CHAPITRE IX
LE TYPE MOYEN OU NORMAL- SA SUPÉRIORITÉ RELATIVE NÉCESSITÉ D'ÉQUILIBRER LES IMAGES
Le type moyen ou normal. — Exemple de M. Taine. — Mémoire^ imaçjination, raisonnement et langage intérieur de l'individu normal. — Supériorité relative de ce type : périls moindres; aptitudes variées : les hommes de la Renaissance : Léonard de Vinci, Benvenuto Cellini, etc. Nécessité d'équilibrer les images.
Si des dangers aussi graves que ceux que nous avons constatés dans le chapitre précédent, sont à redouter du développement par trop inégal des diverses espèces d'images, il est clair, malgré les avantages qu'assure la prédominance de l'une d'entrée lies, que l'esprit, en qui elles s'équilibrent à peu près, se trouvera, au total, dans une meilleure situation. Or tel est le cas du type moTjen., le plus répandu d'ailleurs, comme nous l'avons déjà dit.
Ceux qui en font partie ne sont plus principalement des moteurs, des auditifs ou des visuels, mais les trois à la fois, parce que leurs facultés de perception s'équivalent. Si, par exemple, ils se souviennent d'une personne, ils voient mentalement sa figure, aussi nettement qu'ils entendent le son de sa voix; songent-ils à une cloche, ils en retrouvent ensemble l'aspect, la résistance et le timbre ; chaque objet leur apparaît de même avec toutes ses qualités connues : forme, solidité, couleur, sonorité, etc. Bien entendu, la A^ariété de ces représentations est susceptible d'une foule de degrés; tout en se trouvant à peu près égales, en effet, les mémoires visuelle, auditive, motrice, peuvent être très développées, ou au contraire être restées en quelque sorte à l'état rudimentaire.
M. Taine appartient à ce type, comme on peut en juger par les passages suivants du livre admirable de V Intelligence : « Je n'ai, écrit-il en une langue d'un merveilleux coloris, qu'à un degré ordinaire la mémoire des formes, à un degré un peu plus élevé celle des couleurs. Je revois sans difficulté, à plusieurs années de distance, cinq ou six fragments d'un objet, mais non son contour
précis et complet; je puis retrouver un peu mieux la blancheur d'un sentier de sable dans la forêt de Fontainebleau, les cent j)elites taches et raies noires dont les brindilles de bois le parsèment, son déroulement tortueux, la rousseur vaguement rosée des bruyères qui le bordent, lair misérable 4'un bouleau rabougri qui s'accroche au flanc d'un roc; mais je ne puis tracer intérieurement l'ondulation du chemin, ni les saillies de la roche; si j'aperçois en moi-même Fenflure d'un muscle végétal, ma demi- vision s'arrête là ; au-dessus, au-dessous, à côté, tout est vague ; même dans les représentations involontaires qui sont les plus vives, je ne suis qu'à demi lucide. » (t. 1, p. 78-79.)
Les images auditives paraissent cependant chez M. Taine plus intenses que les visuelles : « Tout à l'heure, pensant à une représentation du Prophète, je répétais silencieusement en moi-même la pastorale de l'ouverture, et je suivais, j'ose dire, je sentais presque, non seulement l'ordre des sons, leurs diverses hauteurs, suspensions et durées, non seulement la phrase musicale répétée en façon d'écho, mais encore le timbre perçant et poignant du hautbois qui la joue, ses notes
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aigires, tendues, d'une âpreté si agreste, que les nerfs en sursautent, pénétrés d'un plaisir rude comme par la saveur d'un vin trop cru. » (P. 84.)
Dans son langage intérieur, les images musculaires occupent une large place : « Lorsqu'une pensée arrive en notre esprit, comme elle est une parole mentale, nous sommes tentés de l'énoncer tout haut ; le mot nous vient aux lèvres ; même nous sommes obligés de nous retenir pour éviter de le prononcer ; parfois, si l'idée est très vive et très nette, nous prononçons le nom malgré nous, h' articulation pensée est contiguë à l'articulation effective. » (P. 279.)
