LA P0K31E
OU Lcls sujets, dans l'emploi de telle ou telle l'ormule. ÉtudioDs l'œuvre de quelque décorateur qui ail à lin degré éminenl le don de l'évocation poétique, Emile Uallé par exemple. Il a sa manière, Facile à imiter. Se servir de couleurs pâlies et mourantes qui se délachcnl à peine sur le fond et Fassent l'eflel d'être imaginées plutôt que perçues; dans l'inlerprétalion de la Heur, se eonleuter d'un rendu large et sommaire pour obliger l'imaginalion h compléter les indications qu'on lui fournit; n'insister que sur le détail accidentel et par conséquent expressif, sur la cassure de cette tige brisée, sur celte tache de rouille dont l'automne a marqué la feuille du chêne, sur ce bout de pélale rose et chiffonné qui sort du bouton de coquelicot prêt â s'entr'ouvrir; autant que possible choisir dans la flore sauvage ou cullivée des types qui aient naturellement un certain caractère d'étrangeté, voilà des recettes qu'il n'est ■ pas trop difficile de s'approprier. Mais quand on aura ainsi reproduit les thèmes favoris du maître et pastiché .son style, on n'aura rien fait pour s'égaler à lui, parce que l'on n'aura pas remonté ù la source même de son inspiration. Ne dessiner que sur une intense vision de la nature; se représenter chaque fleur dans son milieu naturel, l'iris jaune au bord de la rivière, l'églantine sur la lisière des bois, le nénuphar endormi sur l'eau sombre de l'étang, l'anémone frileuse tremblant au vent des hauts soramels; se faire l'ami de la plante et son conGdenl; lui donner une firae et entrer en sympathie avec elle; s'intéresser è ses timidités, à ses coquetteries, k ses langueurs, à ses noslalgics, et nous les redire; y voirie symbole de la vie triste ou joyeuse, débile ou
'.H L'IMAGINATION liEPRKSENTATIVli.
puissante, contrainte ou librement épanouie : ôtrë~l poêle en un mol, voilà le véritable secret. Ayez es , lion (le poésie, tout le reste sera facile, et le procédé d'expression ne vous fera jamais déraul.
Voici maintenant, avec le paysage, les io intégrales de la nature. II est certains specl certains objets qui sont mêlés si intimement à vie sentimentale, dans lesquels nous avons de nous-mêmes, qu'il suffit de nous en pré l'image pour évoquer dans notre esprit tout uni.: lège de sensations, de sentiments, de rêveri« sont en quelque aorte saturés d'une poésie prête h jaillir, si peu qu'on l'exprime. Ce soi images que l'artiste nous mettra sous les yej préférence s'il en a été vivement ému. Mais il contentera pas de celte poésie toute faite, et i qu'on pourrait appeler les lieux communs de l'es sion sentimentale. Il cherchera à nous rendre juB ces nuances d'expression qu'il faut surprendre daBï"* les choses : leur réveil dans la fraîcheur de la brume matinale; leur angoisse à l'approche de l'orage; leur timide cl charmant sourire après l'ondée, quand du ciel brouillé encore un premier rayon de soleil descend sur les champs mouillés ; ou leur regret du jour, et cette dernière lueur qui par-dessus la plaine assombrie va se poser sur les sommets lointains et s'y attarde, ('(imnic un long regard d'adieu. Mais pour voir cela il ne suffit jias d'avoir des yeux; il
faut avoir le don du poésie. La couleur aussi, la i FacLure m^me du lableau devra i^trc en harmonie avec les NeiiUiueiiIs à rendre, ei poi^tif|ue par ellemême (ex, : Corol, Iwill),
