SYMBOLISME PAR EXEMPLE TYPIQUE
Le symbolisme le plus intelligible est celui qui représente toute une catégorie d'images par un exemple typique. Un sculpteur, par exemple, se proposera de figurer le Travail. Cette idée générale évoque confusément dans son esprit l'image d'innombrables travailleurs occupés, ceux-ci dans leur atelier, ceux-là aux champs, à leur tâche du jour. De ces images il en choisit une qui lui semble plus que les autres caractéristique du labeur humain, et il nous mettra sous les yeux par exemple un forgeron martelant le fer. Cette œuvre est symbolique, parce qu'elle est représentative d'un grand nombre d'images qui n'y sont pas figurées en réalité, mais seulement suggérées. De même on pourra symboliser- la Guerre par quelque épisode qui mette en
LES FlGrnKS SYMBOLIQirnS. 123
évidence le carne tère soil deharbaric, soit d'Iiéroïsme qu'on entend lui attribuer. Mais il ne sufRt pas, bien entendu, de peindre ou de modeler une figure quelconque, el. de la désigner d'un nom gi^'oéral avec une belle majuscule, pour créer un symbole ; ce serai L trop Lommodcen vériliJ, Ne l'oublions jamais: l'art n'a d'action que s'il est sincère. Je le répéterai encore, par aucune ruse l'artiste n'arrivera à nous donner des émolions qu'il n'aurait pas éprouvées lui-môme, à nous suggérer des images qu'il n'aurait pas connues d'abord. Nous ne verrons dans son œuvre que ce qu'il y aura mis réellemenl. L'image particulière qu'il nous place devant les yeux ne fera donc fonction do symbole que si vraiment il a eu d'abord une idée générale, trop large pour entrer dans le cadre étroit qui lui était imposé. 11 faut qu'il se soit efforcé d'en perdre le moins possible, de la condenser fout entière dans celte simple figure, désespéré de n'avoir pas pour la traduire des moyens d'expression plus amples, obsé<lé d'images qui lui réclamaient une place dans sa composition. Son œuvre ne serait pas vraiment symbolique, s'il pouvait la croire achevée. Interroge/, un artiste qui ait le sens du symbole; demandez-lui de vous faire luimême le commentaire de son œuvre : vous serez, surpris de l'abondance de sa glose. Que do choses il voulait dire! A-t-il réussi â les exprimer toutes bien clairement? Non, sans doute, puisque nous n'y avions pas pensé. Le meilleur peut-être en est perdu, La réalité ne vaut Jamais nos révcs. Tout poète nous dira que ses plus beaux poèmes n'ont jamaisé té écrits. Mais peut-on dire pour cela qu'ils aient été conçus en vain? Quelque chose en reste dans l'œuvre
L IMAlilN.VTIQN HBl'UKSENTATIVi;,
définitive; si peu que ce soit, cela sulfit pour & readre plus évocalrice qu'une autre : nous la sentons plètc, et nous a^vons une tendance à la compléter. Ce n'est pas une énigme que nous nous appliquons à résoudre. Noua n'essayons pas de deviner cp que l'artiste a voulu dire : nous laissons se développer les images latentes incluses dans son œuvre, et elles s'en dégagent avec d'autant plus d'abondance, avec une force d'expansion d'autant plus grande qu'elles y avaient été plus condensées.
Oq conçoit quelle valeur esthétique peut prendre une œuvre d'arl grâce à ce symbolisme. Sa force d'expression en est accrue d'une manière remarquable. On trouve, sculptés dans un certain nombre de cathédrales, de petits médaillons oii estQgurée la série des mois, avec leurs travaux caractéristiques. A .\uiiens, par exemple, Mars est représenté par un paysan qui, d'un effort obstiné, bêche et retourne la terre: Juillet fait tomber le blé sous sa faucille; Septembre récolte les fruits; Novembre sème. C'est peu de chose en soi ; ces figurines sont d'un art un peu fruste et sommaire; mais elles ont une valeur de symboles, et ce symbolisme les élargit. Comme le remarque Emile Mille ', cette œuvre est de vraie poésie : « dans ces petits tableaux, l'homme fait des gestes éternels. Sans doute, c'est le paysan de France que l'artiste a voulu représenter, mais c'est aussi l'homme de tous les lemps courbé' vers la terra, l'immortel Adam. » jVinsi l'image qui nous est présentée, si élémentaire qu'elle soit, se complète de
I' Uni y. Arl relii/iei
lous ies souvenirs qu'elle évoque, el grâce à celle snrie de résonance mentale prend daus notre imngination une bin^ulièrc. ampleur, comme dans un YÎolon le pelit son gr^le de la corde, qui par luimême sérail à peine perceptible, s'ampllQeaux échos de la caisse sonore et devient celte voix pleine, vibrante, richement timbrée, où l'oreille dislingue toute une harmonie.