Plus loin (et nous trouvons réunies ici les diverses images), M. Taine ajoute : « Il y a des jours où, sans le vouloir, nous repassons en esprit un morceau de notre vie, telle journée de voyage, telle soirée d'opéra, telle conversation intéressante... Je me rappelle en ce moment une soirée passée à Laveno, sur le lac Majeur, et je revois mon dîner d'auberge, la grosse nappe toute blanche, la jolie servante effarée ; puis, un peu après, le sentier tortueux parmi les thyms et les lavandes, le lac d'un gris bleuâtre sous une enveloppe moite de vapeur, les plaques de lu-
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mière, les traînées scintillantes, les broderies d'argent qu'un rayon égaré semait çà et là sur la nappe unie, le bruissement iliiperceptible des petits flots qui venaient mourir sur la grève, et les clochettes des vaches qui tintaient çà et là dans le silence. » (T. II, p. 140-141.)
D'une manière générale, la nature du langage intérieur de l'individu normal est caractérisée dans les paroles suivantes du profond psychologue que nous venons de citer : « A l'état normal, nous pensons tout bas par des mots mentalement entendus, ou lus, ou prononcés ; et ce qui est en nous, c'est l'image de tels sons, de telles lettres ou de telles sensations musculaires et tactiles du gosier, de la langue et des lèvres. » (T. II, p. 25.) Néanmoins, comme il n'est pas nécessaire, quoique l'on soit doué à la fois des mémoires visuelle, auditive et motrice, de les faire concourir toutes trois simultanément à l'acquisition des images verbales, les mots, chez la plupart d'entre nous, peuvent, suivant qu'ils sont acquis par les yeux, par l'oreille ou par la récitation, être retenus de telle façon, non de telle autre.
Lorsque (si l'on veut me permettre cette observation personnelle) j'évoque quelques souvenirs
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littéraires, leur reviviscence affecie parfois des formes très dissemblables. Ainsi, tandis qu'il me semble voù' encore et lire les premiers vers du second chant de Lucrèce, je pœ^le plutôt le dialogue de la première Bucolique^ je XaiHicule très nettement; me reporté-je au contraire à notre hymne national, j'en entends résonner les strophes guerrières. Cette diversité dans la remémoration provient, à n'en pas douter, du mode d'acquisition : la mémoire visuelle conserve les souvenirs qui ont été appris à la lecture, la mémoire motrice ceux qui ont été appris à la récitation, et la mémoire auditive ceux qui ont été appris à l'audition.
Ne nous est-il arrivé jamais de ne pouvoir de prime abord débiter couramment les vers d'une romance dont nous avons retenu les couplets en l'entendant chanter et que nous-mêmes avons chantée ? La raison de ce fait est que nous nous souvenons, non des images verbales visuelles, mais d'une suite rythmée de sons et peut-être de certains mouvements plus ou moins lents d'articulation.
C'est pourquoi bien des personnes comprennent une langue à l'audition, qui sont incapables
de le faire à la seule lecture, et réciproquement. Voici un cas de ce genre observé par M. Ballet : « Un de mes amis, dit-il, qui sait bien l'anglais et l'allemand, me raconte ce qui suit : « Je suis « à la fois visuel et auditif pour l'anglais ; je le lis « et l'entends avec une égale facilité ; cela tient à « ce que j'ai appris la langue parla conversation « d'abord, puis par la lecture. Il en est tout autrece ment de l'allemand que j'ai beaucoup entendu « parler et fort peu lu. Aussi, s'il m'arrive de vou- « loir déchiffrer un passage de littérature alle- « mande, j'éprouve à le faire une certaine difficulté « lorsque je me borne à la lecture mentale ; je « comprends bien, au contraire, lorsque je puis « lire le morceau à voix haute. » Mon ami est donc à la fois auditif et visuel pour l'anglais, il est pour l'allemand à peu près exclusivement auditif. »
Somme toute, en ce qui regarde les mots, tantôt l'individu normal se rappelle leur son, ou bien les caractères écrits ou imprimés qui les constituent, ou encore les mouvements qu'il exécute quand il les trace ou les prononce, et tantôt toutes ces images ensemble.
