‹ L'imagination de l'artisteChapitre 21 sur 39 · L'OBJECTION RÉALISTE · texte numérisé non relu

L'OBJECTION RÉALISTE

Nous n'avons pas eu trop de peine à établir que l'arListe devait être doué au plus haut degré de l'imaginatioQ repréaentalive. Reconnatlra-l-on aussi volontiers qu'il doit êlre éminemment doué de la faculté d'invention? Ici il faut s'attendre à quelques résistances.

La faculté de se représenter vivement et nettement les choses est à ce point indispensable à l'œuvre artistique, que nul arliste, mémo médiocre, ne peut en iître dépourvu. Sans le don de vision mentale, le peintre, nous l'avons reconnu, serait vraiment aveugle, et incapable de tracer correctement une ligne. Le seul fait de prendre plaisir à dessiner ou modeler dénote une aptitude innée à se représenter idéalement les formes; et cette faculté, étant mise à chaque instant en jeu par le métier m'ême, ne peut manquer de se fortifier encore par l'cxeren sorte que clicz tout artiste elle doit acqué-

rir un développement vrairaenl exceptionnel. Aussi, quand nous venions affirmer que celle aptitude est le don essentiel de l'arliste, nous étions sûrs de n'inquiéler aucun amour-propre ; ce que nous avancions, chacun élait tout disposé à nous l'accorder.

Mais la faculté d'invention n'est pas aussi libéralement répartie entre les artistes; clans certains genres, elle a peu d'occasions de s'exercer. Il est clair que les artistes qui en seront jusqu'à un certain point dépourvus n'aimeronl pas l'entendre trop vanter : ce serait reconnaitro que quelque chose d'essentiel leur manque, ou que le genre auquel ils s'adonnent est un genre inférieur. En laissant môme de côté ces résistances d'amour-propre, qui partent de sentiments un peu étroits et mesquins dont nous pourrions faire bon marché, nous devons reconnaître que notre nouvelle thèse est faite pour choquer certaines opinions reçues. On nous opposera des idées sincères, désintéressées, des principes d'art qui ont été soutenus par des critiques éminents et dont se sont inspirés des artistes de grande valeur. Si vraiment le but suprême de l'art est de reproduire avec le plus de justesse possible l'image des choses, non seulement l'artiste est dispensé de tout effort d'invention, mais l'imagination devient une faculté dangereuse, une mauvaise conseillère dont il doit se garder. Moins il inventera, mieux il remplira sa fonction.

Cette objection vaut qu'on y réfléchisse. C'est Tobjeclion réaliste. Nous n'avons pas le droit de l'écarter dédaigneusement. C'est même pour noua un devoir de commencer par l'exposer aulant que possible dans toute sa force, avec un effort sincère

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pour nous pénétrer de ces idées; car elles conliennenl certainement une part île vérité bonne à recueillir. Quand bien même nous reconnaîtrions, après examen, que décidément la faculté d'invention est indispensable à l'arlisie, il n'en sera pas moins utile d'avoir constaté que cette faculté a ses dangers et ne peut dire abandonnée sans inconvénient à tous ses caprices.

Inventer, nous dîra-t-on? A quoi bon? L'artiste manque-t-il de sujets? Le monde réel est là, source intarissable de beauté, qui doit amplement suffire aux exigences de l'art le plus fécond. Ornemanistes, vous vous tourmentez à combiner des formes décoratives? N'est-ce pas folie, quand la nature incessamment en crée devant vous avec une prodigalité folle, avec une inépuisable fécondité d'invention plastique? Fleurs, insectes, oiseaux, reptiles, poissons, quadrupèdes et l'homme même, tous les êtres animés peuvent entrer dans votre œuvre , vous n'avez qu'à puiser à pleines mains dans ce prodigieux répertoire. Descendez seulement dans votre jardin et jetez les yeux autour de vous : dans cette flore réduite, dans ce coin de nature vous trouverez autant de formes ornementales que vous en pouvez désirer. L'iris vous fournira les belles lignes hardiment lancées de ses feuilles et le superbe épanouissement de sa fleur héraldique ; la fougère, l'élégante spirale de ses crosses velues; le volubilis, ses gracieux enroulements; la marguerite, ses étoiles; le dahlia, sa fastueuse rosace. D'une humble feuille d'artichaut on peut faire un ornement magnifique, Contentez- vous de copier les choses telles que vous les voyez, la nature invente pour vous, — Sculpteurs,

