‹ L'imaginatiom et ses variétés chez l'enfantChapitre 15 sur 24 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

APTITUDES DIVERSES DES ENFANTS

Axanlaijes que 'procure à l'esprit la prédominance d'un genre d'images. — Aptitudes diverses des enfants. — Nécessité qui sïmpose à l'éducateur de les reconnaître. — Quelques moyens à employer dans cette étude.

Il ressort clairement des faits rapportés dans les chapitres qui précèdent que la prédominance marquée d'une catégorie d'images assure à l'intelligence la supériorité dans une direction donnée. « Le musicien est essentiellement celui qui sait entendre intérieurement des combinaisons de sons suivies; le peintre est celui qui sait, les yeux fermés, voir nettement et brillamment des contours, des reliefs, des couleurs. Chez le premier, c'est surtout le système auditif qui imagine; chez le second, c'est le système visuel'. »

(I) H. Joly, La psychologie des grands hommes, introduction, p. 16.

92 l'imagination ET SES VARIÉTÉS CHEZ l'eNFANT

Telle est la raison pour laquelle dans les diverses branches d'études on constate souvent une grande irrégularité dans les progrès d'enfants qui se trouvent placés à peu près dans les mêmes conditions ' .

Ainsi, ce n'est pas seulement à la pratique de différents arts, peinture, sculpture, architecture, qu'est nécessaire un pouvoir spécial de visualisation; dans les sciences physiques et naturelles, on y a incessamment recours. Il est difficile, en effet, de concevoir qu'un enfant puisse jamais devenir, par exemple, un physicien ^ ou un chimiste de quelque mérite % s'il est incapable

(1) « L'inégalité des différents esprits au point de vue de l'assimilation des leçons, dans des circonstances absolument identiques, est un fait constaté ; et c'est là un des obstacles que présente l'enseignement donné simultanément à un certain nombre d'élèves groupés dans la même classe. » (Bain, Science de Véducalion, p. 10.)

(2) « Nous ne faisons de progrès ni en astronomie, ni en physique, ni en mécanique, si nous ne pouvons nous représenter, comme en un tableau clair et bien dessiné, les corps célestes avec leurs mouvements, les instruments et les. machines avec l'agencement de leurs parties et les phases de leur travail. Là, ce n'est assez ni du regard proprement dit, ni de la conception abstraite et du raisonnement :. ce qu'il faut, c'est l'ceîY de Tespnï, c'est une image éclairée et rectifiée par un travail intellectuel. » (H. Joly, L'imagination, p. 251.)

(3) Par exemple, « nous ne pouvons étudier les caractères du soufre et du platine sans avoir, en l'absence de tout échantillon, une vue interne de ces corps ». (E. Charles, Psyc/tologie, p. 377.)

APTITUDES DIVERSES DES ENFANTS

de se représenter avec clarté les instruments et les expériences, les corps et leurs diverses actions et réactions ; — un zoologiste, un botaniste, un géologue, si sa mémoire ne lui conserve nettement les traits spécifiques de tel animal, de telle plante ou fleur, de telle roche qu'il a dû précédemment observer*; — un médecin habile, s'il ne peut se figurer, avec les signes caractéristiques de chaque maladie, l'état des organes internes. — En anatomie, où il faut se rappeler tout un ensemble d'os, de ligaments, de muscles, de nerfs, de vaisseaux sanguins, qui ne voit également le rôle considérable que joue l'aptitude à retenir les formes et les couleurs?

Les mathématiques, semble-t-il, exigent la même capacité de ceux qui veulent s'y livrer. Leur langage abstrait parle peu à l'oreille; et si nous avons toutefois noté le cas d'enfants qui entendent plutôt les sons des chiffres, du moins en géométrie,

(1) « Pour aborder l'hisloire naturelle, où il faut qu'un nombre infini de formes d'animaux et de plantes soient sans cesse présents à la mémoire et toujours sous la main, — comme elles le sont dans les compartiments d'un musée ou sur les feuilles d'un herbier, — pour des rapprochements et des confrontations de tout genre, il est évidemment indispensable d'avoir au plus haut degré le sens dés formes et de leurs liaisons. >• (Rabier.)