Dans le paysage faisons enLrer la liguru luuiiainc. Suggestions nouvelles el surcrotl d'expression. Quelques paysagistes, il est vrai, hésileroDl à le l'aire. Ne vaul'il pas mieux nous laisser avec la nature en tète h lêle? La présence d'un tiers viendrait nous ilîslraire de noire conLemplalion, ferait incident. Oui, si le personnage que l'on met en scène passe dans le tableau comme par hasard, sans avoir rien à y faire. Mais si sa présence y est naturelle et attendue; s'il fait partie de ce milieu; si lui-même semble pénétré des impressions que nous ressentons et plonge dans celte même atmosphère morale qui nous enveloppe, alors, loin de troubler l'harmonie de l'œuvre, il la complète et l'enrichit. Cette figure, sur laquelle nos yeux se portent de préférence, devient comme le centre de résonance de la toile. Ainsi, dans /,es/'o»)s do Bastîen-Lepage, l'expression éparse dans le paysage entier vient se condenser dans celte femme assise, les bras ballanls, les yeux fixes; et son atliluiie lasse, son regard trouble et comme grisé évoquent plus puissamment que ne l'aurait fait le seul aspect des choses l'impression da nature que le peintre voulait nous rendre. On pourrait l'aire des analyses analogues sur les harmonies du paysage el de la ligure humaine dans mainte composition de Millel, de Cazin, de Jules Ttreton. Sans doute, quand la ligure humaine prend dans l'œuvre du peintre une telle importance, la nature passe au second plan, elle n'est plus iju'uti accom-
80 l'imagination nEPRÉS ENTAT! VE.
pag^ncmenl. Mais peut-on dire que pour cela elle i ait rien perdu de sa poésie? Il est des accords musi- ' eaux qui ne disent presque rien par eux-iniimes, qui ne sont rails que pour accompagner le chanl, mais qui, lorsque nous les entendons ainsi sans les écouter et presque à notre insu, deviennent étrangement expressifs : ils agissent d'autant plus sur le sentiment que nous en avons moins conscience. De même dans ces œuvres où le pajsage n'est qu'un fond sur lequel se détache la lîgure humaine. Sans doute encore l'expression se déplace, elle va de la nature à l'homme. Eu aera-t-elle pour cela moins intense et moins émouvante? Nous qui sympathisons si volontiers avec l'âme des choses, nous mettrons-nous moins volontiers à l'unisson d'une âme humaine? Estimerons-nous que la présence de l'homme introduit forcément dans la nature un élément de vulgarité? Plus j'y pense, moins je puis admettre cette intransigeance de quelques artistes qui n'admettent que le paysage pur. Je trouve bien ombrageuse cette poésie qu'un bruit dft pas effarouche, que la vue d'un être humain fait évanouir, et qui ne se sent â l'aise que dans l'absolue solitude. N'y a-t-il pas là comme un aveu d'impuissance? Le vrai poète n'a pas besoin, pour se sentir en dispositions lyriques, d'une mise en scène spéciale, de clairs de lune, de lace, de rochers et de chants d'oiseaux. Son fime toujours vibrante sait faire jailUr de tous les objets que son regard rencontre, et môme des plus vulgaires, le sentiment et la rêverie. Le pécheur ne lui gâte pas la rivière, ni le bûcheron la forêt, ni le paysan la campagne. Partout il verra de la poésie, et partout il nous en fera voir, dans la glèbe du
champ commu diin^ le pré fleuri, dans lu plus IrlsLe paysa^fi de banlieue comme dans le site le plus
enchanteur.
