LE SYMBOLISMK DES COLLEURS
dire que son âme est « verte, verte, combien verte I » nous pouvons sourire, mais nous devons comprendre. On nous demanderait de quelle nuance nous voyons le vendredi : il est probable que pour caractériser le sentiment particulier qui est comme le ton propre de ce jour de la semaine, nous chercherions dans les gris. Maintenant de quelle couleur est le dimanche? Hodenbacli nous le dira :
Il se remonire à moi ici (ju'il s'étiolait
Naguère, ô jour pensif qui pour mes yeux d'enfanco
Apparaissait sous la forme d'une nuance :
Je le voyais d'un pâle cl triste violet,
Le violet du demi-deuil et des évèques.
Le violet des chasubles du temps pascal.
Dimanches d'autrefois! Knnui dominical!
Toutes ces correspondances que nous exprime le poète, le peintre pourra les exprimer tout aussi bien dans un tableau, et môme nous les faire sentir avec plus de force encore, parce qu'il peut nous retenir davantage sur une môme image, sur une môme impression.
Dans les scènes expressives, le peintre coloriste ne manquera pas d'établir une harmonie entre le sentiment exprimé et le ton général de son tableau. Il égaiera sa couleur pour peindre des scènes joyeuses, l'assombrira pour représenter la douleur ou la misère. Ce n'est qu'un artifice toujours, car dans la réalité le soleil impartial brille aussi bien sur nos tristesses que sur nos joies, sur les haillons que sur les velours; mais, grûceàcette concordance, l'expression du tableau sera augmentée de toute l'expression de la couleur, et prendra une intensité singuUère. (lœthe remarquait que, quand nous regardons à travers un verre coloré, nous nous
identifions en quelque sorte à la couleur, parce que notre esprit et notre œil se mettent à Tunisson. 11 en est de même quand nous regardons un tableau dont la coloration générale est expressive : cette couleur diffuse que nous ne rapportons à aucun objet déterminé, simple sensation colorée qui* peu à peu nous pénètre, se mêle et s'ajoute à Témotion que nous donne la scène représentée; là encore notre esprit et notre œil se mettent à Tunisson. On trouverait de beaux exemples de cette correspondance dans Tœuvre de Delacroix. Selon une juste remarque de Ch. Blanc, il ne manque presque jamais d'assortir sa couleur au ton de son sujet, de telle sorte que le premier aspect du tableau fasse déjà pressentir l'émotion qu'on va en recevoir : bien-être physique dans sa Noce juive au Maroc^ mélancolie dans son Hamlet^ terreur et désespoir dans son Naufrage de don Juan, « Avant même de connaître la pensée du peintre, on est préparé à la comprendre par une sorte de mélodie qui s'en dégage comme un prélude, mélodie grave ou légère, mélancolique ou triomphante, douce ou tragique ». Et c'est en cela vraiment qu'il est grand coloriste, pour avoir profondément senti l'harmonie de la couleur et du sentiment, plutôt que pour avoir obtenu quelques combinaisons chromatiques originales.
Dans un simple portrait, la couleur pourra traduire d'une certaine manière le caractère du personnage représenté. La nuance de nos vêtements, quand elle n'est pas adoptée par mode, mais par goût personnel, n'est-elle pas déjà un trait de caractère? Selon qu'elle sera choisie dans des teintes voyantes ou discrètes, modestes ou prétentieuses,
originales ou banales, elle aura une valeur il'indicalion. Il est des personues qu'on ne se représente pas habillées en rouge hardi, d'autres qu'on ne voit pas en rose pâle : ce n'est pas <iucslion de leînt, maïs (le caraetère. Cesl aux peintres, si leur modèle n'a pas le sentiment de celte liarnionic, à la rétablir; s'ils la trouvent toute faîte, à l'accenlner. Voyez le Frauroû I" de Titien, aux traits si puissamment sensuels, au costume somptueux; à côté, \e Jeune homme au gant, à la physionomie pensive, au viîlement sombre. Quelle harmonie dans chacun de ces portraits, et comme l'expression du visage se continue bien dans la couleur du vêtement! Faites un échange entre les deux personnages, essayez de vous représenter l'un revêtu du costume de l'autre, ce sera une discordance intolérable.
