CHAPITRE VI
L'image musculaire et son rôle. — Le type moteur. — Ses caractères. — La mémoire du moteur : fait rapporté par le colonel Montcraft ; — cas de M. G. Ballet. — • Le langage intérieur du moteur : M. Stricker ; — Montaigne ; — Maine de Biran ; — Bain ; — M. Liard. — . Cas particulier des sourds-muets. — Importance exceptionnelle des images motrices pour le développement intellectuel : Laura Bridgeman.
Moins connu que les précédents est le type moteiu\ non peut-être qu'il soit en réalité beaucoup plus rare, mais plutôt parce que, ne solli citant guère l'attention, il est resté longtemps inobservé. Les sensations et les images, à la prédominance desquelles il doit son existence, n'ont été étudiées que de notre temps et c'est à l'école anglaise contemporaine que revient l'honneur de les avoir mises en lumière, en montrant, comme
F. QUEYRAT. 5
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dit M. Ribot [Maladies de la volonté^ p. 7), que « toutes nos perceptions, en particulier les importantes, celles de la vue et du loucher, impliquent à titre d'éléments intégrants des mouvements de l'oeil ou des membres ; et que si, lorsque nous voyons réellement un objet, le mouvement est un élément essentiel, il doit jouer le même rôle quand nous voyons l'objet idéalement * ». Par exemple, ridée actuelle d'une boule que nous tenons dans notre main est la résultante de sensations optiques et tactiles, qui proviennent des impressions produites sur la rétine et sur la main, ainsi que des sensations musculaires dues aux ajustements spéciaux de l'œil et aux contractions des doigts. Si donc plus tard nous pensons à cette boule, l'idée que nous en aurons
(I) « Pour êlre connus, la plupart des objets* supposent l'activité simultanée de nos facultés sensitives et de nos facultés motrices ; et nos idées sont une résurrection mélangée de mouvements idéaux et de sensations idéales, dans leurs associations cohérentes respectives. On en a un exemple dans l'acquisition et la constitution des idées de forme, de figure, de poids, de résistance, etc. » (Ferrier, Les fondions du cerveau.) — « La mémoire d'une forme visible, comme un arcen-ciel, dit M. Bain, renferme la conscience d'une courbe, décrite par les mouvements musculaires; et l'on se souvient des méandres d'une rivière qui, dans la vue réelle, doivent être Suivis par les mouvements de l'œil, comme des mouvements idéaux. »
conservée comprendra nécessairement avec le
souvenir des sensations optiques et tactiles, celui
des sensations musculaires S et c'est ce dernier
que Ton appelle image motrice-, f
(1) Observons que par sensalions musculaires les psychologues contemporains entendent non les sensations qui proviennent d'une pression ou d'un choc sur les muscles, mais les sensations qui accompagnent les mouvemenls spontanés, celles qui suivent une impulsion motrice partie des centres. — On n'est pas d'accord sur la manière dont elles se produisent. D'après les uns (Mûller, Ludwig, Bain, Wundt, Lewes, etc.), elles sont centrifuges, c'est-à-dire qu'elles ont leur point de départ dans les centres nerveux eux-mêmes et coïncident avec le courant efférent de l'énergie motrice, avec la mise en jeu d'une certaine quantité de force nerveuse; — d'après les autres (W. James, Ferrier, Bastian, Charcot, etc.), elles sont au contraire centripètes, c'est-à-dire qu'elles se produisent lorsque les muscles, changeant de forme par l'effet de la contraction, exercent une pression sur les lîlets des nerfs sensitifs ou afférents qui y aboutissent; cette pression transmise par un courant afférent au centre nerveux donne lieu à la sensation musculaire. L'origine de la sensation musculaire est donc motrice pour la première théorie, sensitive pour la seconde; dans le premier cas elle précède, dans le second elle suit le mouvement à accomplir. — Des deux solutions, quelle est la vraie? L'état actuel de la science ne permet pas de se prononcer. — (Voir au reste sur ce point Ch. Bastian, Le cerveau, t. II, appendice, p. 278.)
