‹ L'imagination de l'artisteChapitre 14 sur 39 · SOXS ET COL'LEL'RS · texte numérisé non relu

SOXS ET COL'LEL'RS

Dans celle revue des sensalioDs diverses qui peuvent nous élre suggérées par le symbolisme de la couleur, je n*ai pas dil encore un mol des sensations sonores, (resl qu'il y a là un cas 1res particulier qui mérite d'être étudié à part.

Entre les sensations usuelles et les sensations sonores on trouve de remarquables correspondances. A chaque instant les critiques d'art les rapprocheront dans leurs comparaisons. Pour nous décrire un tableau, ils emprunteront les termes du vocabulaire sonore ou musical; ils nous parleront de rouges ronflants, de verts criards, de bleus qui chantent, d'une note jaune qui fait tapage, d'harmonies et de dissonances chromatiques. Par compensation, pour nous décrire une symphonie, ils nous parleront peinture; ils nous donneront des phrases comme celles-ci, que je cite entre mille parce que je les trouve dans un excellent traité d'orchestration : « En passant par des sonorités diverses, la ligne mélodique se colore de teintes diverses, comme le rayon de soleil (jui traverse obliquement un vitrail... Les trois couleurs sonores des instruments à vent de la région aiguë se superposent harmonieusement dans le sextuor : tout en haut Tazur lumineux des flûtes, au milieu le rouge vif des hautbois, en bas les teintes brunâtres et chaudes de la clarinette, l'élément cohésif de l'ensemble polychrome. »

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N'avons-nous IJi qu'un rapprochement arMliJiire do mois; ou bien scrail-ci" un cas morljidc il'aiitliLion colori-e? Ni l'un ni l'aulrp. Ce sonl des nuHaphores nalurelles qui sont venues d'elles-mCnios sous la plume (k' l'éiirivain, que nous comprenons sans Irop de peine, et qui, par oonsL^quont, reposent sur une réelle correspondance de sensations. Les sensations visuelles vont si souvent ensemble dans la perception, qu'il n'est pas i^lunnant qu'elles aieni une tendance à déteindre en quelque sorle l'une sur Tautre et A se foudre en une impression ri^sultanto oïl nous ne sonpeons plus à distinguer l'apport elTectif de chaque sens. Les sons de la trompette prendront quelque chose de l'i^clat et île la couleur du cuivre. Un carillon joveux tintant dans le ciel clair nous donnera une impression de bleu transparent, comme si les sons eux-mêmes se coloraient de l'azur dans lequel ils passent. A ces associations s'ajoute- , ronL des analogies : analogie manifesLc, quand par > pxemple nous comparons l'éclat d'un son ù la splendeur de la lumière; analogie plus lointaine mais encore sensible, quand nous comparons le timbre caractéristique d'un instrument à une couleur donnée, par exemple le timbre de la clarinette dans le registre grave à une leinle brunâtre.

Telles étant les correspondances des sensations colorées et des sensations sonores, l'idée de peindre les sons, c'est-à-dire de leur chercher une expression dans l'emploi symbolique de la couleur, si para- I doxale qu'elle semble, n'a rien de déraisonnable en '

Il ne faut pourlant pas se dissimuler la difficulté spéciale de celte représentation. L'aisance avec

valeals n sources I

toi l'tmagination rephesentativt

laquelle l'écrivaiD Iraduil les sons en équivaleals colorés risquerait de nous tromper. Les ressources expressives donl dispose le peintre sont bien plus limitées. Quand un critique nous décrit une symphonie en termes empruntés à la peinture, sans doute il s'exprime par symboles, mais ces symboles sont transparents et nous n'avons pas de peine à les interpréter, parce qu'il nons en donne en même temps le commentaire. On remarquera en elTet que dans toute phrase métaphorique, à côté des mots pris au sens figuré, il s'en trouve toujours quelques-uns présentés au sens direct, qui précisent l'idée. Dés lors l'écrivain pourra se permettre toutes les audaces symboliques, nous verrons clair dans ses métaphores. J'ajoute que les images visuelles ainsi jetées au courant de la phrase on! précisément le caractère léger, fuyant, mobile de l'image sonore qu'il s'agit d'évoquer. Le royal carilloii du Palais jette sans relâcbe de tous côtés des trilles resplendissants, sur lesquels tombent à temps égaux les lourdes coupetées du beffroi de Notre-Dame, qui les font étinceler comme ' l'enclume sous le marteau. Par intervalle vous voyez passer des sons de toute forme qui viennent de la triple volée de Saint-Germain-des-Prés ; puis encore, do temps en temps, cette masse île bruits sublimes s'entr'ouvre et donne passage à la slrelte de VAve Maria, qui éclate et pétille comme une aigrette d'étoiles. » En lisant celle symphonie des cloches de Pâques, que Victor Hugo nous donne dans Notre-ûamedc Paris, nousvoyonsbien passer devant nos yeux des images colorées, qui métaphoriquement exprimentdcs images sonores. Mais essayez de transporter ces images coloréus sur la loile, d'en

