif se reconnaît à des caractères analogues à ceux qui distinguent le visuel, et ce que nous avons dit de l'un peut se répéter de l'autre, mutatis mulandis. Ce sont alors les images auditives qui présentent une vivacité particulière et qui servent de base aux diverses opérations intellectuelles. Ainsi, par exemple, tandis que le visuel quand il se rappelle une page, en voit les caractères comme imprimés, l'auditif en/e;zc^le son des mots.
K. QUEYRAT. 4
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Chez lui, du reste, la mémoire présente des phénomènes non moins extraordinaires que chez le premier. On cite souvent le cas de Mozart, qui, à l'âge de quatorze ans, après avoir entendu uneseule fois à la chapelle Sixtine le Miserere d'Allegri, dont il était défendu par les papes de donner copie, nota de souvenir toute cette œuvre, composée de tant de parties et compliquée d'accords si étranges et si délicats ^ Mais quelque surprenant que soit un pareil tour de force, il n'est pas exceptionnel. M. Bûchez dit avair connu plusieurs artistes qui pouvaient entendre un morceau tout entier sous forme d'exécution orchestrale et le traduire aussitôt sur le piano. Un chef d'orchestre
(l)Voircette anecdote détaillée dans Stendhal, Viede Mozarl. îi'oiiblions pas qu'une mémoire aussi prodigieuse suppose une aptitude toute spéciale de l'ouïe, comme celle qui apparaît dans le cas suivant, rapporté par Brierre de Boismont : chez le fils du docteur Paladilhe (de Montpellier), jeune enfant de sept ans (août 1851, dix ans après grand prix de Rome du Conservatoire, et aujourd'hui membre de l'Académie des Beaux-Arts), le développement du sens musical est arrivé à des effets si prodigieux, que non seulement on peut le considérer comme un sonomètre vivant, mais qu'il possède en outre la singulière et rare faculté de distinguer le caractère mélodique du discours parlé : 1" suivant la nature plus ou moins musicale de la voix des individus ; 2° suivant la nature plus ou moins passionnée, plus ou moins incisive du discours lui-même.
très apprôcié du monde musical de Paris lui assura que, lisant une partition écrite, il entendait comme dans son oreille, non seulement les accords et leurs successions, mais encore le timbre des instrument^. Lorsqu'on lui soumettait une partition nouvelle, ouverture ou symphonie, à la première lecture il distinguait le quatuor, à la seconde et dans les suivantes, il ajoutait successivement et percevait nettement les autres effets '. Âu surplus, cette faculté d'audition interne semble en certains cerveaux privilégiés s'organiser de fort bonne heure. « Reyer rapporte le cas d'un enfant de 9 mois, qui répétait exactement les notes jouées sur le piano. L'enfant de Stumf montait régulièrement la gamme en chantant, à l'âge de 14 mois. Le fils du compositeur Dvorak (de Prague), à l'âge d'un an, chantait avec sa nourrice la marche de Falinitza. A un an et demi, il chantait des mélodies de son père, que celui-ci accompagnait au piano. » (Ballet.)
Il n'est donc pas étonnant que, dès leur jeune âge, plusieurs grands musiciens aient fait preuve d'une imagination auditive incroyable. Mozart
(1) Voir Brierre de Boismont, ouv. cité, p. 459-460.
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(qu'il faut toujours citer quand sur ce point on parle de dons naturels), prodige de précocité, à peine âgé de six ans, composait déjà : « Un jour, en revenant de l'église, le père de Mozart trouve son fils penché sur une feuille de papier à musique, la plume à la main, les doigts pleins d'encre et faisant force pâtés. Il lui demande quel est ce gribouillage. Sans se déranger, le petit garçon répond que c'est un concerto de clavecin*. Le père prend cette réponse et le gribouillage pour un jeu d'enfant; mais, à la fin, l'air sérieux et l'application de son fils l'étonnent ; il regarde attentivement le papier à musique, et reconnaît à ces pattes de mouche un véritable concerto de piano et d'une exécution très difficile ^ w — A douze ans, Gherubini avait fait exécuter une messe solennelle.- — ^Mendelssohn corrigeait à huit ans un Oratorio de Bach. Un peu plus tard, son premier maître, Zelter, écrivant à Gœthe, lui rendait ainsi compte, dans son intelligente et rude manière, des progrès de son élève : « Hier soir,
(1) Le concerto est un morceau écrit pour un instrument, avec accompagnement d'orchestre et composé de manière à faire briller l'artiste qui joue la partie principale.