Enfin nous arrivons aux œuvres dans lesquelles la ligure humaine est représente seule; el jedis que malgré les apparences c'est dans ces truvres de pure humanité que l'expression poétique peut acquérir son maximum d'intensité. — Il en est dont le sujet est emprunté aux romanciers, aux poètes, à la mythologie, à la légende, et par là même ne peut manquer de parler n notre imagination, étant Miù comme imprégné de poésie. Voici par exemple la Salammbô d'Idrac. Pendant que je la regarde, la prose de Flaubert me revient à la mémoire : " Salammbô enroula le serpent autour de ses flancs, sons ses bras, entre ses genoux; puis le prenant à la mâchoire, elle approcha cotte petite gueule triangulaire jusqu'au bord de ses dents, et, en fermant a demi les yeux, elle se renversait sous les rayons de la lune. " Toutes ces images, que l'artiste a su réveiller en moi, entrent dans ma contemplation; lu statue ne m'apparail plus que dans une sorte d'auréole poétique qui la transfigure, El j'oublie que je n'ai devant moi qu'un marbre insensible. Je crois voir la fille d'Hamilcar, exiasiée dans la clarté lunaire, senlaijant des replis du pylhon sacré et porlant à ses lèvres blanches la bouche froide du reptile, comme pour s'unir h lui dans un baiser
L IMAIIIN-ATION 11 ]î Pli ES EN T ATI V
myslique. — La seule image d'un être jeune et pur, d'une jeune lîlle dans sa grâce virginale, d'un adolescent qui semble s'éveiller à la vie et à l'amour, n'a-t-elle pas en elle-même un charme de poésie? — D'autres œuvres enfin seront poétiques par l'attrait de l'expression morale. Sera poétique l'expression de tous les sentiments calmes, graves, profonds et recueillis, bonheur intime, espérance, regret, mélancolie, qui ne se traduisent au dehors par aucune agitation, par aucun jeu de physionomie brusque et exagéré, et qui sont moins une secousse qu'un état permanent de l'âme . L'explosion d'une douleur physique excite en nous la pitié, le besoin d'assister l'être qui souffre, un sentiment de révolte contre l'iniquité de celle souflrance; mais la sensation mCme n'est pas partagée. Au contraire, une douleur morale résignée, intérieure, profonde, qui se traduit à peine au dehors, tout au plus par une larme qui lentement coule sur la joue, nous pénétrera de tristesse; c'est comme un accord douloureux el prolongé dont nous prenons l'unisson moral. Certains tableaux très réalistes en apparence, qui ne nous présentent que des personnages aux traits vulgaires dans un milieu presque trivial, nous donneront pourtant des émotions comparables à celles de la plus haule poL'sie, C'est que l'artisle a su donner à ces personnages une vie intérieure. Il a mis en eux quelqu'un de ces sentiments généraux et vraiment humains qui doivent trouver un écho dans tous les cœurs; il s'en est pénétré pour les mieux rendre, el nous les éprouvons nous-mêmes par sympathie. Devant de telles œuvres, je ne songe plus aux laideurs el aux Irivialilés de l'enveloppe \
corporelle, je vais aii fond, c'esl-à-dîre à l'ame. Quand je lia un Leau poiVme qui me transporte, est-ce que je fais seulement allention aux caraelères imprimés que je parcours du regard? Je n'ai plus présentes à la conscience que les pensées et les images qui me sont suggérées. De même quand je contemple une œuvre de sentiment et do poésie. Plus ma contemplation se prolonge et devient absorbante, plus les images s'effacent ponr ne laisser subsister en moi que le senliment pur.
™ LE IIRUIT A LA POESIK
On dira que nous compliquons un peu les choses, et que l'on pourrait regarder des statues et des tableaux plus simplement. Voici une œuvre. Je la regarde sans phrases. Je constate ce qu'elle représente, ce qui peut se faire sans s'halluciner. Je vérifie l'exactitude de la représenta Lion, en m'assurant que cette figure est dessinée correctement, que les colorations en sont justes et naturelles : est-il nécessaire pour cela de perdre la tête? Si j'ai quelque compétence professionnelle, j'admirerai le métier de l'artiste : ici encore j'ai tout mon sang-froid. (Juand j'aurai fait tout cela, n'aurai-je pas vu dans l'œuvre tout ce qu'il faut y voir? Ne l'aurai-je pas regardée en artiste? Dans l'appréciation des œuvres d'art, le public ItenL à peine compte des qualités techniques de l'exécution. Ce sont elles pourtant qui devraient être estimées par-dessus lout. L'essenliel, quand on s'avise de peindre, de sculpter, c'est d'apprendre son
.'IMAUINATIOS nEPBËSENTATIVE.