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vous cherchez des poses plus ou moios plastiq vous vous prenez la t5te à doux mains pour en féSi sortir par un laborieux enfantement une image dS beauté : commencez par reproduire les êtres animés dans la perfection de leurs formes et l'harmonie de leurs altitudes. — Peintres, vous vous absorbez en une profonde méditation devant votre toile vierge, ou suivez d'un œil halluciné, dans la fumée de votre cigarette, des formes vagues et mobiles dont vous composez des tableaux imaginaires. Laissez là ces rêveries. Allez aux réalités. Fixez d'abord sur la toile ce jeu magnifique de lignes et de couleurs, d'ombres et de lumières que vous fournissent les objets visibles. Peignez tout ce que vous pouvez voir dans la nature d'intéressant; puis, quand vous aurez fait cela, si vraiment la réalité ne vous suffit pas, si vous en avez fait le tour. s'il ne reste plus aucune belle chose au monde dont vous n'ayez reproduit l'image à satiété et tirè toutes les sensations d'art qu'on en peut exprimer, alors, mais seulement alors, vous pourrez vous ingénier à tirer de votre espril des sujets nouveaux!

Non seulement la réalité suffit amplement à tous les besoins de l'art; mais sans même l'explorer tout entière, l'artiste aura toujours à sa portée, devant les yeux et pour ainsi dire sous la main, des sujets excellents. On se met fort en peine pour en trouver. Les artistes s'en vont bien loin, leur boite sur le dos, à la recherche de sites extraordinaires; pour mieux frapper l'imagination , ils ont recours à l'exotisme, qui nous donne dans la réalité même l'impression du fantastique et du fabuleux. Ils pourraient s'épargner le voyage. Les sujets les plus

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Simples, les plus prochains sont les meilleurs. Ce sont ceux que l'arliste peul s'assimiler le plus profondément, et qui peuvent nous donner les émotions les plus pénétrantes.

La représenta lion d'un ohjet qui nous serait de tous points nouveau ne saurait en aucune façon nous intéresser. Elle ne pourrait en effet évoçiuer en nous aucun souvenir, aucune association d'idées et cfë sentiments, et par conséquent aucune émotion esthétique. N'y trouvant rien que nous puissions reconnaître, n'ayant aucun terme de comparaison qui nous permette de vérifier l'exactitude de la copie , nous ne saurions non plus lui attribuer aucune valeur artistique. Kn fait, si nous prenons plaisir à contempler en peinture ou en sculpture l'image de choses que nous n'avons jamais vues, c'est qu'elles ne nous sont pas absolument nouvelles. Nous avons vu dcsobjelsde forme analogue, pareils effets de couleur ou de lumière ; et c'est précisément par ce qu'elles ontderffl/a du qu'elles nous plaisent; c'est pour la justesse avec laquelle l'œuvre nous rend ces formes ou ces effets que nous l'admirons. C'est donc dans la représentation des objets les plus familiers quel'art doitobtenir son maximum d'effet.

Le premier objet venu, alors? Le plus vulgaire, le plus trivial? N'exagérons rien. Nous avons le droit de choisir dans la nature. Qui dit réalisme ne dit pas trivialité. Si quelques artistes nouvellement convertis à la théorie l'ont compromise par des ardeurs de néophytes, et ont exposé par bravade des œuvres d'une trivialité voulue, le réalisme même n'en est pas responsable. Il ne nous dispense pas d'avoir du goût, du tact, de la délicatesse. Restons sensibles à

la beauté. Dans la nature, reproduisons de pi rence les spectacles qui sont les plus féconds en impressions esthétiques. Faisons-nous même une loi de ne représenter que ce que nous estimons beau en soi, et digne qu'on en fixe à jamais l'image. Mais nos goûts ne seront pas étroits et exclusifs. Par cela même que nous aurons le culte de la nature, nous la suivrons toujours dans son œuvre d'un regard de sympathie; nous aurons l'âme ouverte à toutes ses beautés. Plus notre éducation esthétique sera avancée, plus nous trouverons dans le monde de choses à admirer. Dans l'objet que le vulgaire dédaigne nous saurons voir un charme de poésie, une beauté de lignes ou de couleurs, un jeu de lumière intéressant et qui vaut d'être noté. Les anciens philosophes disaient que rien n'est vil dans la demeure de Jupiter. Autant en doit dire le véritable artiste.

Dans la nature e.st toute beauté. En dehors d'elle, que pouvons-nous imaginer qui ne soit discordant, banal et faux?