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faire un lableau: noua ne pourrons plua y voir qu'un feu d'artifice. La métaphore, jiour être trop appuyée, sera devenue inintelligible, (^u'^i^ peintre se contente d'étaler sur sa toile dn bleu, tlu vert ou du rouge, sans autre indication, il est clair que rien ne nous invitera à prendre ces couleurs au sens symbolique, et à y chercher l'expression d'un timbre sonore. En effet, de ce que certaias sons nous font penser immédiatement à des couleurs, il ne faudrait pas conclure qu'inversement la vue de ces couleurs doit évoquer dans notre esprit l'image des sons correspondants. Les symbolistes l'ont trop souvent oublié : toute association d'idées n'est pas réversible. L'audition d'un son évoquera presque toujours en nous des images colorées, parce que notre imagination visuelle est infiniment plus active, plus impressionnable que notre imagination auditive; nous ne pouvons rester un instant sans nous figurer quelque chose. 11 est d'ailleurs bien rare que nous écoulions un bruit sans tenir nos yeux fixés sur quelque objet ; de là des associations variées, bizarres, irrésistibles. Mais les perceptions visuelles, étant d'ordinaire isolées, se suffiront parfaitement à elles-mêmes, et n'évoqueront pas facilement dans notre esprit d'images sonores. En face d'une toile peinte mon imagination auditive, abandonnée à elle-même, resterait passive; le jaune de cuivre le plus éclatant ne me fera pas penser au sou du trombone; je regarderais pendant une heure un fond de tableau du brun le plus chaud sans m'aviaer d'y voir un son de clarinette.

Il faudra donc que l'artiste donne avant tout l'éveil à mon imagination auditive par la nature même des

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scènes qu"i! me mettra devant les yen; démontée, une bataille, un pillre jouanl de la flille, des musiciens accordant leurs instruments, enfante de chœur la bouche ouverte, une jeune fille qui chante à l'orgue et emplit visiblement de sa voix le vide immense de la nef. Mieux encore, on noua pr<?sentera un personnage qui semble prêter l'oreille à quelque bruit, pour que nous écoutions avec lui : ainsi, dans le tableau de Millet, ces deux paysans en prière qui courbent la tète aux sons lointains de l'Angelus. Un tel appel à l'imagination du spectateur ne peut manquer d'être entendu. Jo serai tout prêt à me représenter des sons, et le peintre n'aura plu» qu'à colorer cette rêverie; de simples analogies suffiront pour donner à nos représentations sonores le ton voulu ; les plus légères indications, sans presque se faire sentir, produiront leur cITot. Pour exprimer le bruit, des touches brutales, heurtées, des tons extrêmes violemment rapprochés, un tumulte de couleurs, comme dans les t'onoulswiir)aires de Delacroix: par opposition, pour rendre le silence ou les vagues rumeurs de la nature assoupie, des tons neutres, fondus, étalés en nappes paisibles conomc dans la Nuit de Demoni, le Clair de Iwie sur la mer de Cesbron ' ou les crépuscules de Pointelin. Ici des couleurs claires, joyeuses, opposées par francs intervalles; là des nuances dégradées, atténuées; le

1, Je noir, dans son islileaii inlilulè La lyre un eiïorl direct pour exprimer l'harmonie des sons en accorda Je couleurs, La tenlalive est hardie. Pourquoi l'elTet produit est-il décoacerlanl! Sans doute parce que les images visuelles qui doivent éclaircir la raélaphore ne snnl pas celles que l'on attendrait. J'uiimetg ces oile^ d'aïur -vibrant aux lianes de l'instruDjent sonore. Mnia pourquoi cette joncWe de Heurs?