Comme production de l'art moderne, je cilcrai le sombre et beau monument que narlholomé a dédié aux morts. Los images réelles qu'il nous présente, par leur beauté sculpturale et leur expression, produisent une impression première qui est déjà très forte. Ces groupes lamentables, ces bras qui se tendent, ce geste d'adieu de la jeune fille qui se relourne vers la vie, ces mourants, peut-ôtre ces morts qui se soutiennent l'ua l'autre, qui s'aident à franchir le seuil lugubre, démenti vraiment sublime à la dure parole qui veut que l'on meure seul, tout cela est bien Tait pour frapper l'imagination. Mais bientôt, entraînée par une suggestion irrésistible, notre pensée va plus loin encore. L'œuvre va prendre un sens nouveau, plus large que le premier. Nous comprendrons que ces images ne sont pas la représentation d'un fait particulier', mais d'une loi, d'une loi terrible. Ces ligures deviendront le symbole de notre destinée à tous. Cet homme, cette femme qui la main sur l'épaule entrent d'un pas égal dans la sombre crypte, ce sont les couples humains qui se rejoignent au tombeau. Ce triste cortège, ce sont nos angoisses, nos regrets, nos résignalions el nos désespoirH devant la mort. Ainsi derrière l'image qui nous est présentée nous croyons entrevoir dans uni
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perspective illimilëe de nouvelles images à l'infîni; dans tes douleurs nous sentons quelque chose de loule la douleur humaine. De là l'émolion profonde ijni ne peut manquer de nous pénétrer. '
D'autres œuvres symboliseront la joie, l'espérance, l'amour, les ivresses du printemps delà vie, la sérénité d'une belle vieillesse ; et de tels symboles, malgré leur air d'abstraction, seront poétiques par l'écho sympathique que de tels sentiments ne peuvent manquer d'avoir dans tous les cœurs, .-si l'œuvre en a été pénétrée elle-même. L'artiste n'est d'ailleurs pas voué aux redites, 11 a le droit d'être original. Selon qu'il les caractérisera par telle ou telle image, il pourra nous dire ce qu'il pense de la religion, de la justice telle que nous l'entendons, de la charité telle qu'elle devrait être, du luxe, de la misère, de la lutte des classes. Il pourra mettre dans son œuvre toute une morale, toute une philo.sophie. Ce n"esl [nis nous qui l'en bliimerons. Nous avons résolument rompu avec cette critique étroite qui n'a souci que des qualités de nieller. Nous estimons plus belle l'a-uvre d'art à laquelle ont été employées des facultés plus hautes. Qu'elle ail le mérite de l'exécution, c'est bien déjà; mais qu'elle melte l'imagination en mouvement par sa poésie, qu'elle louche le cœur par son expression, c'est mieux encore; et si par surcroit elle nous apporte une pensée, n'est-ce pas alors que l'éniotiou esthétique doit Être porLéaà sa plénitude et à son maximum d'intensité? Ce sera l'Orne entière qui entrera en vibration.
PAi) i'LllSI
D'autres symboles reprt-senlcnl les choses par une persoimi/icalion. Reprenons un des esemples que nous citions luut i> l'heure. Il s'a^ril de figurer la guerre. Au Heu de nous en présenter un épisode caractéristique, on nous montrera, comme l'a fait Gérôme, une femme casquée, au visage farouche, la bouche distendue dans un effort d'horrible clameur.
Très souvent il arrive que les deux formes de symbolisme sont réunies dans une miJmc composition. C'est ce qu'a fait Hude dans son groupe de l'Arc de Triomphe. Tandis que les hommes armés qui vont le glaive haut d'un si bel élan représentent par exemple tj-pique le départ pour la frontière, la figure volante qui plane au-dessus d'eux représente en le personnillant l'appel aux armes, le cri de guerre, le cliaut héroïque qui entraîne tout un peuple au combat. Dans le tableau de l'rudhon, le Crime est représenté par un assassin qui fuit, tandis que la Justice et la Vengeance divine sont personnifiées. Dans une composition décorative de Prouvé, La Nuit qui passe est personnifiée par une tête de femme qui semble glisser dans l'espace, indilTérenle, les yeux clos, tandis que dans sa sombre chevelure elle entraîne, représentés en imagos saisissantes, le crime, la souffrance, le sommeil et l'amour.
Ces personniGcalions sont d'une grande ressource dans la composition décorative. Elles nous donnent par leur contraste avec les images de la vie réelle
128 l'imagination représentative.
rimpression du merveilleux ; elles nous mettent sous les yeux des figures vivantes, animées, qui par leur mimique expressive peuvent traduire clairement les symboles les plus compliqués. Il ne faudrait pas mettre un sculpteur au défi de nous représenter en images plastiques cette idée, assez peu sculpturale au premier abord, que « nous avons mis bien du temps à reconnaître le génie de Delacroix, mais qu'il a fini par s'imposer à Tadmiration de la postérité ». N'est-ce que cela? Sur un haut piédestal nous placerons le buste de l'artiste. Une jeune femme, soulevée par un vieillard, tendra une palme vers le buste; un jeune homme, tournant la tête, regardera en faisant le geste d'applaudir ; et ce sera, si vous le voulez bien, le Temps élevant enfin la Renommée de l'artiste à la hauteur de son génie, aux applaudissements de la Postérité. C'est à peu près sur ce thème que Dalou a composé son monument à Delacroix. La valeur d'art de ces figures est grande; leur groupement fournit une ligne harmonieuse, qui de la base du monument jusqu'au buste qui le couronne conduit par degrés le regard et ramène l'attention vers la figure principale. Mais la formule même sur laquelle est établie cette composition allégorique est assez accessible; je ne suppose pas que pour imaginer ce symbole le sculpteur ait eu besoin de se mettre l'esprit à la torture, pas plus que nous n'avons besoin d'une sagacité exceptionnelle pour l'interpréter. En général les symboles de ce genre se composent d'eux-mêmes et se lisent couramment.