Quelquefois l'expression de la couleur devient franchement raélaphoriquc : le peintre ne nous suggère plus directement le sentiment, il l'exprime par une image. Dans le Philosophe en méditaliou. de Rembrandt, que signifie ce rayon qui descend sur le vieillard pensif, l'entoure comme d'une auréole, el éclaire de ses vagues lueurs les recoins obscurs de la salle? On y peut voir un simple effet de clairobscar curieusement observé, fidMemenl rendu. J'y Vois plus volontiers le symbole de l'Idée se fai-sant jour dans une méditation obscure. Pourquoi, dans 8on portrait de la reine Victoria, Benjamin Constant a-t-il fait descendre sur la souveraine ce jaune rayon de vitrail, si ce n'est pour nous la montrer dans l'auréole des traditions séculaires? N'y a-t-il pas dans cette lumière d'or quelque chose de solennel et d'un peu triste, qui donne une impression'
l'imagination REPRIÎSBNTATIVE.
d'anliquR splendeur, de très vi^nérable passé? — Veut-on un exemple de spirituelle mi5taphorc? Dans une cliannante coniposiUon bien connue, Chaplin nous montre une jeune fille qui lient une bulle de snvon suspendue à un eiialuineau ; cette bulle k'gère, prête h s'envoler, cette bulle fragile aux couleurs de rCve qu'elle regarde en souriant, c'est sa r«?verie mCme; et pour que nous ne puissions nous mt^prentlre à ce symbole, les couleurs de la bulle sont reproduites, cotte fois au figuré, sur le fond mûmo de la toile, semblant envelopper la jeune fille, la faisant entrer tout entière dans leur allégorie.
11 ne faudrait évidemment pas voir du symbolisme partout, et faire dire aux peintres des choses dont ils ne se sont jamais avisés. La couleur, telle qu'ils l'emploient, n'a pas nécessairement un sens symbolique ; cela doit i^tre bien entendu, pour éviter toute exagération de doctrine. On peut même dire qu'elle ne prend une telle valeur que par exception. D'ordinaire le peintre se propose uniquement de nous mettre devant les yeux l'image d'objets visibles, reproduits dans leui' vérité ou leur vraisemblance. 11 leur donne une couleur parce que dans la nature ils sont colorés, ne s'iuquiétanl que de nous rendre leur nuance exacte. S'il est spécialement coloriste,' <■ 'est-à-dire doué d'un sentiment délicat de l'harmonie des tons, il s'efforcera de les assortir de la manière la plus agréable, quand il devrait sacrifier aux exigences de l'teîl et modifier d'une manière syslématiquc la teinle des objets. De \h des partis pris de coloration, à la signification desquels oo pourrait se méprendre. Pourquoi jeter sur les
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épaules de ce personnage un manteau d'un rouge si (lamboyanl? Pourquoi celte ombre élrangement verdâtre sur sa figure? Au centre de. ce tableau de bataille, voici un cavalier qui vient droit vers le spectateur, monté sur un cheval jaune. Ce jaune nestpas naturel, ou serait tenté de soupijonner qu'il y a de la symbolique là-dedans. Il n'y a pourtant là que des artiilces de composition chromatique. Il fallait rétablir un accord, sauver une dissonance, rapprocher ou éloigner deux tons. Si subtiles que soient les raisons qui ont déterminé le choix du peintre, le symbole n'y est pour rien. La couleur ainsi employée n'est pas même procédé d'expression ; elle est là comme couleur, pour son compte, au sens le plus ilirect. Ceci est du rouge, cela du vert, cela du jaune, rien de plus. — Veut-on savoir dans quels tableaux on est en droit de chercher un symbolisme de couleur? Dans ceux qui certainement sont faits en grande partie d'imagination. Cela se reconnaît au premier coup d'œil. Si vous avez devant les yeux un paysage, un portrait, une scène anecdolique. une toile quelconque faite d'après nature ou directement inspirée de la réalité, vous pouvez passer, ce n'est pas pour le moment votre afTaire, Mais si le tableau vous présente quelque personnage allégorique, la (iucrre secouant sa torche, l'Kspérance levant sa palme, une Hélène à la pose hiératique se proHlant sur un ciel de san{{, des Filles Saintes diaphanes et comme volatilisées dans une vapeur d'encens, alors prenez garde. Vous Stes au pays du symbole. La nalure du sujet, l'aspect irréel des figures, la fantaisie des colorations, somptueuses à Tin vraisemblable ou pâlies à l'excès.
tout doit VOUS avertir que vous avez affaire à un peintre poète, dédaigneux de la simple réalité, épris de rimaginaire. Il serait invraisemblable qu'un tel artiste ne fût pas sensible aux correspondances de la. couleur et du sentiment, et n'y cherchât pas un surcroît d'expression.