inétici', et seuls les spécialistes sodI compétente pour décider si l'on y a réussi. Un tableau est exposé ; la foule l'aduiireru si le sujet est grac^icux, sentimental ou poétique. Peu lui importe que ce soit ou non de bonne peinture ; et pourlani, n'est-ce pas là touie la question? Puisque cette œuvre a la prétenlion d'être un tableau, ce n'est pas en littérateurs que nous devons l'admirer et ponr des qualités lilléraires, mais en peintres, et pour la manière dont elle est peinte. Avec les plus belles idées du monde, si l'on ne possède à fond son métier, on ne sera qu'un barbouilleur; d'un sujet quelconque, si l'on sait peindre, on pourra faire une œuvre de premier ordre. Gardons d'encourafî^er, en nous pr(^tant à leur jeu, ces peintres inteutionnistes, poètes fourvoyés dans l'art, qui lorsque nous leur demandons des tableaux détournent la conversation et nous parlent sentiment. L'art ne vit ni de beau langage, ni de horsd'œuvre, ni de u soupe au myosotis », mais de bonne et solide peinture. Laissons donc là le jargon poétique, et regardons l'œuvre d'art pour ce qu'elle est, sans nous mettre devant elle en frais d'imagination, sans essayer de l'apercevoir à travers un prisme, mais tout simplement de nos yeux!
Sans doute certaines personnes regardent ainsi les œuvres d'art. Mais Je dis que mftme dans celle façon de voir, si positive en apparence, l'imagination intervient encore. Comment n'obéirait-elle pas , aux suggestions formelles qui lui sont adressées? Les lois de l'association agissent sur toutes les intelligences, m^mesurles plus positives. Ce n'est qu'une question de degré. Devant les œuvres d'arl dont je viens de parler, on ne se laissera pas aller, puisqu'on
s'y refuse, à la n*verie poétique; mais quoi qu'on fasse, on ne pourra s'empedier de leur trouver un attrait spécial, qui tient au sujet mi^nie. Il faut donc reconnaître que dans cette contemplai ion l'on met au moins un minimum d'imagination.
Mais pourquoi n'en pas mettre davantage? Pourquoi n'en pas mettre le plus possible? Quandl'œuvre que nous avons devant les yeux se trouve ainsi enrichie d'imag;es, de souvenirs et de rêves, le plaisir que nous avons à la conlempler n'est-il pas autrement vif que lorsqu'elle nous apparaît décolorée et vide, réduite à ce que le plus pauvre d'esprit y pourrait voir au premier coup d'oeil? L'homme positif et froid constate que l'œuvre d'art existe. Il est même capable d'apprécier quelques-uns de ses mérites à leur juste valeur. Mais elle ne lui dit rien : il la regarde, la juge, et passe.
Pour t'imaginalif, au contraire, elle aura un intérêt profond, un charme incomparable. Voyez de quel air d'extase cet enfant contemple une belle image dans son livrel Qu'a-t-il devant lui? Quelques traits noirs sur du papier blanc. Mais son œil visionnaire y voit bien d'autres choses : des paysages, des apparitions merveilleuses, des scènes dramatiques qu'il suit avec une curiosité passionnée. Le voilà parti pour le pays des songes, au point que si vous lui adressez la parole il ne vous entendra pas d'abord : ce n'est qu'apn'-s quelques secondes qu'il reviendra, avec une sorte de stupeur, à la réalité. C'est ainsi qu'il faut regarder l'œuvre d'art, avec des yeus d'enfant, pour qu'elle nous révèle son attrait. Je ne demande pas que devant elle on fasse un effort pour s'halluciuer, qu'on se mette en frais de lyrisme poé-
Mb L IMVGI.NATinN liKPUKSrKTATlVE,
tique, qu'on se lourmenle l'esprit intentions profondes. Je demande seulement qu'on lui laisse le temps de produire son oITpI. Le premier coup d'œil est forcément superficiel. En général nous regardons trop vjLe. Les images i^ue doit nous suggérer l'œuvre oc peuvent être si brusquement évoquées. Attendez un peu. Bientôt elles surgiront d'elles-mêmes. Le charme opi^rera ; et l'œuvre noua apparaîtra enfin, telle que l'artiste a voulu nous la montrer.