Est-ce à dire qu'ils soient en eux-mêmes quelque chose de très simple? Bien au contraire. Entre ce
LES FIGORES SVMBOLIQIES. 129
vieillard qui soulève dans ses bras une jeune femme, et celle idée abstraite qun le renom d'un arlislu grandit avec le lemps, il y a des analogies sans doute, mais étrangement lointaines; el cest une chose vraiment surprenante que nous puissions effectuer avec cette aisance le rapprochement voulu. Seule une imagination rompue h la pratique du symbolisme devrait, semble-l-il, être capable d'un tel tour de force. Mais c'est justement notre cas. Tous tant que nous sommes, dès notre enfance nous nous sommes exercés à manier des symboles; la plupart de ces représentations figurées nous sont tellement familières que nous les reconnaissons du premier coup; dans les plus originales il y a toujours une part de convention, qui nous aide à deviner le reste, Enfin et surtout cette fai^on d'exprimer les idées est d'un emploi constant dans le langage, On l'a remarque depuis longtemps : nous sommes incapables d'ab&traclion pure; toute langue est faite de métaphores; nous ne saurions parler autrement qu'en style figuré. Toute phrase que nous prononçons, si abstraite qu'elle soit, fait appel à l'imagination mythique, car le sujet en est toujours plus ou moins personniHé. Voilii d'où noua vient surtout notre expérience des symboles. Les plus étranges personnifications artistiques ne sauraieninous surprendre; à chaque instant nous en trouvons dans le parler courant de bien plus bizarres, que l'artiste ne se risquerait môme pas L traduire en images plastiques. U se contente des plus simples. On peut en faire l'expérience, on s'assurera que, dans ses symbolesJes plus hardis, l'art ne fait d'ordinaire que développer les images latentes contenues dans quelque assez
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banale m(5taphore du langage le plus usuel. Et c'est pour cela que nous les interprétons, comme ils ont été conçus, avec tant d'aisance.
On entrevoit le danger. Ce symbolisme est trop facile. On Ta prodigué jusqu'à la satiété dans Tart. Nous sommes vraiment obsédés de ces figures conventionnelles qui, pour avoir été trop souvent reproduites, ont perdu toute vertu suggestive, comme ces phrases toutes faites auxquelles on n'attache plus aucun sens à force de les répéter. Que disent à notre imagination ces innombrables effigies qui nous représentent l'Amour, la Sagesse, l'Inspiration poétique, le Génie du commerce, l'Aurore, l'Écho, l'Océan, les Fleuves, les Sources; ou si l'on préfère des images plus modernes, la Physique, la Chimie, l'Archéologie, la République, la Ville de Paria? Toute cette mythologie h'esl-elle pas bien banale, bien usée, et d'une insupportable monotonie? Ce ne sont même pas des symboles. Ce sont des figures d'homme et de femme, correctes de forme peut-être, mais tellement impersonnelles, tellement dénuées d'expression symbolique que pour les distinguer les unes des autres et leur donner un nom il faut faire attention à l'emblênle convenu, trident, caducée ou balance, dont elles sont marquées comme d'une estampille.
L'artiste sans doute ne peut renoncer aux personnifications. Sans elles il ne saurait exprimer certaines pensées. Mais il doit se garder de les puiser dans le répertoire traditionnel; il faut qu'il écarte ces images toutes faites qui se présentent les premières à l'esprit, et se mette un peu en frais d'imagination. Libre à lui de revenir à l'antique mythologie; mais que ce ne soit pas pour reproduire ces froides
LES FIGURES BYSllIOLrQL'F.H.
allégories clans lesquelles elle s'est figée ; que ce soit pour leur rendre la vie et rcxpression. Qu'il réagisse surtout contre celte tendance au pur anthropomorphisme, à laquelle l'art hellénique lui-môme n'a pas su résister, et qui n'est au fond que paresse d'imagination. Personnifier les choses, ce ne doit pas Otre seuleraentles humaniser. Voyez par exemple l'Apollon Pjthien, Il est beau, il est vainqueur. Vous admirez l'élégance de ses formes, la sérénité de son triomphe. Mais que voua représcnte-t-il? Rien de la nature. Rien de la puissance qu'il eût dû personnilîer. C'est une image tout humaine, qui ne saurait avoir qu'une expression toute morale. Maintenant regardez par contraste, dans la galerie d'Apollon, le plafond de Delacroi.x! Quelle flamme, quel rayonnement dans ce terrible archer qui, l'arc tendu, darde sur le monstre qu'il va percer un regard élincelant! Du premier coup nous l'avons reconnu : c'est le dieu solaire, le rayonnant, le purificateur, qui chasse devant lui les monstres impurs, nés de la fange et des ténèbres. Il nous apparaît avec une forme humaine, mais dans un éclat lumineux qui le transligure; les forces de la nature sont en lui, et nous comprenons qu'on l'ait adoré comme un Tout-Puissant.