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dièze et le bémol de la couleur, et entre les deux tons exlriîraes toutes les modulations intermMiaires : on voitde quel répertoire d'équivalents dispose le peintre pour caractériser une impression sonore ou une sensation musicale. Est-ce là un simple jeu auquel il peut se divertir? Dans certains cas, l'étroite observance de ces harmonies s'impose : je parle des cas où le son et la musique mêmes, représentés par quelque figure allégorique, sont le sujet principal du tableau. Si Ton veut représenter les Voixdu tocsin s'élançant do leur tour et Jetant dans l'air leurs nppels lugubres ou sauvages, il faudra évidemment les peindre en tons plus orageux qu'un carillon flamand :

I Le carillon, c'est l'heure inattendue et Toile K Que l'ariil croît voir, vêtue i^it ilanseui^t^ espagnole, ' Apparaître suuilain par le Inm vif et clair Que Terait en s'oiivrant une porte de l'nir,

et l'artiste qui voudrait le figurer tel que l'imagine le poète, secouant sur les toits « son tablier plein de notes magiques ", ne manquerait pas de rendre par des éclati de couleur ses joyeux tintements. Il va de soi que le peintre devra éclaircir sa palette pour nous rendre les rêveries d'un Mozart, l'assombrir pour représenter celles d'un Beellioven, et qu'il montrerail bien peu d'inlelligencc symbolique, ayant à représenter la Muse de Berlioz, s'il la faisait aussi incolore que celle de Cherubini.

Faut-il que le spectateur, pour interpréter ces correspondances de la sensation, en ait conscience et en puisse vérifler la justesse? Non, sans doute. Elles peuvent frapper directement son imagination sans passer par son entendement. Il n'est mémo pas

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indispensable que l'arlisle, pour manier ces symliûliîs, en connaisse la théorie. A son insu même, les lois de l'association et de l'analogie le guideront dans l'invention symbolique, comme elles guident le spectateur dans Tinlerprétalion, Elles agiront sur sa main, pour la mener vers les nuances qui correspondent le mieux 6 telle qualité sensible; elles agiront sur son iril, pour lui faire voir de préférence ces nuances dans l'objet. Quand nous sommes émus, en effet, notre vue a «ne sorte de sensibilité élective qui la rend parliculièrement impressionnable à certaines couleurs. Selon qu'un objet nous donnera telle ou telle émotion, nous ne le regarderons pas du môme œil et nous ne le verrons pas tout à fait du môme ton. Demandez au peintre pourquoi, voulant représenter cette matinée d'hiver, il a fait ses ombres si^leues, 11 vous répondra qu'il les a faites telles qu'il lésa vues : oui, telles qu'il les a vues par celte matinée glaciale, et sous l'impression de froid qu'elles lui donnaient. Non seulement les artistes ne sauraient dire le plus souvent pourquoi ils ont traduit de telle manière une impression donnée; mais je suis persuadé que bien rarement ils se proposaient de traduire une impression quelconque; ils peignaient sous cette impression, voilà tout, el c'est l'instinct qui a fait le reste.

Il est bon cependant que l'attention soit attirée sur ces correspondances. Le goût est plus délicat quand il est averti. On dit quelquefois que l'analyse refroidit le sentiment esthétique : je ne vois pourtant pas que l'éducation musicale nous empêche de goûter un effet d'orchestralion et d'en être émus. Un timbre nous semblc-t-il moins expressif parce

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que Dotre oreille p^év<^nue 1^ décompose en ses i\éments? Le seatimeal h't perti rien, et nous avons en outre te plaisir de f^voir commenl ■< celn est fait n. De im^me en pejalare. Nous percevrons mieux les t^ubliles harmonies des sensatioRS quand nous serons oapatiles il'* les analyser: nous les goAlerons davanlagc quand nous saurons comment elles ont été obtenues. A plus forte raitwn l'artiste gagneraîl-îl à s'assimder pleinement la théorie des é quivalenc es. Cela resposeraîl, il est vrai, à faireTlu symbolisme" h froid, ce qui est <!csagréable. Mais cela le préserverait au moins de faire du symbolisme à faux, ce qui est pire.

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