94 l'imagination ET SES VARIÉTÉS CHEZ l'eNKANT

comme dans la plupart des autres branches de cet ordre de sciences, c'est à la vue que s'adressent les signes qu'elles emploient. Comme le remarque en effet M. Bain [V esprit et le corps), « ce qui fait à la fois la gloire et la dificulté de la science, c'est sa généralité. Aussi a-t-elle recours à des termes très abstraits et à des symboles bizarres, qui ont tous un caractère représentatif. Lorsque, dans l'étude des sciences, un objet quelconque est cité, ce n'est jamais pour lui-même; si le professeur montre un levier, l'élève ne doit pas se contenter de le bien regarder et de n'y plus penser. L'esprit qui ne sait pas se représenter^ en même temps que le levier qu'il a vu, bien d'autres leviers qiiil ne voit pas, n'est pas arrivé à une conception scientifique'. »

Enfin, comment un enfant, réussirait-il dans

(1) « Qu'on parle à l'enfant d'un mètre cube, il n'en aura aucune notion précise que si celte notion est enveloppée, par exemple, dans Timag-e d'un stère de bois. Il ne comprendra pas bien ce qu'est une longueur de deux mètres, s'il ne se figure un objet de cette longueur, une table, un banc. L'intelligence des idées abstraites est à ce prix : la géométrie ne va pas sans des figures, ni le calcul sans des signes, quoique, par habitude, on puisse arriver à se reprcsenler les formes géométriques sans les tracer, et à faire des opérations compliquées sans les écrire. » (Rousselol, Pédagogie à l'usage de V enseignement jjrimaire.)

APTITUDES DIVERSES DES ENFANTS

rétude de la géographie ou du dessin, s'il n'a le don de se graver les cartes dans l'esprit^ ou les lignes des objets * ?

Les études et les professions qui supposent la /

(1) •< Une représentation vive des caractères de l'alphabet sera d'un grand secours pour apprendre vile et bien à lire et à écrire. Plus tard, dans le tracé des cartes géographiques, dans l'étude de la géométrie, à plus forte raison dans les exercices de dessin, les enfants bien doués sous le rapport de rimagination, et qu'on aura habitués à concevoir neltenienl les formes matérielles des objets n'auront pas de peine à l'emporter sur leurs camarades.

Dans l'étude de l'orthographe elle-même, l'imagination représentative (mémoire visuelle) a son importance. Comment expliquer en effet que tel enfant aussi intelligent que tel autre, qui même a fait beaucoup plus de lectures, soit cependant moins prompt à apprendre l'orthographe ? La cause en est vraisemblablement dans la faiblesse de l'imagination représentative. Certains enfants qui lisent vite ne suivent en quelque sorte le texte que par la pensée, leurs yeux ne se fixent pas assez sur les mots eux-mêmes, sur les divers éléments qui les composent. De sorte que, appelés à écrire de mémoire un mot qu'ils ont lu dix fois, ils l'estropient, ils le défigurent, ils n'en reproduisent pas toutes les lettres ; comme des dessinateurs maladroits qui, par défaut d'imagination, ne savent pas représenter exactement l'objet qu'ils ont vu et qu'ils veulent dessiner de tète...

La faculté d'imaginer est aussi d'un grand secours pour l'étude de l'histoire, de la géographie, parce qu'elle met l'enfant en étal de voir par les yeux de l'esprit, les lieux, les événements, les hommes dont on lui parle. Elle anime l'enseignement; elle rend vivantes les idées, elle donne de la couleur aux choses, elle est une source d'intérêt, y (Compayré, Cours de pédagogie théorique el pratique.)

« L'enfant apprend la géographie au moyen de la carte,

96 l'imagination ET SES VARIÉTÉS CHEZ l'enFANT

représentation visuelle sont donc nombreuses'. D'autres, à leur tour (est-il besoin de rappeler la musique ^ ?) nécessitent une capacité très prononcée de conserver les images auditives : telles sont les langues, les langues parlées surtout, dans l'acquisition desquelles on ne ferait sans elle que bien peu de progrès ; — tel est encore l'art par excellence, la poésie, en ce qui regarde l'entente du rythme et de la cadence des

mais il n'aura pas à chaque instant une carte sous les yeux pour se rappeler la géographie, il faut qu'il revoie par la pensée l'emplacement de telle ville, le cours de tel fleuve, la direction de telle chaîne de montagnes. » (Rousselot.)

