LES FIGURES SYMBOLIQUES. U
nous émeut, c'est l'essenLiel ; il nous donne des émotions analogues à celles qui l'ont inspiré : que pouvons-nous demander de plus? Il en est de môme dans l'art symbolique. Devant une œuvre composée par un artiste qui a vraiment le sens du -symbole, notre imagination entrera en jeu; et les images qui se présenteront spontanément à nous, les impressions que nous ressentirons seront de l'ordre voulu. Dans le papier peint qu'il intitule Corona vitœ, Walter Cranu entend représenter symboliquement H une vie pleine, ample et riche, avec ses changements et ses contrastes, maïs aussi avec sa fécondité de floraison et de jouissance. Tandis que les lions aux ailes florales, supportant la couronne de vie, signifient les triomphes matériels, les sphinx qui se trouvent de chaque côté de larbre figurent le mystère et ces problèmes sans réponse qu'offre à l'humanité le fruit de lArbre de la Science. Dans la frise, les bons génies de la maison portent en triomphe la couronne avec les fleura et les fruits de l'année heureuse ». Il est probable que les impressions d'aucun spectateur ne correspondront parfaitement à cette glose. Mais une telle composition ne manquera pas d'émouvoir l'imagination plus que ne le feraient de simples figures calligraphiques. On sent qu'il y a quelque chose là. Pendant que les joux parcourent ce décor, on doit sentir passer en soi comme une onde de senlimenl, ici d'inquiétude et de vague angoisse, là de joie et d'orgueil. Ces sentiments prendront en chacun de nous, selon la force et la nature de notre imagination, une intensité particulière, un caractère spécial. L'artiste ne peut nous faire tous vibrer de la même manière ; mais il
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frappe en noua les mêmes cordes. Refusons de nous prêter à ces suggestions? Libre à noué' regarder ces figures au sens littéral, comme un simple décor de convention : elles seront intéressantes encore. — Prenons un autre exemple. Voici la grande composition décorative qu'a peinte Albert Besnard pour l'ampbithéâtre de cbimie de la Sorbonne. C'est un immense triptyque. Au centre, effet de jaune éblouissant. Un soleil fulgurant, aux cruelles irradiations, illumine jusqu'à l'embraser une scène étrange : un grand cadavre de femme à la peau livide, aux cheveux ardents, est étendu à la renverse, la lôte et les bras pendants, sur une pente fleurie; à l'une de ses mamelles est attaché un gros enfant rose, qui semble gorgé de sève et de vie; do l'autre sort un filet de lait qui bientôt grossit et descend vers le spectateur en flots bleuâtres et violets; un sci-pcnt, rcmonLont la pente, rampe vers la femme. A droite, les yeux se reposent dans ta verdure et la fraîcheur; un grand arbre étend sa riche ramure; le Ilot de lait est devenu un fleuve, ondulant dans la prairie; vers ses bords descend un homme nu, portant dans ses bras une femme; la femme se retourne el étend le bras vers des fruits qui pendent à l'arbre. A gauche, un enfer; des feux de Bengale, bleus et rouges; un torrent de lave roulant des membres épars; une colonne de fumée tourbillonnante. Que peut vouloir dire tout cela? L'auteur a pris la précaution de nous donner luimCine la clef de ce symbole. Cet enfant attaché au sein d'un cadavre, c'est la vie naissant de la mort. Ce serpent, c'est l'emblème du mystère de la génération. Cet homme, cette femme, c'est le couple
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humain, suprôme production de la nature. Ce flot bleuâtre, c'est le fleuve de vie qui se répand au travers de la matière terrestre, la féconde, en fait sortir les êtres animés, puis les reprend et les roule vers un gouffre de feu, " creuset d'où sortira la vie et qui achève de symboliser les quatre grandes puissances de la nature à savoir : l'Air, la Terre, l'Eau et le Feu, principes de la chimie or^^anique qui ont créé la Plante, l'Animal et l'Homme sous l'action du Soleil ". A remarquer l'emploi des majuscules, destiné dans toute glose symboliste à magnifier le sens des mots et à généraliiicr les images particulières. Maintenant quelle peut être, en présence de cette composition, l'impression du spectateur? Le premier mouvement est de résistance. La logique proteste. Et cela nous avertit que l'artiste est allé un peu loin, Il ne nous est pas loisible de voir dans ces figures un simple décor de coQvenliou : elles forment trop tableau pour cela, il faut que nous leur trouvions un sens. Même après explication, l'œuvre garde quelque temps un caraclère incohérent el énigmalique. Si elle veut symboliser la science chimique, on devra dire qu'il lui manque l'esprit même de la science, c'est-à-dire la précision : ces images éclatantes mais confuses représenteraient plulûl le rfive d'un illuminé, les songes de l'Alchimie. Si l'on veut nous montrer les transformations incessantes de la matière animée, te cycle de la vie et de la mort, je remarquerai qu'ici le cycle n'est pas fermé, qu'on ne voit pas le fleuve revenir à sa source, la matière sortir refondue du creuset. Mais laissons passer ces réflexions. Attendons que l'esprit critique se soit engourdi en nous par une contemplation prolongée.
l'imagination représentative Reslons en lêle à léle avec l'œuvre. Noire imagi- DaLiou va s'éveiller. Elle trouvera plaisir à ces images qui l'avaient effarouchée d'abord; elle s'absorbera dans ces visions comme dans une méditation profonde. Ces lignes ondoyantes lui donneront l'impression du perpétue! devenir, du tourbillon vital dans lequel sont entraînés les êtres et les choses.
11 n'est pas jusqu'aux couleurs employées qui par leur violence n'ébranlent l'imagination : nous voyons passer devant nos yeux des flammes; nous entendons la matière en fusion frémir dans le creuset; nous sentons des odeurs sulfureuses. Si le peintre ne nous a rien rendu de ce qui, dans la chimie, parle à rinlelligence abstraite, il nous a rendu tout ce qui frappe les sens et l'imagination. N'est-ce pas justement cela qu'il y avait vu? Notre pensée se trouve donc à l'unisson de la sienne. Le symbole a rempli son offlce de symbole : nous y retrouvons les idées que son auteur y avait mises. Que ces idées soient vagues et nuageuses, peu importe, si ^es sont poétiques. N'essayons pas de les comprendre. Elles ne s'adressent pas à la raison. Toute tentative que nous ferions pour les formuler nettement serait vaine. Les symboles de la peinture, comme ceux de la musique, sont faits pour nous suggérer les images, les idées, les sentiments qui échappent, par leur indécision même, aux précisions du langage. Œuvre de rfive, ils n'ont tout leur sens que pour les i-èveura. Et j'ai comme un remords, au moment de terminer eetlc étude, d'avoir voulu ramener ces jeux charmants de l'imagination symbolique à des formules trop précises. L'art ne peut-ÎI s'affranchir dans une