CHAPITRE PREMIER
NATURE DES IMAGES
Des images. — En quel sens il faut entendre ce terme.
— Autant d'images que de sensations. — Rapports de ces deux ordres de phénomènes. — Identité de nature.
— Exemples. — Communauté de siège.
Dans la langue vulgaire, le mot image a une acception très restreinte; on l'applique presque exclusivement aux phénomènes d'ordre visuel. Nous a-t-il été donné de contempler quelque panorama grandiose, avons-nous été ravis d'admiration devant un monument, chef-d'œuvre de rarchitecture, ou frappés par une scène émouvante, le tableau s'en est gravé dans notre esprit, et, loin du paysage ou de Tédifice, longtemps après l'événement, nous en gardons la représentation plus ou moins fidèle et plus ou moins intense. Ce que nous avons vu., nous apparaît
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mentalement. A notre appel, surtout quand nous fermons les yeux, nous le voyons se dérouler; nous percevons l'ensemble et jusqu'à des détails souvent des plus minutieux, selon notre puissance de visualisalion. A plus forte raison, un tel souvenir est-il facile et vif, si les objets remémorés nous sont familiers : tels, le visage de nos parents, de nos amis, l'aspect des lieux où s'est écoulée notre jeunesse. Cette reproduction de la sensation optique est ce que l'on appelle communément une image.
Mais la faculté que nous possédons de nous rappeler le phénomène visuel, alors qu'il n'existe plus pour nous, n'est pas bornée à ce seul ordre de représentations. Si nous sommes capables de nous figurer une personne absente, nous le sommes aussi tout à la fois d'entendre le son de sa voix. S'il nous est loisible de faire apparaître dans les ténèbres les couleurs plus ou moins éclatantes d'une fleur, nous pouvons également imaginer son parfum; quand l'appétit nous sollicite, nous avons un avant-goût du mets qui doit le satisfaire. Or, dans ces divers cas, l'acte mental est le même ; il y a toujours reproduction plus ou moins affaiblie d'une sensation, Si donc on appelle imarje
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la reproduction ou réviviscence des sensations visuelles, on doit appeler de même celle des sensations acoustiques, tactiles-musculaires, olfactives, gustatives : en sorte que, toutes les sensations pouvant renaître ainsi, il y a lieu de distinguer autant d'espèces d'images.
Assurément, vu l'équivoque de ce terme, un nom spécial serait préférable pour désigner la classe de phénomènes que nous lui rapportons ; mais nul de ceux qu'ont employés ou proposés à sa place plusieurs psychologues, n'offre un sens même aussi net\ Nous le conserverons donc, puisque nous lui reconnaissons une signification
(1) Ainsi des mois conception (Ad. Garnier), idée (Condillac , l'école associationiste anglaise), représentaiion (les philosophes allemands). M. V. Egger (La parole inlérieure, p. 198) propose celui de pseudo-sensaiion, qui nous parait convenir plutôt à l'hallucination proprement dite, qu'à la généralité des images dont quelques-unes sont parfois très faibles. « On pourra employer plusieurs termes pour exprimer cette demi-résurrection de notre expérience , écrit M. Taine, dire qu'elle est un arrière-goiit, un écho, un simulacre, un fantôme, une image de la sensation primitive; peu importe : toutes ces comparaisons signifient qu'après une sensation provoquée par le dehors et non spontanée, nous trouvons en nous un second événement correspondant, non provoqué par le dehors, spontané, semblable à cette même sensation quoique moins fort... La sensation se répète, quoique moins distincte, moins énergique, et privée de plusieurs de ses alentours. »
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déterminée ; et noiis définirons alors l'image : la reproduction de la sensation, reproduction plus faible en général que celle-ci^ mais toutefoiscapable^ comme nous le verrons, d'acquérir dans certaines conditions une intensité telle qu'on se croirait encore en présence de l objet.
Ainsi formulée, cette définition implique l'identité de nature de la sensation et de l'image. Il n'existe, en effet, entre ces deux ordres de phénomènes qu'une différence de degré. C'est une vérité reconnue aujourd'hui par tous les psychologues et dont la preuve n'est plus à faire : preuve multiple, que nous allons brièvement rappeler.
Pour nous convaincre, ayons recours avant tout à l'observation directe de notre état présent, ou, dans le langage de l'école, au témoignage de notre conscience, c'est-à-dire essayons de réaliser effectivement en nous le souvenir d'un état psychologique donné, et non' le souvenir seulement du mot qui l'exprime ou des circonstances qui en ont accompagné la perception, et nous reconnaîtrons que cela ne nous est possible qu'(';? réalisant cet état même. Ainsi nous souvenonsnous nettement d'un air de musique, du bruit d'une voiture, de la voix d'un ami ou du chant
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d'un coq, nous avons plus ou moins ces sons dans l'oreille Nous rappelons-nous avec précision la saveur d'un fruit, d'une pêche par exemple ou de raisins, nous en avons incontestablement comme l'avant-goût au palais. Insister sur ce point serait superflu, car il n'est personne qui ne puisse faire une telle observation.