Si nous comprenions bien quelle perfection elle donne à toutes ses œuvres, il serait pour nous évident que nous ne pouvons y changer quoi que ce soit sans tout gâter. Toutes les transformations que l'imagination d'un artiste peut faire subir k la forme d<-s objets réels sont des profanations. Je ne parle même pas de ces monstres bizarres qui semblent conçus dans un délire ; ni de ces étranges manipulations qui cousistent, sous prétexte d'interpréter la nature, à la simplifier, à la généraliser, h la styliser, à l'ornemaulser, en un mot à la déformer de mille façons. Mais n'est-il pas vraiment sacrilège, quand

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on y réfléchi!., de penser seulement à corriger la nature, pour la mettre en conformité avec un idéal pri^conçu? Chaque titre est ce qu'il doit être, un équilibre, une harmonie. Dans tout organisme, une loi impérieuse decorrélalion règle le développement de tontes les parties. Si vous y changez un détail quelconque, rien ne s'y tient plus d'ensemble. L'être ainsi modifié devient contradictoire, il ne serait pas viahle. La nature entière s'oppose ik ce qu'il existe; et en ce sens on peut redire ayec Pascal que « le nez de Cléopâtrc, s'il tsûl été plus court, toute la face de la terre aurait changé ». Ces images soi-disant perfectionnées que l'art idéaliste nous met devant les yeux comme type exemplaire de beauté sont en réalité aussi incohérentes, aussi disparates, aussi absurdes que des centaures ou des chimères; si Dotre éducation esthétique était plus avancée, si nous avions plus que nous ne l'avons le sens des harmonies physiologiques, nous ne saurions les considérer sans une sorte de répugnance : ce sont des monstres.

On invente dans l'intention de renouveler son répertoire d'images. Le plus grave inconvénient de la méthode Imaginative, c'est justement sa tendance à retomber dans les routines. Ceci n'est point un paradoxe. Rien n'est banal au fond comme la fantaisie. On l'a mainte fois constaté en httérature. Il est impossible de créer de toutes pièces des types , vivants et originaux. Les romanciers, le.s dramaturges qui néghgent de se mettre en contact direct avec la réalité, qui onl la prétention do tirer d'euxmêmes la substance de leur art, retombent malgré eux dans les formules connues, Les personnages

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qu'ils metleot ea scène sont de simples fantoches, des êtres de convention, tout en surface, dont au premier mol nous pénétrons à fond le caractère; ils nous font tous l'efTel de vieilles connaissances; et l'action dans laquelle on les engage se réduit toujours à un Jeu de situations très monotone. La littérature de pure imagination est la plus creuse dfe toutes et la moins variée. 11 en est de même pour l'art. Dès qu'il perd de vue la nature, il devient banal, monotone et iusipide, Essayez de composer de lôte des paysages, tous en arriverez à toujours refaire le même paysage. Essayez d'imaginer des attitudes, des jeux de physionomie, vous retomberez constamment sur les raCmcs types. Revenez à la nature, elle vous rendra la variété de formes, l'accent individuel que l'imagination était impuissante à vous fournir!

Qu'une esquisse, qu'une pochade, qu'une vignette sans importance soit faite de fantaisie, il n'y a pas grand mal à cela; ce n'est qu'un jeu. Mais toute composition un peu sérieuse et qui a quelque prétention à l'art doit être faite d'après nature. Pas un instant on ne doit perdre de vue le modèle,

Cette règle n'esl-elle pas un peu sévère, nous demandera-t-onî Que l'objet représenté ait existé ou non, peu nous importe au fond, pourvu qu'il soit vrai, c'est-à-dire conforme aux lois de la nature. — Nous ne sommes pas de cet avis. Il ne nous est nullement indifférent de penser qu'une œuvre a été faite sur nature, ou de fantaisie. Soit par exemple la représentation d'un visage humain, L'idée que celle image est un portrait n'en augmente-t-elle pas singulièrement la valfurV Ce que vous avez devant