(1) Elle « n'est pas moins utile pour l'apprentissage des arts dans leur partie matérielle, et même des métiers les plus modestes. Le maçon qui aligne des pierres doit avoir l'idée de la ligne droite et voir en esprit le mur qu'il élève; le peintre, l'enseigne dont il esquisse les lettres une à une; la fleuriste la rose qu'elle est en train de façonner et qui n'est pas encore sortie de ses doigts. » (Rousselot.) D'un mot, « il faut se peindre d'abord dans l'esprit les machines et leurs effets pour les exécuter. » (Voltaire, Dictionnaire philosophique, art. Imagination.)

(2) « Tout pour le musicien se résout en sons et s'exprime par des notes, et la mesure de cette prédominance est précisément celle de son aptitude musicale. C'est par la même raison qu'il est difficile aux hommes autrement constitués de se rendre un compte un peu net de cet ordre de conceptions. L'intelligence analytique, quelque développée qu'elle soit, n'y suffit pas. Gœthe n'a jamais pu parvenir à rien comprendre à la musique, malgré toutes ses conversations avec Mendelssohn. » (E. Yéron, L'Esthétique, p. 380.)

APTITUDES DIVERSES DES ENiPANTS

vers, le sentiment de l'harmonie et de la rime^ .Quant à l'aptitude à retenir les images motrices, de quelque utilité qu'elle puisse être dans la connaissance des langues pour la production des sons^ elle prédispose au dessin comme au modelage, à la calligraphie, à l'élocution facile ^ au

(1) « Le grand poète est naturellement familier avec la rime %Xc!e.?,i cette familiarité souvent lui vaut ses plus heureuses inspirations . Par exemple dans un des plus charmants passages d'Alfred de Musset :

Si jamais la tête qui penche

Devient blanche, Ce sera comme l'amandier,

Chei' Nodier!

Ce qui le blanchit n'est pas l'âge

Ni l'orage, Mais la douce rosée en pleurs Dans les (leurs !

Il est bien évident que c'est la rime d'amandier et de Nodier qui a suggéré cette gracieuse peinture. » (II. Joly, Psych. lies grands hommes.)

(2) « M.Maspéro me dit qu'il prononce (entend) intérieurement, sans pouvoir les émettre au dehors, certains sons appartenant à des langues très éloignées de la nôtre. » (Note de M.V.Egger.)

(3) ■< Une. langue, de même qu'un art mécanique, exige le ■concours des organes d'action et de ceux des sens : la langue parlée met en jeu la voix et l'oreille; la langue écrite emploie, en outre, l'œil cl la main. L'aptitude à bien prononcer, ou la parole proprement dite, est fondée en partie sur l'activité, la jlexibilité et l'action graduée des muscles de la voix et de la bouche, et sur la délicatesse de l'oreille. Une bonne mémoire générale est aussi fort importante pour une acquisition intellectuelle qui comporte tant de détails différents. » (Bain,)

F. QUEYRAT, 6

98 l'imagination ET SES VARIÉTÉS CHEZ l'eNFANT

jeu prompt et sûr des instruments de musique, et particulièrement à tous les ouvrages d'adresse ^ .

De là découle pour l'éducateur la nécessite' de reconnaître quelles images l'emportent chez un enfant qui lui est confié. Que de talents qui, bien dirigés, auraient pu donner les fruits les plus précieux, se consument impuissants ou inutiles parce qu'ils ont été fourvoyés en des carrières pour lesquelles ils n'étaient point faits! Aussi les maîtres doivent-ils s'inspirer du conseil d'Horace aux écrivains :

Et versate diù quicl ferre récusent., Quid valeant humeri {discipulorum) -.

C'est l'avis d'éminents pédagogues : « L'enfant le plus léger, dit M. Rousselot, le plus paresseux, comme le plus lourd, est toujours au fond capable de s'intéresser à quelque chose dans le cercle de ses études : Quelle chose? Découvrez-la, et prenezle par ce côté. Tel qui a toutes les peines du monde à apprendre à lire, calculera facilement et par conséquent volontiers; tel pour qui la gram-

(1) La maladresse provient d'une mauvaise mémoire motrice.