(2) Paul de Musset, De la musique dramatique.
un grand événement a eu lieu en famille : la représentation entre intimes du dernier opéra de Félix, son quatrième déjà. Trois actes entremêlés de ballet, le tout pouvant durer deux heures et demie environ. Tout le monde s'est montré satisfait. Moi, pour mon compte, je n'en reviens pas d'étonnement. Venfant n'a pas quinze ans. Et c'est de la musique cela, de la vraie musique, originale, nouvelle, pleine de grandeur, de caractère. Tout y coule de source, avec sérénité et ampleur, tout y est dramatique, tranquille et suivi. Impossible de se montrer plus habile dans l'emploi des voix, de déployer un génie d'instrumentation à la fois plus hardi et plus aisé ^ »
Quelques musiciens même réalisent les combinaisons de sons les plus compUquées sans le secours d'un instrument : « Beethoven composait en marchant et n'écrivait jamais une seule note avant que le morceau dont il avait le plan dans la tête fût entièrement achevé. » (Fétis.) Devenu dans les dernières années de sa vie tout à fait sourd, il composait encore-, et chose indispen-
(1) Voir Camille Selden, Félix Mcndclssohn — Barlholdy et la musique en Allemaf/ne.
(2) Notamment l'opéra de Fidelio, un des chefs-d'œuvre du
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sable pour qu'il en pût mesurer l'effet, se répétait intérieurement d'énormes symphonies. Un fait analogue se produit parfois chez certains romanciers ou auteurs dramatiques. M. Bernard {De P Aphasie, T^. 50) rapporte à ce propos un exemple curieux qui marque bien de quelle façon différente procèdent l'imagination de l'auditif et celle du visuel : « Quand j'écris une scène, disait Legouvé à Scribe, ]' entends; vous, vous voyez; à chaque phrase que j'écris, la voix du personnage qui parle frappe mon oreille. Vous qui êtes le théâtre même, vos acteurs marchent, s'agitent sous vos yeux; je suis auditeur, vous spectateur. — Piien de plus juste, dit Scribe; savez-vous oîi je suis quand j'écris une pièce? Au milieu du parterre. »
En Tespèce, le raisonnement aussi est auditif. Par exemple, les personnes qui appartiennent à ce type font- elles de tête une addition, elles se répètent mentalement les noms des chiffres, et additionnent en quelque sorte les sons, sans en avoir la représentation graphique : « J'ai eu oc-
Ihéâtre allemand. — Milton nous offre un cas analogue d'imagination visuelle. II était aveugle quand il créa le Paradis perdu, où se trouvent les descriptions les plus pittoresques.
casion de noter, dit M. Ribot^ que plusieurs calculateurs ne voient pas leurs chiffres ni leurs calculs, mais qu'ils les entendent. » A plus forte raison en est-il de même du raisonnement ordinaire, j
Parmi les images constitutives des mots, en effet, ce sont les images phonétiques qui ont ici la priorité. Bien plus, chez quelques-uns (tels de Bonald, de Cardaillac, M. V. Egger) elles effacent en quelque sorte toutes les autres. La parole intérieure- de M. Egger a l'allure, le rythme, le timbre et l'intonation de sa parole extérieure. Celle de Cardaillac « est souvent plus distincte que la sensation » même.
Dans les premières pages du beau livre qu'il lui a consacré, M. V. Egger décrit admirablement cette parole intérieure, silencieuse, secrète, que
(1) Les Maladies de la mémoire, p. 108, note 2.
(2) « Frappés des remarquables analogies que présente avec la parole extérieure, la succession, dans l'esprit, au cours de la pensée, des images verbales auditives, quelques auteurs ont donné à cet enchaînement d'images le nom de parole intérieure. Le mot est assez heureux... 11 reste bien entendu que celte expression n'est pas synonyme de langage intérieur. Le langage intérieur comprend à la fois les représentations auditives, visuelles et motrices, tandis que la « parole intérieure » désigne seulement l'audition mentale verbale. » (Ballet.)
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nous entendons; quand nous écrivons ou lisons en silence, ou encore quand nous sommes seuls avec nos souvenirs et nos pensées, sans compagnon d'aucune sorte : « Alors elle reste en nous et nul autre que nous-même ne peut l'entendre... Sans cesse nous pensons, et à mesure que se déroule notre pensée, nous la parlons en silence; mais presque toujours nous la parlons ainsi sans le savoir... Quelquefois pourtant, cette parole intérieure qui accompagne toujours la réflexion solitaire se fait connaître à nous : c'est le soir quand la lampe est éteinte, quand nous avons renoncé pour un temps à l'activité réfléchie, à l'intelligence raisonnable, à la conscience ; nous avons abdiqué, nous demandons à jouir du repos. Mais le sommeil réparateur se fait attendre ; tourmentés par l'insomnie, nous ne pouvons faire taire notre pensée; nous l'entendons alors, car elle a une voix, elle est accompagnée d'une parole intérieure, vive comme elle, et qui la suit dans ses évolutions ; non seulement nous l'entendons, mais nous l'écoutons, car elle est contraire à nos vœux, à notre décision, elle nous étonne, elle nous inquiète ; elle est imprévue et ennemie ; nous cherchons à la combattre, à la calmer, à la dé-
tourner, pour l'éteindre, sur des objets indifférents. Quand nous parlons à haute voix, la parole intérieure n'est pas pour cela absente ; elle ne se tait qu'à demi et par intervalles ; quand nous reprenons haleine, quand nous marquons par de courts silences les points et les virgules de nos phrases, nous l'entendons : elle nous rappelle la trame dè notre discours, elle nous dit les mots qui vont suivre ; elle sert de guide, ou, pour mieux dire, de souffleur à la parole extérieure. Elle souffle de même quand nous écoutons autrui, l'orateur intimidé ou balbutiant ; elle complète ses mots s'il est édenté ou enroué ; elle corrige ses lapsus s'il lui en échappe. Seul un orateur, abondant, •rapide, qui articule nettement, pourra imposer silence à la parole intérieure. » Encore faut-il que la suite des sons soit entendue sans distraction aucune. En un mot, « pour ralentir le cours de la parole intérieure et briser sa continuité, il faut notre propre parole ; pour la suspendre tout à fait durant un temps notable il faut la parole d'autrui. Hors de ces deux cas, la parole intérieure est constante; nous ne pensons pas, et, par suite, nous ne vivons pas sans elle. Elle occupe tous les vides laissés par la parole extérieure dans la succession
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psychique; elle fait, pourrail-on dire, l'inlérim de la parole extérieure. Vame n'est jamais sans entendre un so?i{\); lorsque le son n'est pas extérieur et réel, il est remplacé par une image qui lui ressemble ' ».