Si l'artiste a une imagination de poète, il pourra rajeunir le symbole le plus usé. Personnifier la brise du soir en un petit génie ailé, c'est là une idée qui a pu être gracieuse au temps jadis, mais dont l'art a tellement usé qu'il semble Lien difficile d'en rien tirer de nouveau. Prudhon a pu pourtant revenir à ce molif banal et lui rendre toute sa fraîcheur d'expression dans ce zépliir souriant et léger qui, se
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balançant au-dessus d'un ruisseau, l'eflleure de âOii pied, œuvre de grâce exquise et de pure pofeie. 11 n'esl pas dilïicile de personnifier le Silence en une figure quelconque qui se met le doigl sur la bouche. Mais comment rendre à ce symbole connu sa vertu suggestive? Sous un ciel immense criblé d'étoiles, au bord d'une grève blanchie par la lune et semée de roches noires, Lèvy-Dhurmer nous montrera une femme qui se scelle la bouche de ses deux doigts, muette et mystérieuse dans ses longs voiles qui retombent en plis de suaire; et celle image, qu'E. Poe eût aimée, nous parle du grand silence de la solitude : » El la lune cessa de faire péniblement sa roule dans le ciel — et les eaux redescendirent dans leur lit et y restèrent — et les nénuphars ne soupirèrent plus — et il ne s'éleva plus de leur foule le moindre murmure, ni l'ombre d'un son dans tout !e vaste désert sans limites h.
Dans une simple personnification on peut mettre une pensée éuigmalique, inquiétante et profonde. Pour symboliser la mélancolie, Albert Durer nous montre une femme assise, les yeux fixes, dana om attitude d'accablement; sa main pendanle laissé tomber un compas; autour d'elle, en désordre, des attributs de science. Par la fcnCtre ouverte, on voit au loin la mer; dans le ciel brille un astre étrange, comète, étoile filante, inonde qui va s'éteindre. D'où vient à cette femme une telle désespérance? En descendant au fond de la science, qu'a-t-elle vu, qui lui donne ce regard fixe, regard de sphinx qu'épouvanterait sa propre énigme? Quoi donc? Le dernier mot de toutes choses serail-il néant? Malgré nous, toujours nous revenons à ces yeux d'angoisse et de
lYMBOLlQliEfi,
mystère. Dans cette composition saisissante, Albert Durer n'a pas mis seulement des images, il a mis un effort de pensée pliilosopliique.
Enfin voici le symbolisme par irimsposHion, le plus hanii de tous, celui dans lequel on nous représente la chose à laquelle on veut nous faire penser par une image d'ordre tout différent,
Toule figure symbolique de ce genre est à double sens. Soit par exemple l'épervieraux ailes déployées qui figure sur les monuments funéraires de l'antique Egypte. Au sens propre et littéral, c'est l'image d'un oiseau. Au sens figuré, c'est l'image de la chose ailée et légère par excellence, de l'ame délivrée du poids du corps et planant au-dessus du monde matiîriel. Cette figure a donc deux significations superposées; elle représente une chose qui en représente une autre; sa vertu suggestive est ainsi élevée à la deuxième puissance. Dans tout symbole par transposition on trouverait de môme ces deux significations, l'une positive, l'autre figurée, reliées entre elles de telle manière que nous puissions passer sans trop d'eiïort de l'une à l'autre.
A la rigueur toute chose, par convention préalable, pourrait en représenter une autre. Il serait môme assez facile de combiner une écriture figurée dans laquelle les idées, au lieu d'être désignées par des mots, le seraient par des images choisies arbitrairement une fois pour toutes. On conviendrait
134 1. 'imagination hepbésentative.
par exemple qu'une rose représentera l'aclion marcher, un palmier la fièvre, un marteau la pluie, et ainsi de sulLe. Ce langage symbolique, indéchiffrable pour le vulgaire, aurait pour les initiés un sens précis. Je n'oserais affirmer que ce procédé n'a jamais été employé dans les représentations symboliques; mais certainement on en trouverait peu d'exemples. Il est trop peu sublil, et tout symbole veut être ingénieux. Je crois qu'à la longue les symboles peuvent devenir absolument conventionnels, leur forme primitive finissant par se dénaturer au point de devenir méconnaissable, mais qu'à l'origine ils ne le sont jamais. En cherchant bien, on trouverait toujours entre l'objet qui nous est mis devant les yeux et l'idée qu'il doit suggérer quelque rapport naturel. Dans tous les cas il faut que ce rapport existe et soit perçu pour que le symbole produise un effet esthétique; car à cette condition seule nous sentirons entre ses deux significations une harmonie.
Ici encore, comme dans toute transposition symbolique, nous allons trouver des rapports d'association et des rapports d'analogie.