(2) Horace, Art poétique, vers 39-40 : •< Consultez longtemps l'esprit et les forces (de vos élèves). -

APTITUDES DIVERSES DES ENFANTS 99

maire est une ennemie personnelle voit d'un œil plus doux la géographie. Utilisez leurs préférences qui sont des aptitudes, lancez-les dans l'ordre d'idées avec lequel leur intelligence a le plus d'affinités; ils s'y établiront bientôt solidement.. . Ainsi s'expliquent ce qu'on appelle les spécialités, non seulement parmi les écoliers, mais parmi ks hommes. Indépendamment de la culture générale qui constitue le fonds commun et nécessaire de toute instruction et de toute éducation, il est bien évident qu'il doit y avoir pour chaque carrière un genre d'études particulier; il ne l'est pas moins que tel esprit préfère tel genre d'études ou d'occupations à tel autre ; ici, la spécialité procède de la vocation. » M. Bain {puv. cité) dit de son côté : « L'entraînement vers un sujet quelconque, — botanique, zoologie, antiquités, musique, — est inné en nous; on l'a souvent dit avec raison. Les forces du cerveau doivent d'abord nous porter puissamment vers ce genre d'iinpressions^ auxquelles viendront s'ajouter des années d'études absorbantes. Nous pouvons regarder d'un œil d'envie le botaniste penché sur son herbier, et désirer nous occuper d'une étude aussi attrayante; nous pourrions aussi bien désirer d'être Archi-

100 l'imagination et ses variétés chez l'enfant

mède sortant hors de son bain ; un homme ne peut refondre son cerveau... Nous sommes assez disposés à nous laisser aller vaguement à l'idée que la seule limite à nos acquisitions intellectuelles est notre manque d'application, ou quelque autre faiblesse dont nous pouvons toujours triompher. 11 existe cependant des limites bien évidentes. Nous sommes tous incapables sur certains points : les uns n'ont aucune aptitude pour la mécanique, les autres pour la musique, les autres pour les langues, les autres pour les sciences. Dans chacun de ces cas, il doit y avoir un manque de substance cérébrale pour la classe particulière de rapports en question Savoii" déterminer de bonne heure les goûts naturels

(I) Comparer E. Véron, ouv. cité, p. 374-375 : « Il n'y a pa& d'homme dont tous les organes soient toujours dans un équilibre parfait. La physiologie n'est pas encore assez avancée pour nous rendre compte de toutes les différences, mais il est certain que tous les hommes, par hérédité ou par éducation, ont reçu ou acquièrent certaines aptitudes spéciales qui s'expliquent par la prédominance de telle . ou telle partie du centre nerveux, et cette prédominance a toujours pour effet de les porter à user de préférence de l'organe le plus développé, celui qui constitue leur supériorité relative. Leur actitivité prend naturellement cette direction. C'est ce qui constitue les vocations, quand cette prédominance se manifeste de bonne heure. C'est une observation qui s'adresse aussi bien aux métiers manuels qu'aux autres professions, etc. »

APTITUDES DIVERSES DES ENFANTS

est une question dhin grand intérêt pratique^ . »

Trois moyens principaux se présentent à l'éducateur pour remplir cette tâche : suivre d'abord

(1) Le philosophe espagnol Jacques Balmès {Uart d'arriver au vrai, ch. m), s'écrie ; « Où sont les maîtres qui songent à observer et à pousser les enfants dans la voie qui leur convient? On nous jette tous pour ainsi dire dans un même moule. Lorsqu'il s'agit du choix d'une profession, l'on songe à toutes choses, hormis à la chose essentielle. Que d'erreurs déplorables, que de routines sans intelligence en matière d'éducation ou d'instruction !

Et toutefois de quoi s'agit-il dans le choix d'une carrière? Non seulement du succès, non seulement de la fortune, mais du bonheur de toute la vie. L'homme qui suit la profession pour laquelle il est né marche à grands pas et porte avec facilité le poids du jour et de la chaleur; il jouit même au milieu des travaux les plus rudes. Au contraire, l'infortuné qui se voit contraint à remplir une tâche qui lui répugne et pour laquelle il n'est point fait, doit lutter contre ses dégoûts, violenter ses inclinations et les vaincre avant de se trouver même au niveau de la médiocrité; que dis-je ? Avant d'arriver là, il devra combler le vide de ses aptitudes par des efforts surhumains et le plus souvent impossibles.

Tout porte à croire que le plus grand nombre, parmi ces hommes célèbres dont les sciences et l'humanité s'honorent, seraient restés médiocres en dehors de leur vocation spéciale... Vaucanson et Watt ont fait des prodiges en mécanique; ils seraient sans doute restés médiocres dans les beaux-arts ou la poésie. La Fontaine s'est immortalisé par ses fables; on connaît son incapacité dans les affaires... Dans les sciences, comme dans les arts, il importe de choisir, selon l'aptitude particulière, la carrière que l'on doit suivre... Les . parents, les maîtres, les directeurs des établissements d'éducation et d'enseignement feront bien d"arrêter leur attention sur ce point. » {Trad. Ed. Mancc.)