L'identité de nature de la sensation et de l'image se prouve encore par la similitude de leurs effets; d'oii l'on peut légitimement, semblet-il, inférer celle des causes. — Les effets phijsiques, d'abord^ sont les mêmes. Van Swiéten ayant été pris de vomissements à la vue du cadavre d'un chien exhalant une odeur nauséabonde, se retrouvait par hasard dans le même lieu quelques années après. Le souvenir de ce qu'il avait éprouvé ramena le même dégoût et les mêmes effets. « Un gourmand, assis devant un bon plat, en sent d'avance le goût exquis, et les papilles de sa langue deviennent humides; l'image de la saveur attendue équivaut à la sensation de la
(1) « Pouvons-nous nous souvenir d'un air de musique sans qu'une espèce d'ondulation affaiblie semble encore, comme un lointain écho, faire vibrer noire oreille, au point que d'imperceptibles mouvements de la tête et du corps marquent la mesure? . (Joly, L'Imagination, p. 7.)
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saveur pré?enle; la ressemblance va si loin que, dans les deux cas, les glandes salivaires suintent au 7nêm'u 'd!egré » — « Quand j'écrivais l'empoisonnement d'Emma Bovary, raconte Flaubert dans une lettre à M. Taine, j'avais si bien le goût d'arsenic dans la bouche, j'étais si bien empoisonné moi-même, que je me suis donné deux indigestions coup sur coup, deux indigestions très réelles, car j'ai vomi tout mon dîner. » — Les effets psychologiques aussi : <c II est des récils qui nous font froid dans le dos, c'est-à-dire qui nous font éprouver au moins quelques indices des douleurs auxquelles nous pensons. Balzac raconte de lui-même que s'il se représentait un canif entrant dans ses chairs, il en ressentait de vives souffrances... Il n'est guère d'étudiant en médecine qui n'ait cru remarquer sur lui tous les symptômes des maladies que ses maîtres lui décrivaient pour la première fois. » (Joly.)
Mais ce qui démontre d'une façon irréfutable l'existence entre la sensation et l'image d'une simple différence de degré, c'est la confusion fréquente qui s'établit entre elles, ainsi qu'il arrive en trois cas différents.
(1) Taine, De l'Intelligence.
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Le fait a lieu d'abord, lorsque telle est la vivacité du souvenir quil devient hallucituUion * ; la folie, l'exaltation cérébrale, nul ne T'^nGTC, ou même simplement une grande fatigue d'un sens, en offrent des cas nombreux. Ainsi il n'est pas rare qu'un bruit de clairons entendu longtemps se réveille après que sa cause a cessé d'exister. L'œil de l'astronome continue à voir dans l'obscurité le disque du soleil qu'il vient de regarder. De même « les personnes qui se servent habituellement du microscope voient quelquefois reparaître spontanément, plusieurs heures après qu'elles ont quitté leur travail, un objet qu'elles ont examiné très longtemps ^ ». M. Baillarger, ayant préparé, pendant plusieurs jours consécutifs et plusieurs heures par jour, des cerveaux avec de la gaze fine, « vit tout à coup la gaze couvrir à chaque instant les objets qui étaient devant lui... et cette hallucination se reproduisit pendant plusieurs jours ». — Il suffit d'ailleurs, en dehors de toute cause morbide ou de tout jeu excessif des organes des sens, d'une grande puissance
(1) Voir plus loin, chap. viii.
(2) Baillarger, Mémoire sur les hallucinations, cilc par M. Taine.
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d'imagination pour réaliser le môme effet ^ On en verra divers exemples dans le cours de cette étude ^ Contentons-nous ici de transcrire le fait suivant rapporté par M. Brierre de Boismont {Des hallucinations, 3^ édit., p. 488-489) : « Un monomaniaque, d'un esprit ardent et cultivé, traduisait instantanément, en fausses peixeptions visuelles, toutes les idées qui lui passaient par la tête. Il n'avait qu'à se rappeler ou à concevoir une chose ou une personne, pour qu'aussitôt cette chose ou cette personne fût douée pour lui d'une apparence de réalité extérieure.
« Un jour, dit M. Michéa,nous le trouvâmes, le (( regard fixe, la bouche souriante et frappant « ses deux mains en signe d'applaudissement. Il « ne nous avait point entendu ouvrir la porte de
(1) « La psychologie expérimentale nous apprend, à n'en pas clouter, qu'entre l'imagination vive et l'hallucination, il n'y a qu'une différence de degré, si bien que tout grand artiste, tout voyant est un peu halluciné. » (Ribot, L'Hérédilé psychologique, 2° édit., p. 309.)— « tes recherches intéressantes de M. Galton sur le pouvoir. de « visualiser, >"tendent:à. prouver que bien des gens peuvent se jouer à leur gré sur les frontièrès'du monde fantastique de l'hallucination. On a quelque raison de croire que les enfants imaginatifs sont portés à confondre les images mentales. et. les perceptions. » (James Sully, Les Illusions des sens et de l'esprit, p. 85.) jj^^ f ,
(2) Voir notamment, p. 45, le cas du peintre cité par Wigan..