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VOUS, ce n'est pas seulement une toile peinte, c'est une personne qui s vécu, pensé, senti; voilà les yeux qu'elle avait ; voilà quelle était sa physionomie; et vous la regardez comme le peintre l'a regardée lui-même, cherchant à la pénétrer jusqu'à l'âme, à la comprendre, à saisir en elle ce je ne sais quoi d'intime et de profond, ce principe d'individualité qui fail que l'on est Soi et non un autre. Vous éprouvez cette sensation que nous décrit Edgar Poe dans son Portrait ovalu, d'avoir devant vous la vie elle-même, quelque chose de la vie du modèle, que le peintre lui aurait retiré peu à peu dans sa contemplation absorbante pour le faire passer sur la toile. On vous avertit qu'il y a méprise. Ce que vous preniez pour un portrait n'est qu'une tCte de fantaisie. Aussitôt tout intérêt s'évanouit; l'image devient impersonnelle et insignifiante. N'en sera-t-il pas de même pour toute œuvre d'art que nous ne sentirons pas directement inspirée de la nature? Nous ne saurions nous intéresser à des objets fictifs, à des êtres de conventions comme nous le ferions à la réalité. — Mais si l'artiste a su leur donner un accent de vérité suffisante, vous ne vous apercevrez même pas qu'ils sont inventés. — On s'en aperçoit toujours. Qu'on nous montre un simple croquis, nous aurons vite discerné s'il est fait de chic ou d'après nature. Dans une étude faite d'après le modèle, nous distinguerons encore ce que l'artiste a consciencieusement étudié sur le vif de ce qu'il a fait de pratique el par routine. Entre la fiction et la réalité il y a toujours une différence perceptible; et Cela même suffit à prouver que dans toute fiction il doit y avoir quelque chose d*; faux. C'est l'illusion

Ifii L'IMACIMATION INVENTIVE,

coinmiiDe des imaginatifs, de se figurer qu'ils peuvent évoquer par uti simple effort de vision mentale l'image intégrale des choses. 11 ne faudrait pas regarder de trop près à l'exactilude de ces images. Je suis persuadé qu'en étudiant avec soin une toile quelconque, faite d'imagination ou même de souvenir, on y découvrirait bien des inexactitudes et des invraisemblances, Quelle que soit la somme d'observations dont on dispose, jamais on ne connaîtra la nature assez à fond pour pouvoir continuer son œuvre el faire les choses comme elle les ferait. Sortir du réel, c'est en raCnie temps sortir du vrai. Nous maintiendrons donc en toute rigueur noire règle rie ne rien représenter que d'après nature, puisque l'artiste ne saurait s'en écarter sans inconvénient. IVe doit-il pas s'interdire à lui-même d'une façon absolue tout ce qui diminuerait, si peu que ce soit, la valeur et l'intérêt de son œuvre?

Au réalisme du sujet doit correspondre le réalisme de l'evéculion. Quelques enfants perdus du réalisme ne l'ont pas compris, el sont arrivés aÎBsi a nous présenter des images assez incohérentes, que Ion a fort admirées dans certains cénacles, mais que le bon sens esthétique de la foule n'a jamais admises: je veux parler des impressionnistes. Que l'on examine une de leurs toiles. On sera frappé de leur parti pris de choisir leurs sujets dans la réalité la plus familière et même la plus triviale, comme de leur mépris pour tous les artifices de la composition. Peu leur importe la façon dont le cadre coupe les figures, ou le grossissement démesuré que prennent certaines images quand Tobjel est trop rapproché de l'œil : il semble que le système

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soit d'ouvrir les yeux au liasaril el de peindre ce que l'on aura vu. C'est un parti qui peut s'admettre à la Hgueur; mais au moins faudrait-il le suivre jusqu'au bout, et peindre comme on les voit les choses que l'on voit. Les impressionnistes ne s'en sont pas avisés, lia semblent au contraire s'être appliqués à compenser le réalisme du sujet par l'extrême fantaisie de l'exécution. Aussi le spectateur est-il déconcerté devant celte image d'objets très réels représentés sous uq aspect tellement surnaturel qu'on serait tenté, pour achever la confusion, d'y voir des iulentions symboliques. Le réalisme sérieux n'a pas de ces incohérences. — Qu'on se garde surtout de les excuser en disant que les artistes ont bien le droit de nous apporter leur vision personnelle de la nature. Quoi donc? Voient-ils les choses autrement que nous? Sont-ils daltoniens pour intervertir ainsi les couleurs? Ou bien ont-ils, comme les insectes, des yeux à Taceltes qui voient les choses en pointillé? Il serait temps de renoncer à celte plaisanterie. Il ne s'agit évidemment pas là d'une façon de voir la nature, mais d'une façon de la rendre. Or il n'y en a qu'une qui soit recommandable, celle qui nous donne de la réalité l'équivalent le plus approché. Quel que soit le procédé dont l'artiste dispose et la matière qu'il met en œuvre, toujours il doit chercher à se rapprocher do l'irailalion litlérale autant que le comporte ce procédé ou cette matière. Gardez-vous d'interpréter I Serrez la réalité d'aussi près que possible! Votre seul souci doit être d'en reproduire le plus fidèlement possible les apparences. Les procédés les moins conventionnels sont les meilleurs, Un visage ne nous apparaît

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ni comme zébré de hachures, ni comme poinltUé de peliles lâches, ni comme lavé de teintes plates, ni comme cerné dun trait noir. Donc ces diverses façons de représenter un visage sont fausses, et dû telles conventions sont défectueuses.