De môme, s'il imagine ou raisonne, il emploie, suivant les sujets et d'après son expérience ou
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ses études antérieures, les diverses images en des proportions plus ou moins variées.
On voit aisément par là quels avantages assure à un esprit la pondération des images. D'abord, le danger de r hallucination est beaucoup moins à craindre, puisque le développement de chacune d'elles est naturellement modéré. En outre, que par l'effet d'une lésion cérébrale quelconque, une forme de représentations vienne à s'effacer, les autres la suppléeront dans une certaine mesure. Ce qui sera perdu, je suppose, du côté de la vue se retrouvera du côté de l'ouïe. Ainsi, des malades frappés de cécité ou de surdité verbales feront usage des images motrices pour remplacer ce qui leur manquera d'autre part. Exemple : « Un individu atteint de cécité verbale ne parvient plus à lire les caractères qu'on lui place sous les yeux, bien que la vision soit intacte, ou suffisante pour permettre la lecture... Le malade ainsi mutilé peut cependant arriver à lire, mais indirectement, au moyen d'un détour ingénieux, que souvent il trouve de lui-même ; il lui suffit de dessiner les caractères avec le doigt pour parvenir à en comprendre le sens. Que se passe-t-il en pareille circonstance? Par quel mécanisme
peul-il s'établir une suppléance entre l'œil et la main? La clef du problème nous est donnée par l'image motrice. Si le malade peut lire, en quelque sorte, avec ses doigts, c'est qu'en décrivant les caractères, il se donne un certain nombre d'impressions musculaires qui sont celles de l'écriture ; or, l'image motrice graphique suggère le sens des caractères écrits, au même titre que l'image visuelle. » (Binet.) Nous avons par ce cas tout particulier un exemple de ce qui se produirait dans l'ensemble des opérations de l'esprit, si un ordre d'images venait à faire défaut.
Mais l'avantage d'être exposé à de moindres périls n'est pas le seul qui résulte du développement harmonieux des diverses espèces d'images. Les aptitudes de l'individu normal ne sont plus restreintes comme celles de l'auditif ou du visuel; puisqu'il n'a pas précisément de spécialité, il se trouve i^ropre à toutes sortes d'études. Et s'il a moins de chances d'exceller en chacune d'elles que celui qui y est prédisposé par sa constitution cérébrale, cette infériorité relative est plus que compensée quand on songe à la variété de ses moyens. N'a-t-on pas vu parfois même, réunis chez une personne, les talents les plus divers et
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au degré le plus éminent ? Rappelons les hommes de la Renaissance : Leo-Batista Alberli Andréa Verrochio% Léonard de Vinci ^ Benvenuto Cellini*, etc.
(1) Théologien, littérateur, poète, mathématicien, architecte, peintre, sculpteur, etc.
(2) « Doué de talents nombreux et d'une activité peu commune, il fut en même temps orfèvre, statuaire, graveur, peintre et musicien, mais' il avait une préférence marquée pour la sculpture. >• (Alf. Slichiels, L architecture et la peinture en Europe depuis le iv" siècle jusqu'à la fin du wx", p. 168.)
(3) « Jamais un homme n'eut un esprit si souple et des talents si variés : non seulement il cultiva la peinture, la statuaire et l'architecture, mais il déploya une habileté peu commune dans les mathématiques, la mécanique, l'hydrostatique, la musique et la poésie ; bien mieux, il excellait dans le maniement des armes (l'escrime), l'équitation et la danse. » (Ibid.) — Il possédait aussi de grandes connaissances en anatomie, en philosophie et dans toutes les branches de la littérature.