Le symbolisme par association consistera à nous présenter, en lieu et place de la chose à laquelle on veut nous faire penser, un objet qui nous la rappelle. Ce sera par exemple, comme dans les hiéroglyphes égyptiens, un bras pour signifier la force agissante, deux jambes pour signifier la marche. L'outil ne pourra manquer de faire songer à celui qui le manie, ou à la profession : l<> marteau au forgeron, la rame au navigateur, une panoplie au métier des armes, une lyre à la musique ; ainsi par quelques emblèmes
LES FIGlTREa SYMBOLIQUES. 13S
très simples on pourra évoquer, sans les figurer posilivement, des images très complexes. L'insigne rappellera la dignilé. Une simple croix désignera le Christ; un calice avec une hoslie sera représentatif de toutes les idées qu'il peut évoquer, sacrifice de la messe, incarnation, rédemption, foi catholique. Dans tout monument destiné au culte, on prodiguera les ornementa religieux ou liturgiques, comme pour y rendre la divinité plus présente : partout où se porteront les yeux, une image se présentera qui ramènera l'esprit du fidèle à l'objet du culte. Dans un panneau décoratif ayant pour sujet principal une figure allégorique, l'artiste introduira presque toujours, pour <^quilibrer sa composition, quelques emblèmes; et il les choisira dans l'ordre des choses qui peuvent désigner le plus clairement, en le symbolisant par association, le sujet de cette allégorie. La Paix se reconnaîtra à son rameau d'olivier; l'Été j aura pour emblème un épi de blé, une faucille; | l'Automne une fleur d'arrière -saison, un pampre qui se pare de ses plus riches couleurs avant de se flétrir. L'essentiel sera toujours que l'emblème soit choisi parmi les images typiques, point de départ d'innombrables associations, qui peuvent le mieux évoquer le souvenir de la chose représentée. Au reste l'artiste n'a pas grand effort à faire pour les trouver, car d'ordinaire ce sont celles qui spontanément se présenteront à son esprit dans le travail de la composition. Quelles images nous feront le mieux penser au Printemps? Précisément celles que ce mot évoque tout d'abord. Ici comme toujours, le procédé le plus sûr pour arriver à l'expression juste et forte est de laisser li\ toutes les formules de convention, et de
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comiiieiicer par se péïK^trer k fond de l'idée (juc l'on veuL rendre.
Quand depuis longtemps un emblème a servi d'aHribut dialincLif pour désigner une chose, l'idée de l'emblème et l'idée de ia chose désignée s'associent si bien dans notre esprit, qu'elles tendent à se confondre; aussi ne nous étonnerons-nous pas que dans certaines compositions symboliques remblème soit employé non seulement pour désigner, mais vraiment pour représenter la chose. Un personnage historique, une ville, un peuple sera figuré par ses armoiries. Louis XII sera représenté par son porcépic, Anne de Bretagne par son hermine, François I" par sa salamandre, Louis XIV par son soleil, Napoléon par son aigle, Venise par son lion ailé, l'Angleterre par son léopard. Toute guerre suscite des tableaux symboliques dans lesquels on voit aux prises, non les nations ou les souverains, mais les animaux qui leur servent d'armoiries. D'association en association, le sens d'un emblème arrive parfois à se transposer d'une manière étonnante, et il est curieux de retrouver les étapes de celte métamorphose : ainsi la eliouelLe représentera la sagesse parce que d'une manière ou de l'autre elle esl devenue l'attribut distinctif de Palias.
Le symbolisme par analogie consistera à nous présenter, au lieu de l'objet auquel on veut nous faire penser, un autre objet qui lui soit de quelque manière comparable- C'est à proprement parler une métaphore : des deux termes de la comparaison que l'on présenteàl'esprit, on exprime positivement l'un et l'on sous-enlend l'autre. Quelquefois les deux termes de la comparaison sont de mémo ordre,
W LES rifiUHKH SVMBOLiyrES, 137
comrao lorsque l'on représente le soleil par une roue. Mais le plus souvent, car c'est en ce cas seulement que le symbolisme a toute sa raison d'âtre, une idée d'ordre intellectuel ou moral sera représentée par une image sensible : ainsi l'Esprit saint par une colombe, la Trinité par un triangle, l'éternité par un serpent qui se mord la queue, la mort par une torche éteinte ou une colonne brisée, le temps par un sablier ailé. Sur certains vases chinois on trouvera la repré.sentation d'une poire comme emblème de longévité ; idéal Lien chinois de vieillesse béale , fondante et dodue . On exprimera volontiers une qualité morale par l'image d'un animal qui ait à un degré éminent cette qualité : le coq sera l'emblème de la vigilance, le chien de la fidélité, le lion du courage. La flore aussi fournira un riche répertoire d'emblèmes symboliques : chaque fleur, par son altitude, par sa couleur, par son parfum éveille en nous des senlimenls spéciaux que notre imagination a une tendance à lui attribuer à elle-même; elle prend ainsi une expression morale qui la rend propre à servir d'emblème. Dans le langage des fleurs, la violette signifiera modestie, le lis pureté, le souci jalousie, etc.
Je ne cite ici que les symboles traditionnels; mais il va sans dire que l'artiste ne s'en tiendra pas à ceux-là, qu'il les dédaignera au contraire comme un poète dédaigne les métaphores rebattues, et concevra entre les choses de plus subtiles analogies. Le vrai symboliste doit être capable de suivre une même idée à travers toutes les transpositions, de retrouver l'équivalent d'une chose dans tous les ordres de la nature, d'imaginer tontes les mélempsychoses.
I l'imagination hkprésentative.