(2) Nous employons indifféremment dans le cours de cette étude les expressions sensations musculaires et sensations de mouvement ou motrices, images musculaires et images motrices; mais il serait peut-être préférable, « en face de tous les désaccords relatifs au sens musculaire •>, de parler avec Bastian," d'un sens de mouvement (ou en un seul mot Kines- Ihdsis, — de xivioj, mouvoir, et, aîtrOr^aK; sensation), comme
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Bien que sa présence ne soit pas même soupçonnée, cette image motrice fait partie de nombreuses combinaisons mentales. En nous tous, elle sert de base à la mémoire des mouvements. « Ainsi, la locomotion, qui, chez beaucoup d'espèces inférieures, est un pouvoir inné, doit être acquise chez l'homme, en particulier ce pouvoir de coordination qui maintient l'équilibre du corps à chaque pas, par la combinaison des impressions tactiles et visuelles. D'une manière générale, on peut dire que les membres de l'adulte et ses organes sensoriels ne fonctionnent
d'une faculté séparée, de nature complexe, par laquelle nous sommes informés de la position et des mouvements de nos membres, par laquelle nous pouvons juger du poids et de la résistance, et par laquelle le cerveau est guidé, très souvent d'une manière inconsciente, dans l'accomplissement des mouvements en général, mais surtout de ceux du type automatique. Des impressions de diverses sortes se combinent pour parfaire ce « sens de mouvement », et son siège cérébral, ou aire, coïncide en partie avec celle du sens du toucher. Il comprend, comme composantes, des impressions cutanées ou des impressions qui viennent des muscles et d'autres tissus profonds des membres (aponévroses, tendons et surfaces articulaires), qui tous donnent naissance à des impressions conscientes, plus ou moins définies... La résurrection en idée de quelques impressions de cette nature coopère, avec certains slimuli sensoriels ou volitionnels, pour renouveler des mouvements déjà exécutés à quelque époque antérieure. » [Ouv. cilé, t. II, p. IGô.)
si facilement que grâce à cette somme de mouvements acqîiis et coordonnés... Au même ordre appartiennent ces groupes de mouvements d'un caractère plus artificiel, qui constituent l'apprentissage d'un métier manuel, les jeux d'adresse, les divers exercices du corps, etc., etc. *. »
Considérons un ordre plus particulier et plus élevé de mouvements. Qui n'a constaté les tâtonnements nombreux des enfants pour arriver â parler et à écrire d'une manière convenable? 11 doit s'opérer, en effet, dans leurs centres nerveux, par un apprentissage plus ou moins long, une coordination des mouvements nécessaires à la parole et à l'écriture, après laquelle ils sont capables d'exécuter automatiquement ces actes compliqués. Mais ces mouvements coordonnés ont été constamment accompagnés de sensations, à la faveur desquelles l'action du larynx, de la langue et des lèvres pour la parole, ainsi que celle de la main pour l'écriture, étaient conscientes. Et c'est le souvenir ou l'image de ces mouvements ou plutôt de ces sensations qui rend ensuite possibles et rapides la parole et l'écriture. Or d'un
(1) Ribot, Les maladies de la mémoire, p. 6.
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minimum de conscience, comme il arrive chez beaucoup de personnes plus aptes à retenir les images des sensations auditives ou visuelles concomitantes des sensations musculaires, les images de ces dernières peuvent s'élever à une conscience claire, et servir, aux lieu et place des images visuelles et auditives, de base au rappel des mots parlés ou écrits, et à l'exercice des diverses opérations intellectuelles. C'est précisément ce qui a lieu chez ceux qu'on appelle des moteurs.
Ainsi il est des personnes qui se souviennent bien mieux d'une page quand elles l'ont lue à haute voix ou qu'elles l'ont transcrite, d'un dessin quand elles en ont suivi les traits avec leur doigt 1 , Galton rapporte à ce propos un cas curieux : « Le colonel Montcraft, dit-il, a souvent observé dans l'Amérique du Nord de jeunes Indiens qui, visitant par occasion ses quartiers^
(1) « Nous ne nous représentons jamais mieux une figure, que lorsque nos mains reprennent la même forme que le tact leur avait fait prendre. » (Condillac, Zo^-tgue, partie, chap. IX.) — En quelques circonstances celte mémoire peut donner des résultats merveilleux : Aldovrand rapporte qu'un certain Jean Ganibasius, de Volterre, a donné à la sculpture, étant devenu aveugle à l'âge de vingt ans, s'avisa, après un repos de dix ans, d'essayer ce qu'il pourrait faire encore dans
LE TYPE MOTEUll "ÎO
s'intéressaient beaucoup aux gravures qu'on leur montrait. L'un d'eux suivit avec soin à l'aide de son couteau le contour d'un dessin contenu dans Y Illmtrated News, disant que, de cette façon, il saurait mieux le découper à son retour chez lui. Dans ce cas l'image motrice des mouvements était destinée à renforcer l'image visuelle; ce jeune sauvage était un moteur. » (Cité par M. Binet, p. 27-28.) — Dans une thèse remarquable ^ que nous avons eu déjà l'occasion de citer, M. Gilbert Ballet, professeur à la faculté de médecine de Paris, rapporte en ces termes sa propre observation : « Chez moi, dit-il, les images motrices ont, dans les conditions ordinaires de la réflexion, une intensité très grande. J'ai la sensation très nette que, sauf circonstances exceptionnelles, je ne vois ni n'entends ma pensée^ je la parle mentalement. Chez moi, comme chez la plupart des moteurs, je pense, la parole intérieure devient souvent assez
son métier. Il loucha avec soin une statue de marbre qui représentait Cosme I", grand-duc de Toscane, et en fit après (•ela une d'argile, si ressemblante, que tout le monde en fut • tonné. Le grand-duc Ferdinand envoya ce sculpteur à Rome 1)11 il modela une statue d'argile qui reproduisait parfaitement les traits d'Urbain VIII.