(1) Cette affirmation est trop générale. Sans parler des sourds-muets que M. Egger excepte lui-même (p. 201), ni des moments ou l'âme est ravie par l'extase (p. 18-19), ou abîmée dans une grande douleur (p. 239), sans parler même des visuels dont nous avons constaté le cas spécial, chez les tout jeunes enfants qui n'ont point encore de mots, et « chez les êtres humains qui n'ont qu'un vocabulaire restreint, de nombreux processus de pensée ont ordinairement lieu, suivant la remarque de St .Mill, par d'autres symboles que des mots. C'est la doctrine d'un des penseurs les plus féconds des temps modernes, Auguste Comte, qu'outre la logique des signes, il y a une logique d'images et une logique de sensations. Dans un grand nombre de processus familiers de la pensée et surtout chez les esprits incultes, une image visuelle lient lieu d'un mot... L'apparence visuelle caractéristique d'un objet rassemble aisément autour d'elle, par association, les idées de toutes les autres particularités, qui, dans de fréquentes expériences, ont coexisté avec cette apparence; et, en évoquant celles-ci avec une force et une certitude qui surpassent de beaucoup celle des associations simplement occasionnelles qu'elle peut aussi exciter, elle concentre l'attention sur elles. C'estlà une image qui sert de signe, la logique d"images ». Néanmoins, quelque exagération que présente la thèse de M. Egger, lorsqu'il accorde ainsi aux images auditives verbales un rôle prépondérant dans tous les esprits, il faut bien reconnaître que ce sont d'ordinaire les plus importantes, puisque, dans les maladies du langage, leur perte semble occasionner les désordres les plus fâcheux.
Lorsque l'auditif imagine un dialogue auquel il prend part, mieux encore quand il écrit ce dialoo'ue, il entend souvent avec ime certaine netteté la parole de 1 interlocuteur. « Au moment ou j'écris, dit M. Dqlbœuf [Revue philosophique, oct. 1879, art. %m\:\ç, Sommeil), je cause avec un lecteur fictif ; je lui attribue les objections, lorsque je ne me crois pas clair, et les doutes, lorsque je doute moi-même. » Diderot, raconte M. Scherer, «•auseur infatigable, discuteur acharné, avait toujours en imagination un interlocuteur devant lui : passionné pour le drame, il dramatisait ses pensées, il supposait l'objection et se donnait luimême la réplique. « Cette transformation de la parole intérieure, ajoute M. Egger, est surtout fréquente chez les hommes qui sont causeurs de leur naturel, et pour qui la conversation est un besoin de l'esprit, un excitant presque indispensable des facultés intellectuelles, mais qui ne causent pas avec tout le monde ; pour chacun des objets qui les préoccupent, ils ont un interlol'iiteur préféré ; habitués à penser et à parler de telle chose avec tel compagnon, ils ne savent pas penser tout seuls ; quand cela leur arrive, c'est qu'ils ont évoqué ce collaborateur habituel de
leur pensée ; c'est en sa présence supposée qu'ils trouvent des idées nouvelles et qu'ils épanchent leurs réflexions ; souvent ils préparent ainsi plu? ou moins volontairement leurs conversations futures. Le même phénomène se produit chez les hommes qui, en vertu de leur profession, parlent fréquemment en public ; mais chez eux. l'ami attentif, c'est leur auditoire habituel ; ainsi pour les professeurs, les conférenciers, les avocats, les hommes politiques. Plus d'un avocat, sans doute, ne peut bien préparer une cause dans son cabinet sans imaginer le tribunal auquel sa plaidoirie doit s'adresser. Parfois , mais rarement , l'auditeur imaginaire est indéterminé. »
Ces traits divers suffisent pour caractérisfir l'état mental de l'auditif et permettre à chacun de le reconnaître.