... J'ai d'abonl été dans les vieux iges, Une haute montagne emplissant l'horizon; Puis, flme encore aveugle et brisant ma prison, Je montai d'un degré dans l'échelle des êtres, Je fus un chêne, et j'eus des autels ei des prftres, Et je jetai des bruits étranges dans les airs; Puis je futi un lion rËvont dans les déserts. Parlant h. In nuit sombre avec sa voix grondante; Maintenant je suis homme, et je m'appelle Dante '.
Voilà comment, dans des images d'ordre tout différent, l'imagination peut retrouver une môme idée, un môme sentiment, un même caractère, et grâceâ ces correspondances varier à l'infini son mode d'expreasioD.
Ce symbolisme par métaphore est dans l'art décoratif une véritable obligation. Le décorateur cherchera toujours à établir une certaine analogie entre les figures dont il orne un objet et les idées ou les sentiments que cet objet nous suggère par sa forme, par son usage et sa destination. Cherchez par exemple un molif de reliure pour la Mei- de Richepin, pour les Émaux el Caméen de Th. Gautier, pour le Règne, du Silence de Rodenbach, pour ■ VÉthique de Spinosa. 11 va de soi que pour traduire en langage plastique les vers de Richepin vous évoquerez plutôt des images un peu grasses et seo- i suelles, et ne craindrez pas l'outrance des personni- | fications. Th. Gautier vous indique lui-môme dans quel ordre d'idées vous devez chercher des emblèmes pour sa poésie : ce sera nécessairement quelque chose de fin, de précieux, de coloré, des Hgures aux j teintes nelles et vives, cernées d'un Irait précis. |
mplai;
LES FIGCRES SYMBOLIQUES. 139
Sur la couverture du poëme de Rodenbach, ce seront des tons de mélancolie; des fleurs retombantes, ou bien entrevues dans une brume ; quelques images indécises el tristes, vagues impressions de crépuscule. Eulin, vous montreriez que vous êtes privé à un degré surprenant du sens du symbole, si pour relier votre Spinosa vous pensiez, à quoi que ce soit d'imagé et de coloré : seul un décor abstrait et d'une rigide géométrie pourra convenir à l'austère penseur. Pour les détails, votre imagination peut se donner carrière; mais toujours le ton général du décor est rigoureusement déterminé d'avance par des raisons de convenance et d'analogie.
Compliquez encore la métaphore, meltez-Ia en action, et vous aurez l'allégorie. Dans la langue des signes figurés, si l'emblème est le mot, l'allégorie est la phrase. Une composition allégorique qui nous montre quelque figure agissante est vraiment une proposition complète, qui a son sujet, son verbe, et son complément. Le sujet, c'est la figure principale; le verbe, c'est l'action qu'elle accomplit; le complément, ce sont les figures accessoires sur lesquelles se porte son action. Vous pourriez môme, si vous le vouliez, trouver dans de telles compositions l'équivalent del'épithète poétique : ce seront les emblèmes significatifs dont on entoure une figure pour la qualifier. Ce rapprochement vous semble-l-il un peu forcé? Plus vous y rélléchirez au contraire, plus vous trouverez d'analogies entre ces deux procédés d'expression. Étudiez une composition allégorique, vous serez surpris de l'aisance avec laquelle elle se formule en phrases dans votre pensée; elle semble entrer d'elle-même dans les moules de la proposition j
kiujoan **!
1 fSciimit
i llE!'nESE>TATlVE.
verbale. Cette harmonie s'explique: presciueloujoan" l'artiste, en mètne temps qu'il compose ses figures symboliques, se les traduit à lui-mâmc par la parole intérieure. 11 ne les imagine pas seulement, il les pense; il pense aussi aux idées qu'il veut rendre; et ce mouvement d'idées a forcément une influence sur le cours de sa rêverie. Les images qui lui apparaissent ne peuvent manquer de prendre dans une certaine mesure les allures el le rythme de la pensée logique qui les accompagne. Les phrases que nous trouverons pour les décrire seront souvent celles-là mêmes dont il s'était servi, le thème verbal sur lequel il a composé son œuvre, ce dont on peut s'assurer quand il nous en donne lui m^me la glose sommaire. On ne saurait d'ailleuii nier I existence 3 courant souterrain de pensfe logique, quand on le voit affleurer dans plus d une compo'silion symbolique. De là ces inscriptions marquées sur les personnages m&mes pour nous apprendre leur nom, et ces paroles qui leur sortent de la bouche, procédé naïf pour souligner par une indication verbale le ms du symbole. De là, chez nos décorateurs les plus raffinés, ces devises symboliques que l'on ne doit pas trop s'étonnerde voir ainsi figurer au milieu même de la composition. Ce vers que l'artiste a gravé sur le bois ou le cristal et qu'il a entouré d'emblèmes, il l'avait présent à l'esprit au moment a la création; il se le chantait à lui-môme, el prenait plaisir à en traduire la couleur et la sonorîlé môme dans les images qu'évoquait sa fantaisie; quand il n'y eût pas lait attention, d'elles-mêmes, 1 par instinct d'harmonie, ses visions eussent pris le I ton de celte chanson intérieure et en eussent fait la
LES FIGfnES SYMBOLIQUES.
contre-parlie. Tel était sod état d'âme. Pourquoi donc ne nous le rcndraiL-il pas inlégraleDienlî Le vers peut entrer en toutes lettres dans le décor. Il y fera bonne figure. Il noua donnera le plaisir délicat de voir la même idée figurée à la fois sous deux formes, l'une poétique, l'autre pittoresque, avec de mystérieuses et délicieuses correspondances entre les deux.