(1) Z,c langage intérieur cl les diverses formes de l'aphasie.
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vive pour que j'arrive à prononcer à voix basse les mois que dit mon langage intérieur. C'est là notre forme d'images vives, à nous moteurs. Je m'explique par cette prédominance, chez moi, des représentations motrices sur les auditives et les visuelles, certaines particularités qu'il n'est pas sans intérêt de relever. Un visuel chargé de faire une leçon (j'ai entendu naguère M. Charcot rapporter à cet égard des exemples fort topiques), pourra l'écrire dans son entier, puis la lire mentalement en la disant. Il en est autrement du moteur. La mémoire visuelle étant moins accusée chez lui, il aura plus de peine à suivre des yeux le manuscrit, et s'il voulait en parlant recourir au procédé dont le visuel se sert si heureusement, il s'exposerait à de fâcheux arrêts dans le débit. Il est pour moi sans utilité aucune de préparer une leçon dans ses détails, le mieux est de me contenter d'en arrêter les grandes lignes et les divisions principales. Je ne puis en effet (à moins bien entendu d'un exercice prolongé) lire mentalement ma leçon en la faisant. Mais, en ma qualité de moteur, je me la rappelle assez nettement quand je l'ai faite. Mes rep7'ésentations d'articulation me la redisent^ et il me serait
facile de la reproduire avec plus d'aisance même et de facilité que lorsque je l'ai faite de premier jet. ))
Comme l'établit cette observation, les moteurs ne voient pas, n'entendent pas leur pensée, mais ils la -parlent. Ce ne sont plus chez eux les images visuelles ou auditives des syllabes et des mots qui, en vertu de la loi d'association, se rappellent les unes les autres, mais bien les mouvements d'articulation. Prenons pour exemple ce vers de Racine :
Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui l'éveille.
Tandis que le visuel, quand il en évoque le souvenir, voit se succéder les images : oui^ cest Agamemnon., telles qu'elles sont, si l'on veut, écrites ici, et que, dans le même cas, l'auditif entend les sons des syllabes : oui-c est-A-ga-mem- ?io?i, — le moteur a conscience comme d'une série de mouvements d'articulation ; l'image des mouvements produits une première fois pour prononcer oui, cest amène à sa suite l'image de
(1) Notons en passant que ce fait explique et justifie l'utilité à l'école de la récitation et de la lecture à haute voix.
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ceux qu'a nécessités le mot Agamemnon \ et c'est en quelque sorte en se souvenant de ces mouvements que le moteur se souvient des mots.
On conçoit par cette importance des images musculaires dans le langage intérieur des moteurs, combien y doivent être effacées les représentations différentes. Tandis qu'en effet les images auditives ont à ce point la prédominance chez M. Egger qu'il méconnaît presque le rôle des autres, au contraire, chez le psychologue allemand Stricker, elles sont reléguées à l'arrièreplan et remplacées par des images jnotrices d'articulation. « Quand je pense en mots, écrit ce dernier, je dis que les images auditrices n'y prennent, selon la conscience que j'en ai, aucune
(1) Que ceux qui ne comprendraient pas bien comment chez le moteur ces mouvements d'articulation peuvent ainsi se suggérer les uns les autres, remarquent seulement qu'un fait analogue a lieu inconsciemment chez tout le monde pour les mouvements de locomotion par exemple : « C'est ce qui arrive quand nous marchons sans y penser. Tout en dormant, des soldats à pied et même des cavaliers en selle ont p» continuer leur route, quoique ces derniers aient à se tenir constamment en équilibre. Cette suggestion est encore plus frappante dans le cas cité par Carpenter d'un pianiste accompli qui exécuta un morceau de musique en dormant, fait qu'il faut attribuer moins au sens de l'ouïe qu'au sens musculaire qui suggérait la succession des mouvements. » (llibol.)
part. » Et plus loin : « L'examen de mes représentations de mots prouve qu'il ne s'y trouve ni image visuelle, ni souvenir des caractères de l'écriture. » Evoqu(j-t-il quelque vers ? il lui semble le prononcer. Détail curieux, chez lui les représentations musicales sont motrices comme les images verbales. On trouvera tous ces points développés dans l'ouvrage de M. Stricker, Le langage et la ?misique\ qui n'offre pas moins d'intérêt pour l'étude des images motrices des mots que celui de M. Egger pour l'étude des images auditives.
