LA LOI PSYCHOLOGIQUE DE L'ASSOCIATION
ment intellectuel. « On peut dire, écrit M. Rabier, que les sensations optiques, tactiles et acoustiques reviviscentes jouent le principal rôle dans toutes les opérations mentales. » Et M. Bain : « Si nous examinons les sensations de la vie organique, le goût et l'odorat, nous trouverons qu'elles sont d'une grande importance au point de vue émotionnel, c'est-à-dire en ce qui regarde le plaisir et la peine ; mais qu'elles fournissent un très petit nombre des formes et des images permanentes employées dans nos processus intellectuels. Celles-ci sont dues principalement au toucher, à l'ouïe et à la vue, que l'on peut par conséquent appeler les sens intellectuels par excellence »
Cependant, pour discerner et manier aisément ces différentes sensations ou leurs images, et aussi pour se représenter nettement les idées, résultat de leur union, l'esprit a besoin d'un signe qui est le mot. Le mot, en effet, en même temps qu'il désigne chaque image, est comme un lien ou un noyau de cristallisation réunissant les carac-
(1) Comparer II. Spencer, Principes de psychologie, Lrad. fr., ^ t. I, p. 190 ; — Luys, ouv. cité, p. 202 à 216 ; — Taine, oui». cité, t. II, livre II, chap. ii.
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tères épars de l'idée eL leur donnant l'unité *. Par exemple, une eau coulant visible à peine ^ un lit de fleurs^ des bonds, des murmures et des buissons noirs de mûres, voilà des images constituant ridée de tel ruisseau distinct, qui a nom la Voulzie ^. Sans ce nom les diverses images pourraient ne pas être rattachées entre elles et l'idée échapperait à l'esprit. Mais si le mot est déjà nécessaire pour conserver les idées concrètes, à plus forte raison est-il indispensable quand nous vou-
(1) " Le nom rose, dit James Mill, est la marque d'une sensation de couleur, d'une sensation de forme, d'une sensation de toucher et d'une sensation d'odeur, réunies toutes ensemble. Le nom eau est la marque d'une sensation de couleur, d'une sensation de toucher, d'une sensation de goiitj et d'autres sensations encore; non point envisagées séparément, mais considérées comme un tout composé. » Ce même psychologue ajoute : « Nous ne donnons pas seulement des noms à des groupes de sensations, mais à des groupes de groupes ; c'est-à-dire à un certain nombre de groupes plus petits réunis en un groupe plus grand. Ainsi nous donnons le nom de bois à un groupe particulier de sensations, celui de toile à un autre, celui de cordage à un autre. A ces groupes-là et à beaucoup d'autres réunis en un seul grand groupe nous donnons le nom de navire. A un certain nombre de ces grands groupes réunis en un seul, nous donnons lo nom de jlolle; et ainsi de suite. Quel nombre considérable de groupes est réuni dans le terme maison ! Et combien plus encore dans le terme cilé ! »
(2) Voir dans Le Myosotis, d'Hégésippe Moreau, le mélancolique petit poème de ce nom.
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Ions de celles-ci dégager des idées abstraites el i/énérales. Fixant les qualités communes remarquées dans plusieurs individus, il nous permet par là même de former d'autres idées plus générales, d'oii nous pourrons nous élever à de plus abstraites encore. Pour reprendre l'exemple que nous citions tout à l'heure, des idées de la Voiilzie et de tels autres ruisseaux déterminés, l'esprit tire l'idée générale de ruisseau; de la considération de plusieurs ruisseaux, l'idée plus générale de rivière, et ainsi de suite, celles de fleuve, mer, eau, matière, être : sans le mot, un tel enveloppement d'idées serait tout à fait impossible.
Après avoir servi de la sorte à former les idées, le mot leur tient lieu de substitut ; car souvent notre esprit le considère sans aller à la représentation du concept qui lui est associé : combien de fois quand nous parlons d'une personne, d'une maison, d'une ville, d'une campagne, n'en avonsnous pour ainsi dire dans l'esprit d'autre représentation que l'image verbale ou le mot ! A plus forte raison ce fait a-t-il lieu quand il s'agit d'une idée abstraite, générale : « La plupart de nos pensées, dit Leibniz, sont vides de perception et de sentiment, et consistent dans l'emploi tout nu
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des caractères, comme il arrive à ceux qui calculent en algèbre, sans envisager que de temps en temps les figures géométriques. »
On voit par ces considérations rapides toute ■l'importance des mots dans la vie intellectuelle. Or à leur acquisition et à leur conservation concourent les diverses sensations et images que nous avons reconnues être plus particulièrement représentatives, les sensations auditive, visuelle, tactile-musculaire. Prononce-t-on en effet plusieurs fois devant un enfant le mot papa, par exemple, l'impression est transmise au centre auditif de l'enfant, qui acquiert l'image auditive de ce mot. Lui-même, essayant ensuite de le prononcer, exécute des mouvements du larynx, de la Louche, de la langue et des lèvres, et il acquiert ainsi la mémoire motrice d'articulation du mot. Quand il apprend plus tard à le lire, l'image visuelle du mot s'ajoute aux précédentes, et lorsque enfin il s'exerce à l'écrire, les mouvements de la main et des doigts, qu'il exécute pour le copier, en créent à leur tour la mémoire motri<ie grap)hique
(1) Ces images constitutives du mol sont si distinctes l'une do l'autre qu'elles apparaissent successivement chez le même individu et que chacune d'elles (nous en verrons la preuve)