102 l'imagination ET SES VARIÉTÉS CHEZ l'eNFANT

les progrès des enfants ; — les mettre en présence d'objets divers, et observer alors leur contenance, leur manière de sentir et d'apprécier; — puis, dès qu'ils en sont capables, les faire s'examiner eux-mêmes.

En effet, dans une instruction première établie sur les plus larges bases \ la facilité que, dès le début, l'on constatera chez l'un d'eux à retenir les mots, les dates, les figures, les couleurs, les sons, les mouvements, etc., et le goût qu'il manifestera plus ou moins vivement pour une ou plusieurs études, seront déjà un précieux indice. « Un esprit se plaît-il dans certains travaux; les recherche-t-il avec persévérance; au contraire, éprouve-t-il à s'y livrer une répugnance presque invincible et toujours renouvelée; ne nous y trompons pas : la

(1) « En imprimant à l'enseignement primaire, comme on le fait depuis quelque temps, un caractère essentiellement pratique, l'enfant de dix ou onze ans parlera ou écrira assez correctement notre langue; il aura le goût des lectures sérieuses et instructives, il saura résoudre avec promptitude et facilité les petits calculs de ménage; il aura des idées saines sur la morale et sur l'Etat, il connaîtra en gros les opérations industrielles à faire pour obtenir et travailler les matières premières... D'ailleurs, il n'aura appris sur chaque sujet que ce qui s'applique et doit être retenu : c'est peu, mais c'est assez. Les enfants, ainsi dirigés, senlironl à douze ans leurs apiitudes. » (Campagne, Dict. univ. d'éducalion ci d'enseignement, art. Connaissances humaines.)

APTITUDES DIVERSES DES ENFANTS 103

nature l'avertit, dans le premier cas, qu'il a reçu d'elle et, dans le second, qu'elle lui a refusé, pour ce qui lui plaît ou lui répugne de la sorte, des dispositions heureuses. » (Balmès.)

Concurremment à cette observation, on aura recours à l'épreuve suivante qui n'a pas moins d'importance : « Faites passer sous les yeux des enfants les produits divers , les œuvres remarquables de l'industrie et de l'intelligence humaine ; conduisez-les en des lieux oii l'instinct de chacun puisse être mis en présence de V objet de son choix. Cette méthode vous sera très utile; elle est très sûre. La nature prise sur le fait révèle des aptitudes que l'étude la plus attentive n'aurait peutêtre jamais su découvrir. Un mécanisme ingénieux attire l'attention d'un groupe d'enfants de dix à douze ans. Le plus grand nombre admire un moment et passe; un seul s'arrête et semble s'oublier longtemps. La curiosité de son examen, les questions pleines de sens qu'il adresse, la compréhension rapide du mécanisme qui l'intéresse ainsi, tout cela ne dirait-il rien à l'observateur attentif ? »

(1) Balmès {ouv. cite). C'est, on ne l'ignore pas, devant la

104 l'imagination eï ses variétés chez l'enfant

Enfin, on interrogera les mêmes enfants sur la façon dont ils se souviennent d'une page qu'ils ont apprise; on leur demandera d'expliquer par exemple s'ils se représentent les mots tracés, ou s'ils retiennent plutôt leur son, — comment ils opèrent un calcul mental, etc. V — Ainsi l'on comprendra sans doute à quel ordre d'études chacun d'eux est plus propre et vers quel but on

Sainte Cécile de Raphaël que le Corrège sentit s'éveiller sa vocation : «Et moi aussi je suis peintre! s'écria-t-il. »

(1) Indépendamment de ces épreuves générales, on pourra recourir encore à des expériences dans le genre de celle que signale M. Binet comme moyen de reconnaître si l'on est ou non visuel (v. plus haut, p. 59), Dans son ouvrage, Le langage et la musique, M. Stricker avance plusieurs propositions qui permettront de déterminer quelles personnes appartiennent au type moteur. Elles sont résumées dans la Psychologie du raisonnement, de M. Binet, p. 30 et suiv. Citons-en une comme exemple :

Suivant M. Stricker, d'après qui ce qu'on prend pour une image auditive, n'est qu'une image motrice, un commencement d'articulation, on ne peut pas se représenter audilivement une lettre , l'entendre mentalement , lorsqu^en même temps on donne aux muscles servant à l'articuler une position fixe qui ne leur permet pas d'entrer en action. Ainsi on ne peut pas penser à la lettre B, qui est une labiale (c'est-àdire en percevoir intérieurement le son), si l'on tient la bouche complètement ouverte, position qui supprime le mouvement des lèvres. Mais il est clair que si l'exécution de cet acte est impossible aux moteurs (et on les reconnaîtra à ce signe), elle ne présente pas la moindre difficulté pour tout individu des types auditif et normal.