I! faut le bien comprendre en effet. Cette évocation d'images, h. laquelle nous trouvons tant de charmes, n'est pas une simple dislraclion, une façon d'occuper en pensant à autre chose le loisir intellecluel que nous laisse la contemplation, comme ces libres rêveries auxquelles nous nous abandonnons devant certains spectacles de la nature, l'ôveries dont l'objet que nousavons devantlesyeuxest seulement lo point de départ, et qui vont où les mène notre fantaisie. Les suggestions de l'art sont au contraire déterminées. L'effet qu'il produit sur notre imagination est un effet voulu. Toute celte poésie qui s'en dégage, ce n'est pas nous qui l'ajoutons comme par grâce à l'oeuvre du scTilpteur ou du peintre. L'artiste entendait bien l'y mettre lui-môme, il l'y a mise eu effet, et nous ne faisons que l'y retrouver. Elle fait partie intégrante de son œuvre. Devant certaines toiles parlicubèrement suggestives et toutes chargées d'expression il nous arrive de perdre conscience de tout ce qui nous entoure. Voici par exemple ua paysage décoratif fait d'éléments bien simples : sur un ciel orangé se délache en violet sombra lasilhouelte dentelée d'une colline; au premier plan,
un lerire et ud bouleau. Rien que cela. Aucun détail. Des teintes pliites ou dégradées régulièrement. Et pourtant ce paysage me reticnl, me charme; je ne me lasse pas de le contempler. C'est qu'il réveille en moi des impressions maintes fois éprouvées à la lin du jour, cjuand le soleil se couchait ainsi derrière la colline; il me rappelle l'heure calme et grave, l'heure de silence où les êtres et les choses semblent se recueillir dans l'attente de la nuit; il me rend ces pensées du soir en si parfaite harmonie a du ciel qu'elles en prennent la couleur et lui donnent leur mélancolie. Mais pendant que Je m'a donne à ces rêveries, que devient l'image qui me les suggère? Je ne saurais trop dire. Elle n'a plus d'existence locale. Je la vois ailleurs, dans un autre n elle ra'apparalt comme un songe, en dehors de toute réalité. Quoi donc? Ai-je révé?.Je ne r à ce point poète. Non, je n'ai fait que retrouver dans cette œuvre les impressions dont l'artiste s'était pénétré en la composant, Devais-je écarter, comme étrangères à l'objet de ma contemplation, ces images qui d'elles-mêmes se sont présentées à mon esprit? En m'abandonnant h ces suggestions, je me suis conformé au contraire au.t intentions de l'artiste. J'ai vu ce qu'il voulait me faire voir. Si je m'en étais tenu à ce qu'il a réellement flguré sur la toile, j'aurais perdu de son œuvre tout ce qui en fait l'attrait et la valeur d'art, tout ce qui la dislingue des sèches et froides reproductions de la réalité. Pourrait-on dire que j'ai vraiment lu un poème, si je me suis contenté du sens strict des phrases, laissant de côté comme d'inutiles rêveries toutes les images que le poète voulait en même temps me suggérer? Pourrait-
OD (IJpe que j'ai vraiment enlendu un optera, si j'îàT ' fait seulement allenlion aux voix, ni'elVorcaut, pour les mieux entendre, de les isolerdu vain bruissement (le l'orchestre? Ce qn'il me l'aul pcrcisvoir, c'est rcEUvro dans toute sa complexité, telle que le poC:lc, telle que le musicien l'a connue. De mi^me pour une œuvre d'art. Si vous vous contentez de parcourir des yeux celte surface colorée, sans vous laisser aller aux visions, aux réminiscences de la nature, aux rCveries même que l'artiste voulait vous suggérer, vous n'aurez pas vraiment vu le tableau, — Mais si je m'abandonne à mon imagination, oti m'entralueni' t-clle? Ne risqucrai-jc pas de pr^iler à l'artiste mille intentions qu'il n'a jamais eues, de voir dans son œuvre des choses donl il ne s'est jamais avisé? — Rassurez-vous! Ce n'est pas ici l'excès qui est h craindre. Jamais vous ne verrez assez de choses dins un chef-d'ujuvre. Songez qu'un homme, autrement passionné que vous pour les choses de l'art, puisqu'il leur a donné sa vie, a conçu cette œuvre dana la fièvre; songez qu'il a vécu avec elle en lélc à tête, pendant des mois; qu'il y a mis tout ce qu'il avait fin lui d'expérience, d'observation patiente de la nature, d'imagination, de poésie : dites-vous cela, et vous ne craindrez pas, vous simple spectateur qui jetez en passant sur ce tableau ou celte statue un regard dis- Irail, d'y voir trop de choses. Si loin que vous mène votre imagination, elle ne dépassera pas le rêve de l'artiste.