On a critiqué ces devises dont nos symbolistes ornent si volontiers leurs compositions décoratives; on les a trouvées prétentieuses et déplacées; on a dit que ce mélange d'art et de littérature était de l'incohérence. C'est parler en profane. Les mots ne sont pas déplacés au milieu de figures embléma* tiques. Ne sont-ils pas, eux aussi, des images et des symboles? Ils sont un prétexte à beaux linéaments. Ils prennent, par association d'idées, l'éclat, la coloration, la sonorité des objets qu'ils représentent, le caractère moral des sentiments qu'ils expriment. Ils ont leur poésie, qu'ils communiquent à l'objet sur lequel ils sont gravés. Us ont la véritable beauté décorative, cette beauté rayonnante qui ne garde pas pour elle-même son éclat, mais le répand sur les choses qui l'entourent. Partant un jour du décor symbolifjue, E. Galle disait que l'emblème est meuhlanl, parce qu'il fait l'efl'et d'un point plus lumineux qui attire l'alteDlioD sur l'oLjet. On peut en dire autant du mot. Une belle et fiére devise, dans une vaste salle, fait l'effet d'un flambeau qui l'illumine tout entière. — Mais ici je crois bien que nous sommes arrivés aux dernières limites, celles où le symbolisme, à force de vouloir se faire expressif, se confond avec la littérature, et dans son suprême
142 l'imagination rephesentative.
effort pour traduire i'Id<''e, ne trouve plus que des
mots pour la rendre.
Il csl impossible de méconnailre la haute valeur esth<^ti(|ue de ce symbolisme par trausposition. Il est à l'art ce que le style figuré est à la poésie. Par les correspoudances qu'il établit entre le sens littéral de l'emblème et son sens figuré, il produit une impression d'harmonie. Il fait passer devant nos yeux des images déjà poétiques, derrière lesquelles notre esprit en voit apparaître d'autres, plus idéales encore. Il nous fait trouver je ne sais quel charme aux sentiments les plus tristes, en leur donnant une sorte de résonance dans l'imagination. Entin la dernière chose qu'on puisse lui reprocher, c'est à coup sûr d'être banal.
On l'accuserait plutôt d'ôtre bizarre et énigmatique. Le reproche, il faut l'avouer, est trop souvent mérité. Les symbolistes sont souvent obscurs. Ils le sont même parfois à un degré si surprenant, qu'il est évident qu'ils le font exprès. Prétention à la profondeur; dédain des fagons de parler accessibles au vulgaire; orgueil d'être seul avec quelques rares initiés à connaître le mot d'une énigme ; iustinct de cachotterie qui fait que l'on aime à posséder un tiroir secret, un cofl'rel à combinaisons mystérieuses, quand bien même on n'aurait rien de très précieux S mettre dedans; attrait un peu morbide de l'étrange: on pourrait trouver de tout cela dans le parti pris d'obscurité de quelques symbolistes. Mais ne lui cherchons pas de trop mesquines raisons. Il faut J voir avant tout un principe d'art, exagération d'une idée juste. Sensibles à l'attrait du style figuré et comprenant qu'il a une réelle valeur esthétique,
i FIGL'RES HVMBOLliJUEM.
certains artistes s'y enfoncent à plaisir. S'il est intércssanl de donner à un emblème, outre sa signification littérale, un sens Gguré, pourquoi ne pas aller plus loin, et ne pas imaginer des figures qui pourraient recevotr plusieurs interprétations équivalentes? Selon Origine, il y a dans l'Écriture trois sens, le littéral, le moral et le mysliijue. Au xii' siècle, il fut reçu que chacun des Quatre Animaux avait une triple signification; on admit qu'ils symbolisaient à la fois les mystères de la vie du Christ, les Évangélistes et les vertus des Élus, L'Homme, c'était l'Incarnation, ou saint Mathieu, ou la Raison; le Veau représentait la Passion, ou saint Luc, ou l'Abnégation, etc. Ou bien, pourquoi ne pas élever la vertu représentative du symbole à la troisième, à la quatrième, à la W puissance, en convenant que les images qu'il nous suggère représenteront elles-mfimes par métaphore d'autres images, celleslà d'autres encore, et ainsi de suite? Si invraisemblable que semble ce système, il a souvent été proposé dans l'interprétation des œuvres symboliques; et qui pis est, il a été parfois pratiqué dans leur composition. On s'évertue par exemple à trouver le sens véritable de mainte figure allégorique de la Divine Comédie. Que signilie ce lion que le poêle rencontre au sortir de la forêt obscure, et qui semble vouloir lui barrer le chemin? Est-ce Florence, ou l'Orgueil, ou autre chose? Qu'est-ce surtout que cette Béatrix qui le mène au terme de sa dure épreuve? Est-ce le souvenir de la femme aimée, ou son âme, ou l'amour humain exalté et transposé en amour divin, ou l'aspiration vers l'idûal, ou la théologie? Chaque commentateur apporte son interpré-
lation. Je croîs que toutes se valenl, car si l'c consulté le poète, sans doute il eût répondu qu'il les admellail toutes : telles sont bien les idées que simultanément ou successivement il a entendu exprimer dans ce même symbole. Nul doule que certains artistes ne mettent de semblables profondeurs dans le commentaire qu'ils se donnent à eusmêmes de leurs œuvres.