APTITUDES DIVERSES DES ENFANTS

doil faire tendre ses facultés afin d'arriver à une réussite à peu près certaine.

Peut-être, et ce sera, croyons-nous, le plus souvent, Irouvera-t-on^n enfant apte à se rappeler tout à la fois les images visuelles, auditives et motrices. Il appartient alors à un type que nous n'avons pas encore étudié, et dont nous parlerons bientôt, le type moyen ou normal. Dans ce cas même, il est rare quune classe d'images ne remporte quelque peu sur les autres^ ce dont on devra toujours se rendre compte. De la sorte, l'éducation n'aura d'ordinaire qu'à diriger la nature, ce qui est moins difficile que de la corriger

(1) Nous reviendrons (ch. ix) sur les conclusions qui précèdent et nous essaierons d'établir la tâche complète et vraie de l'éducateur. Il importe pour l'instant de bien se convaincre qu'on ne saurait exceller dans une étude, une profession ou un art quelconques, si l'on n'y est prédisposé par sa constitution cérébrale; vérité qu'à un point de vue particulier M. E. Véron résume très justement « en cette proposition que M. de la Palisse n'eût pas désavouée : Pour faire de la bonne musique, la première condition est d'être né musicien ».

Appendice. — Une remarque importante trouve ici sa place : à savoir qu'il faut également tenir compte du plus ou moins d'intelligence de chaque sujet, c'est-à-dire de sa facilité à percevoir les rapports des choses, ou à comprendre et à juger, et aussi de sa capacité d'attention et d'abstraction. II est clair par exemple que le nombre et l'intensité des images dont le cerveau d'un artiste est hanté ne font pas seuls sa

106 l'imagination et ses variétés chez l'enfant

puissance et son génie. Malesherbes l'a dit avec raison : « Un liomme qui n'a que de la mémoire est comme celui qui possède une palette et des couleurs; mais pour cela il n'est pas peintre. >■ Des conditions nécessaires peuvent ne pas être en elTet des conditions suffisantes. Donc un enfant, malgré une mémoire spéciale très développée, sera évidemment dans la branche d'études correspondante, incapable de réussir, s'il l'est de bien juger.

Quoi qu'il en soit, tenons pour établi que c'es< du côlé où se manifeste la prédominance d'un ordre d'images el non ailleurs que l'éducateur devra toujours chercher. Car, ainsi que l'observe M. Luys {ouv. cité, p. 234), « de même que tous les appareils sensoriels ne sont pas doués chez tous les individus des mêmes énergies, et que tel est merveilleusement doué pour la musique, tel autre pour le dessin, tel autre pour la peinture, etc., de même, en raison de cette prééminence de certaines impressions dans le sensorium qui constitue en quelque sorte le tempérament cérébral de l'individu, il résultera que, dans l'ensemble des facultés mentales, la région cérébrale qui sera le mieux pourvue, sera la région privilégiée dans laquelle les opérations du jugement seront le mieux et le plus rapidement accomplies. De là naîtront des jugements partiels, des compétences partielles aussi, plus exercées à juger pertinemment sur tel ou tel objet particulier. De là, suivant les individualités, ces contrastes si frappants dont nous voyons tant d'exemples quotidiens, en vertu desquels nous rencontrons des personnes qui jugent sainement sur tel ou tel sujet qu'elles connaissent à fond, sur lequel elles ont fait des études favorites, et qui sont complètement inhabiles à juger régulièrement sur une question usuelle de la vie courante. L'esprit humain, limité dans ses ressources et tributaire des éléments nerveux aux dépens desquels il se inanifeste, n'est donc susceptible que d'efforts isolés et restreints, et c'est ainsi que dans la variété infinie de ses manifestations nous voyons combien l'homme est obligé de diviser ses forces vives, de les concentrer sur un point pour les faire agir avec régularité, et combien, en un mot, le jugement est l'opération difficile par excellence » .

Page 1