Reste à savoir si nous avons tort ou raison de tenir en plus haute estime les œuvres qui ont à ua degré émînent cet attrait poétique. On nous dit que dans l'appréciation d'une œuvre d'art, le public ne
fîenl pas suflisammeut compte des qualités lechni- (lucs de l'cxcculion. Par conlre le professionnel a unu Lendancc à les esLiraiir bcaucuuj) trop. J'admets quViiin»/ tout un peintre doit ùtré rompu à la techniijue de son art. Mais qu'on ne s'y méprenne pas : eela veut dire que celle qualité do métier est le minimum exigible, nullement que c'est la qualité suprême. (Ju'on y pense un instant, on verra la dilTérence, LJart de i>cindre^çsl , co nirtu! l'a r.L d'écrire, ujn^moyen d'e.xpression : ce n'e st pa s un but. I! l'aut savoir s'expiinicr, mais res.icntiel est d'avoir quelque clioseà dire. Jamais je n'accorderai qu'un tableau, merveilleusement exécute sur une donnée quelconque, soit une œuvre de tout pi-emier ordre; ce n'est que d'excellente peinture. Mais il pourrait avoir d'autres qualités encore, qui par conséquent lui conféreraient une valeur plus grande. L'insigniliance du sujet, l'absence de toute idée, de tout sentiment noble no sont-elles pas faites pour déprécier une œuvre? Quand en musique nous dédaignons la simple virtuosité, pourquoi la mettrionsnous au-dessus de tout dans les arts plastiques? C'est en faire des arts purement formels, et les discréditer singulièrement.
Aux poètes, dit-on, la poésie! Aux peintres la peinture I C'est encore là ce principe de la séparation des genres, au nom duquel on s'acharne à enl'ermer chacun dans sa spécialité. Que l'artiste au contraire cherche toujours à se mettre tout entier dans son œuvre, qu'il y emploie toutes ses facultés, qu'il se développe en tous scnsi II ne saurait être doué trop jjchemenl. Ce qu'il faudrait nous prouver, pour ^■MIB mettre en légitime défiance conlre la poésie.
90 l'imagination représentative.
c'est qu'elle tend à paralyser ou troubler les facultés d'exécution. Alors en effet on pourrait dire qu'il y a discordance entre ces aptitudes diverses, et l'artiste serait mis en demeure d'opter. Mais peut-on raisonnablement soutenir que lorsque l'imagination du peintre ou du sculpteur est émue, son talent fléchit? Tout au contraire. Ce sont les sentiments forts qui trouvent le mieux l'expression juste. Jamais l'artiste ne se sentira plus lucide, plus maître de ses procédés que dans ses moments de lyrisme. Si donc la poésie vient à lui, il peut lui ouvrir la porte toute grande : loin de le distraire de son œuvre, elle sera sa conseillère et son inspiratrice.