Souvent aussi les symbolistes sont obscurs sans le vouloir. Ils peuvent avoir une imagination exceptionnelle, qui dépasse la ndtre au point qu'il nous est impossible de les suivre; ces transpositions, qui ne sont pour eux qu'un jeu, peuvent nous déconcerter par leur hardiesse. Dans ce cas, pourrait-on dire, si nous ne comprenons pas, c'est par notre faute : la phrase la plus claire est toujours obscure pour quelqu'un. Mais c'est aussi par la faute des artistes. Ils sont victimes d'une illusion ; ayant bien présentes à l'esprit les idées qu'ils veulent exprimer, ils les retrouvent sans peine dans le symbole par lequel ils les représentent; ils vont par une pente toute naturelle de l'idée à l'image. Mais il n'en est pas de même pour le spectateur, qui doit remonter de l'image à l'idée. Il faudrait lui fournir quelques discrètes indications, le mettre sur la voie, le guider sans en avoir l'air. C'est un art délicat. N'est pas symboliste qui veut. Si l'on me montre seulement l'envers de réloffe en me chargeant de deviner l'endroit, je resterai perplexe. Le danger du symbolisme, c'est de tourner au rébus, à l'énigme, au cryptogramme, et d'exiger de l'intelligence un eFTort d'interprétation parfois excessif, quand il devrait s'adresser avant tout à l'imagination pour la frapper
^^g LRs FltitltËS SVMUOLIQ(IE!>.
direclement. Certaines alk'gorieB semblotit faites pour exercer la sagacité de l'OMipe tin café de l'Univers, plutût que pour donner une sensation d'art. Déconcerté, le spectateur contemple ces fif^ures cabalistiques, étrange grimoire dont il cherche en vain la clef. Figurez-vous que, lisant un poème très riche en comparaisons et en métaphores, vous dessiniez rapidement sur une feuille de papier les images que cette lecture vous suggère : vous obtiendrez ainsi une sorte d'illustration bizarre, qui représenterait assez bien, en images visuelles, la pensée du poète. Maintenant montrez votre feuille à qui n'aurait pas le texte .«oiis les yeux. Certaines visions, qui produisaient le plus charmant effet quand elles ne faisaient que passer dans le poème, évoquées un instant par le jeu subtil des métaphores, sembleront presque monstrueuses quand on les verra ainsi étalées et comme solidifiées. Elles ' ne choqueront pas seulement, elles sembleront inintelligibles; le fil qui nous aurait permis de nous retrouver dans ce labyrinthe a été coupé. Dans une étude sur le symbolisme littéraire, J. Lemaltre, après avoir cité quelques pièces particulièrement énigmaliques, constate que ce sont là des séries de mots comme on en forme en rêve : « Vous avez dû le remarquer. Quelquefois, en dormant, l'on compose et l'on récite des vers que l'on comprend, et que l'on trouve admirables. Quand, d'aventure, on se les rappelle encor au réveil, plus rien, l'idée s'est évanouie. C'est que, dans le sommeil, on attachait à ces mots des significations particulières qu'on ne retrouve plus ; on les unissait par des rapports qu'on ne ressaisit pas davantage. Et, si l'on s'y applique
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trop longlemps, on en peut souffrir jusqu' goisse la plus douloureuse'. » Telle est bien l'iinpression que produisent, il faut le reconnaître, certaines compositions et décorations symbolistes. Ont-elles été i^lagin^^es en rêve? Ou bien faut-il croire que l'artiste n'avait pas toute sa lucidité au moment où il les a conçues? Non, il était de sangfroid. Pour lui, ces emblèmes avaient un sens ti-èfl raisonnable; mais faute d'indications qui nous mettent sur la voie, nous ne pouvons savoir ce que cela veut dire. Prise au sens littéral et considérée comme un tableau ordinaire, l'œuvre ne nous offre que des images absurdes; nous nous rejetons alors sur l'inlerprélation figurée, qui nous échappe. De sorte que nous n'y comprenons plus rien. Qu'on la regarde à l'endroit, qu'on la retourne pour la regarder à l'envers, la composition n'a aucun sens.
Il est bon de signaler celte fâcheuse tendance à la bizarrerie et à l'obscurité; non certes pour dissuader l'artiste de se lancer dans le symbolisme, autant vaudrait prier le poêle de renoncer à l'emploi du style figuré; mais pour lui indiquer l'écueil, et chercher avec lui comment on pourrait l'éviter.
L'idéal serait que l'œuvre, k ne la prendre qu'au sens propre, eût un sens complet. Celui-là seul est vraiment créateur de symboles qui saura rendre ses idées en images si plastiques et vivantes que, conàdérées en elles-mêmes, et quand elles ne devraieni avoir aucune'significalion emblématique, elles produiraient déjà une impression d'art et de beauté. Quand alors nous y découvrirons par surcroît ua