(4) « Cellini était devenu excellent joueur de flûte et de cornet malgré lui, ayant horreur de ces exercices et ne s'y appliquant que pour contenter son père. Outre cela, de très bonne heure, il fut excellent dessinateur, orfèvre, nielleur, émailleur, statuaire et fondeur. En même temps il se trouva ingénieur et armurier, constructeur dé machines, de fortifications, chargeant, maniant et pointant les pièces mieux que les hommes du métier,... excellent tireur d'arquebuse, il fabriquait lui-même ses armes et sa poudre et il atteignait à balle un oiseau à deux cents pas. Son génie était si inventif, qu'en tout art et en toute industrie il découvrait des procédés particuliers dont il faisait secret et qui excitaient l'admiration de tout le monde... — Il trouvait exemple dans sa famille. Son père était architecte, bon dessinateur, musicien
Aussi nombre de pédagogues condamnent-ils la culture exclusive ou» excessive de certaines facultés au détriment des autres. « L'équilibre des facultés, dit M. Guizot, est dans l'intelligence humaine ce qu'est dans le monde physique l'équilibre des forces : il maintient l'ordre sans gêner le mouvement. Toute faculté assez puissante pour suspendre ou enchaîner l'action des autres facultés, est un despote, et pour être sain l'esprit a besoin d'être libre. »
Après avoir cité ces paroles, M. Compayré ajoute : « Défions-nous des esprits oîi certaines dispositions intellectuelles dominent exclusivement et étouffent les autres. Quand certaines facultés rompent l'équilibre, le génie, il est vrai, surgit parfois ; mais le plus souvent, ce qui résulte de cette éducation inégale, c'est l'incohérence, c'est le désordre, c'est l'impuissance.
passionné, jouant de la viole et chantant seul pour son plaisir; il fabriquait des orgues de bois excellentes, des clavecins, des violes, des luths, des harpes ; il travaillait bien l'ivoire, il était très habile dans la construction des machines, jouait de la flûte parmi les fifres de sa seigneurie, savait un peu de latin et faisait des vers. » {Taine, Philosophie de l'art. — La peinture de la Renaissance en Italie, p. 212, 2U.) Benvenuto Cellini a laissé quelques écrits sur les arts, et des Mémoire?, que Gœthe a traduits en allemand.
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« L'idéal d'une bonne éducation intellectuelle est un esprit oîi toutes les facultés occupent une place proportionnée à leur valeur et à leur importance, comme l'idéal d'une bonne éducation physique est un corps complet, où tous les organes sont harmonieusement développés, oiî toutes les fonctions concourent régulièrement à la vie... 11 ne convient donc pas de suivre avec une complaisance absolue le courant de la nature et, quand un enfant témoigne de dispositions particulières, d'abonder pour ainsi dire dans son sens, de l'appliquer de préférence aux choses pour lesquelles il a une, aptitude plus marquée. »
M. Rousselot conclut de même : « Les spécialités doivent être surveillées de près et, à moins qu'elles ne se prononcent avec un caractère exceptionnel d'intensité, n"être favorisées que comme un point de départ chez les uns, un encouragement chez les autres, un stimulant pour tous. »
Comment concilier ces conclusions avec celles que nous avons formulées plus haut'? Par cette simple remarque qu'il est un double abus à éviter :
(1) V. ci-dessus, ch. vu.
surmener une faculté déterminée \ négliger de mettre à profit une heureuse disposition naturelle. Si le premier devoiî- de l'éducateur est de reconnaître les aptitudes propres de l'enfant pour l'aider et le diriger dans la voie oii le pousse la nature^ ce dont on aura généralement lieu de se féliciter", il doit aussi s'ejfforcer de développer en lui les facultés qui sont reléguées à V andère-plan. Malgré tout, en effet, le type moyen étant le type normal^ le type sain et bien équilibré, c'est vers lui qu'il faut tendre. Nous allons, dans un dernier chapitre, examiner quelques-uns des procédés par lesquels l'éducateur pourra arriver à ce but.
(1) Telle est en effet la cause probable de l'avortement si fréquent des enfants prodiges.
(2) On sait, du reste, avec quelle force irrésistible se manifeste souvent une vocation méconnue et même contrariée; la biographie des grands hommes abonde en cas de ce genre. Voltaire ne resta-t-il pas quelques mois clerc chez un procureur, et A. de Musset commis chez un banquier!