Si M. Stricker est le premier qui, par l'analyse détaillée de son propre cas, ait mis en lumière de telles particularités de langage, l'on peut aussi, à en juger par le passage suivant des Essais, ranger, semble-t-il, Montaigne parmi les moteurs : « Ce que nous parlons, il faut que nous le parlions premièrement à nous et que nous le fassions sonner au dedans de nos oreilles, avant que de l'envoyer aux étrangères ; » c'est-à-dire, comme l'explique M. Egger, l'enfant ne peut faire entendre à autrui aucune parole s'il ne s'est exercé aupa-
(1) Traduit par M. Schwiedland.
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ravant à la prononcer pour lui-même à haute voix. Maine de Biran regarde également le langage intérieur comme un écho musculaire. Pour M. Bain, ce langage s'accompagne toujours de l'image du mouvement laryngo-buccal ^ M. Liard [La science positive et la métaphysique, p. 401- 402) est du même avis : « Quand nous pensons les mots, écrit-il, les organes qui servent à les articuler, le larynx, la langue, les lèvres, les joues, la mâchoire, ne sont-ils pas sensiblement excités ? Toute pensée n'est-elle pas accompagnée d'une articulation muette, et ne sufûrait-il pas de pousser dans l'appareil vocal, ainsi disposé d'une manière inconsciente, le souffle qui le fait résonner, pour obtenir l'articulation faible, mais cependant distincte, des mots que nous pensons ^ »
Peut-être même est-il des personnes qui em-
(1) Consulter Egger, ouv. cilc, p. 40, 58-59, 76. — Le docteur riughlings Jackson professe aussi que les mots sont rappelés à la pensée comme « processus moteurs ». (Voir Bastian, ouv. cilé, p. 206 et 218.)
(2) Les diverses observations rapportées ci-dessus permettent de réduire à sa juste valeur l'assertion de M. Egger écrivant : seuls « les hommes qui méditent peu (!) et qui n'usent guère de la parole intérieure que pour se préparer à parler le plus distinctement possible, les avocats, certains professeurs, s'exercent raenlalement à articuler ».
ploient pour leur langage intérieur, non les images motrices d'articulation, mais les images motrices (jrai:)hiques ou d'écriture. Au lieu de parler leur pensée, elles l'écriraient ^ Ce qui semble d'une part le prouver directement^ c'est
(1) Ch. Bastian ne partage pas cette opinion : « Chacun, dit-il, peut aisément se convaincre, par la simple expérience que voici, qu'il est presque impossible de rappeler à la conscience des impressions de cette nature, et combien vague et indistinct est le sentiment associé à cet essai, si on le compare au souvenir d'une impression visuelle ou auditive. Que l'on ferme les yeux, et que la plume à la main, on fasse en l'air des mouvements comme si l'on écrivait le mot Londres. On peut s'assurer ainsi que l'on a un groupe de sensations accompagnant ces mouvements. Au bout d'un certain temps, d'un jour par exemple, que l'on ferme de nouveau les yeux et, sans faire aucun mouvement, que l'on essaie de se rappeler « en idée » les sensations musculaires et autres, que l'on a précédemment éprouvées en écrivant le mot ci-dessus. Que l'on mette en regard son impuissance relative, sous ce rapport, avec la facilité avec laquelle on se rappelle l'aspect visuel de ce mot écrit, ou le son correspondant. » (Oi^. cilé, t. II, p. 218; cf. ibid., p. 205.) — Quelques lignes plus loin, Bastian ajoute : « Si faible que puisse être la faculté de se souvenir des impressions kinesthétiques qui dérivent de l'écriture, la faculté de se souvenir de celles qui dépendent de la parole est encore moindre. » En d'autres termes, il estime que si les images motrices graphiques sont peu distinctes, les images motrices d'articulation le sont encore beaucoup moins. Or nous venons de voir qu'il est des personnes chez qui ces dernières représentations ont au contraire la prédominance. Assurément, pour son propre compte, Ch. Bastian a raison; mais encore une fois semblables observations, très vraies, très justes individuellement, ont le défaut commun d'être généralisées.