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u sa chambre. A notre question : Que signifie X ce que vous faites là ? — Je suis , nous ré- (( pondit-il, comme le fou dont parle Horace, j'as- (( siste à un spectacle imaginaire. Je m'ennuyais « au coin de mon feu; j'aime beaucoup les mer- « veilles de l'Opéra, je me suis représenté à moi- « même le ballet de la Sylphide, et quand vous « êtes venu me frapper sur l'épaule, j'applau- < dissais Taglioni, dont la danse souple et pleine « de noblesse ne m'avait jamais tant charmé. »
Dans les cas qui précèdent, la confusion signalée provient d'une intensité exceptionnelle de l'élat remémoré. Le résultat est le même, quand la sensation descend, au contraire, au niveau habituel de r image. « Ainsi, lorsqu'un son s'éteint peu à peu, vient un moment oîi on ne sait plus si on l'entend encore ou si on ne fait que s'en souvenir Pourtant la limite devrait être parfaite-
(1) « Plusieurs fois, il m'est arrivé d'écouter les sons lointains d'une cloche ou d'une horloge ; je remarquais bientôt qu'ils se répétaient indéfiniment, et la chose me paraissait invraisemblable ; c'est que mon imagination en prolongeait la série après, que .mon oreille avait cessé de percevoir ; comme les sons perçus étaient très faibles et aussi peu localisés que possible, le dernier entendu et le premier imaginé avaient présenté les mêmes caractères, et je n'avais pu les distinguer à temps. . (V. Egger, ouv. cité, p. 106.)
ment distincte, s'il y avait entre l'état primaire (sensation) et l'état remémoré une différence spécifique. De même quand on regarde les étoiles au crépuscule : tantôt on les voit, tantôt on ne les voit pas ; mais on ne peut pas dire au juste quand on les voit réellement et quand on cesse de les voir^ »
Pareille confusion se produit enfin lorsque la sensation faisant défaut-^ comme il arrive dans les rêves, l'image est prise pour une sensation réelle, phénomène dû sans doute autant à l'intensité propre de l'image qu'à l'absence de ses réducteurs ordinaires, c'est-à-dire des sensations réelles, concomitantes, qui pourraient en corriger et en atténuer l'effet.
L'ensemble des faits qui précèdent ne laisserait donc aucun doute sur l'identité de nature des sensations et de leurs images, si celle-ci n'était en outre définitivement confirmée par des expériences précises, qui établissent la commu-
(1) Rabier, Leçons de philosophie. Psychologie.
(2) Voir dans l'ouvrage de M. Binet, La Psychologie du raisonnement, chap. ii, paragraphe 2, comment les images suggérées dans le sommeil hypnotique se transformcnten hallucinations, par le fait qu'elles régnent seules dans la conscience du patient.
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nauté de leur siège cérêbralK Nous citerons seulement celle de Wundt. Ce psychologue a montré que la simple image d'une couleur vive, longtemps contemplée en imagination, les yeux fermés, donne lieu à la sensation consécutive d une couleur complémentaire % ainsi qu'il arriverait si on eût contemplé un objet coloré réeP. Par exemple, si l'on regarde fixement dans son esprit^ pendant quelques instants, l'image du rouge, on aperçoit,
(1) On en trouvera rapportées un grand nombre dans l'ouvrage ci-dessus indiqué de M. Binet, ainsi que dans Le Magnétisme animal, chap. ix, publié par le même auteur, en collaboration avec M. Féré.
(2) On appelle couleurs complémentaires d'une autre les couleurs dont l'ensemble reconstitue le blanc avec la couleur en question (Expérience du disque de Newton). Ainsi les couleurs complémentaires du rouge sont les six autres, mais la couleur complémentaire du rouge est le vert, celle du jaune, l'indigo, etc. (Voir Eug. Véron, L'Esthétique, p. 265 et suivantes.)
(3) Si l'on fixe pendant un instant un cercle rouge (un pain à cacheter, par exemple) placé sur une feuille de papier blanc, ou, ce qui est préférable, afin d'immobiliser l'œil, un point marqué au centre du cercle, et que l'on retire brusquement le cercle rouge, on voit apparaître sur le papier le même cercle, mais en vert, qui est la couleur complémentaire du rouge. On peut naturellement intervertir l'expérience, ou la tenter avec les autres couleurs du spectre. — La raison de ce phénomène est que le centre cérébral de la vision (consulter Binet, ouv. cité, p. 44 et suiv.), ayant épuise son impressionnabililé pour une couleur, nous ne percevons plus du blanc que la couleur complémentaire.
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en ouvrant les yeux sur une surface blanche, une teinte verte. M. Alex. Bain a donc eu raison de dire : (( L'impression renouvelée occupe exactement les mêmes parties nerveuses que l'impression primitive, et de la même façon ^ »
(1) Quant à la détermination anaLomique de ce siège, c'est dans le lobule pariétal inférieur qu'on place le centre des sensations visuelles, et dans le lobe spliénoïdal, le centre auditif. Les images visuelles et auditivec résulteraient donc de l'excitation de ces deux centres.