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que nombre d'enfants retiennent mieux, un morceau après l'avoir copié ; d'autre part, des faits analogues, relatifs aux représentations motrices du dessin (v. ci-dessus l'observation faite par le colonel Montcraft) et des gestes, permettent de le croire : chez les sourds-muets, le langage intérieur est constitué par des images motrices, en même temps que visuelles des gestes qui forment leur langage ordinaire. L'un d'eux ^ Ferd. Bertliier, dont le docteur Ed. Fournié, dans son Essai de psychologie (p. 343-344), a relaté l'histoire, écrivait : « Bien que mes doigts et mes mains soient immobiles, je sens, quand je pense, qu'ils agissent ; je vois intérieurement l'image qu'ils produisent ; je sens que ma pensée s'exerce et s'' identifie avec ces mouvements que les yeux externes ne voient pas. »
Rien ne saurait d'ailleurs mieux faire saisir l'importance et le rôle possible des images motrices en certaines circonstances extraordinaires que le cas tout spécial de l'Américaine Laura Bridgeman.
Cette jeune fille, née en 1829 aux États-Unis, devenue à deux ans sourde, muette, aveugle et n'ayant qu'une sensibilité fort confuse de l'odorat,
et par conséquent du goût, n'était guère en possession que du sens du loucher (merveilleusement délicat, il est vrai, puisqu'elle est arrivée, grâce à lui seul, à distinguer les couleurs des divers pelotons de laine oa de soie employés par elle dans ses travaux de couture et de broderie). (( Malgré sa grande activité intellectuelle, sa mémoire étonnante, un grand instinct d'imitation et un sens du toucher admirablement propre à être cultivé, elle ne s'était pas dans la maison paternelle, sous les soins de sa mère, plus développée qu'un animal intelligent pour l'éducation duquel -on se serait donné beaucoup de peine. Elle distinguait les objets les uns des autres, d'après leur forme, leur dureté, leur poids et leur température. Elle imitait les mouvements de sa mère dont elle sentait les mains et les bras, et elle apprit même à coudre et à tricoter un peu. En quelques mois son état intellectuel se modifia d'une façon étonnante, grâce à la parole du toucher que lui apprit le docteur Howe', auprès duquel elle arriva à l'âge de sept ans'. Celui-ci fit
(1) Habile médecin de Boston.
(2) A. l'asile des aveugles du Massachusetts.
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appliquer sur toutes les choses communément usuelles, telles que couteau, fourchette, cuillère, clef, des cartes sur lesquelles le nom de l'objet était écrit en relief. Laura remarqua que les lignes courbes du mot cuillère étaient aussi différentes des lignes courbes du mot clef que les objets l'étaient eux-mêmes ; alors on lui mit entre les mains des cartes avec les mêmes mots imprimés. Elle saisit bientôt la simiilitude des lettres des mots appliqués sur les cartes avec celle des noms d'objets, et comme preuve elle mit la carte du mot clef sur la clef et la carte cuillère sur la cuillère. Plus tard on lui donna les lettres isolément et elle les disposa de façon à faire les mots : livre, clef; on les mit en tas, on laissa Laura chercher elle-même les lettres et les réunir sur les mots : livre, clef.
« Jusque-là, dit le docteur Howe, l'acte avait été mécanique et le résultat à peu près aussi grand que si l'on apprenait à un jeune cliicn Intel ■ ligent divers tours d'habileté. La pauvre enfant était restée dans une sorte d'étonnement muet et imitait patiemment tout ce que lui prescrivait son maître. Mais, dès lors, la lumière de la vérité parut surgir chez elle et son intelligence com-
mença à travailler ; elle remarqua quelle avait le moyen de créer un signe de ce qui se trouvait devant son âme et de le montrer à une autre âme, et dès lors sa physionomie rayonna d'intelligence humaine '.^ »
Laura Bridgeman apprit rapidement à lire, à écrire et à s'entretenir avec les autres personnes'. Depuis, elle est même devenue professeur dans un établissement de sourds-muets, et elle a composé des prières et des hymnes qui, paralt-il, ne sont pas sans valeur.
(1) Kusmaul, Des troubles de la parole. — Cî. dans la iîevue philosophique, t. I, la notice du docteur Howe sur l'éducation de Laura Bridgeman.
(2) Son langage intérieur est composé d'images tactilesmusculaires : quand elle est seule, elle a, — au témoignage du logicien anglais Whately, cité par M. Paul Janet, — toujours les doigts en mouvement.