Le Irompe-l'œil alors? — El pourquoi pas? Étrange appréhension, quand on imite, de craindre d'aller trop loin dans l'imitation. Arriver jusqu'au trompe- Tœil, c'est simpjemeol éliminer jusqu'aux dernières diiïérences qui séparaient la copie du modèle. L'illusion tend alors à se produire. Sans doute elle n'a rien de précieux en elle-même ; rien n'est plus facile que d'abuser les yeux parquelqueartifice d'éclairage ou de perspective, comme dans les dioramas; mais quand elle est obtenue sans aucun artifice, par les seules ressources de la peinture, par l'exactitude parfaite du rendu, alors elle est un véritable tour de force, un miracle de virtuosité, et l'on est en droit de l'estimer très haut, comme la meilleure preuve que l'artiste est arrivé aux dernières limites de son art. — Mais je voudrais mettre dans mon œuvre quelque chose de personnel! — Qu'est-ce que celle personnalité encombrante qui veut à toute force se faire une place dans l'œuvre d'arl? Quel est ce besoin de l'artiste, de s'interposer entre la nature el moi, et de me faire constamment sentir sa présenceî Qu'il me la fasse oublier, au contraire; qu'il me cache son art, qu'il soit aussi objectif, aussi impersonnel que possible. Je ne devrai reconnaître ses œuvres qu'à leur perfection.

Pour décider les artistes à renoncer immédiate' ment à la méthode imaginalive, il ne reste plus i leur montrer qu'une chose, c'est que cette méthodi

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n'a devant elle aucun avenir. On a tlil quelquefoia que le réalisme élail renfance de l'art. On estime donc qu'avant d'imaginer les choses l'artiste a dû commencer par les figurer telles qu'il les voyait, et que l'art d'invention a dû succéder au réalisme comme un raffinement artistique. Singulière méprise!

C'est le contraire qui est vrai. En tout pays les arts du dessin, à leur début, n'ont guère été qu'un jeu d'imagination. L'enfant, le primiliF, ne songent guère à copier les objets qu'ils ont sous les yeux. Ils dessinent pour se donner un plaisir de représentation, pour s'aider eux-mêmes à mieux se figurer des scènes de fantaisie, des choses passées, lointaines ou irréelles ; et ils les représentent telles qu'ils se les figurent, avec les simplifications inhérentes au souvenir, avec les exagérations du sentiment, avec les déformations de la fantaisie. Que leur dessin soit incomplet, incorrect, peu leur importe, pourvu qu'il leur donne l'idi'e de la chose. Le souci d'art est nul encore. II leur serait d'ailleurs trop difficile de dessiner d'après nature. S'ils l'essaient parfois, rebutés de cette tentative malheureuse, ils y renonceront bien vite. Il y a dans la réalité tant de détails que le crayon ne peut rendre, et dont pourtant le regard ne peut faire abstraction! Entre l'objet que l'on perçoit et la naïve silhouette qu'en peut tracer une main novice, la différence est si criante! Voyez un enfant qui s'essaie à dessiner d'après nature. Il s'y applique d'abord avec une extrême contention d'esprit. Sa ISte s'incline. Sa langue suit les mouvements de son crayon. Mais bientôt cet effort le fatigue. Il s'aperçoit que sa

copie ne ressemble guère à l'original. Alors c'est fini. Par d^pU ou par jeu, il achève son dessin en le faisant tourner au grotesque. Demandez-lui ce qu'il voulait dessiner! Rien, vous répond ra-l-U ; c'est de la l'anlaisie. Telle est l'histoire de l'art îmaginalil'. Il invente par impuissance et par paresse, faute de pouvoir imiter. N'est-ce pas en effet plus commode? On ne s'astreint à aucune tâche déliitie d'avance. Quoi que l'on fasse, on peut dire que c'est précisément cela que l'on voulait faire. Le contrôle est impossible. Mais que vaut cet art de moindre effort! Ce n'est qu'un jeu d'enfant. Plus lard seulement, quand la main se sera exercée et sera devenue capable d'exactitude, on pourra prendre plaisir à l'imitation littérale. C'est alors seulement qu'on en sentira le prix. Loin de les porter du réalisme à la convention, l'affinemcnt du sens esthétique fait évoluer les arts du dessin de la convention au réalisme.

Ce progrès, bien entendu , ne se fait pas par ascension constante, par élimination continue de l'élément conventionnel. Il est des époques stagnantes , oïl l'art n'avance plus, et se corrompt. Après s'être porlé, d'un effort puissant et énergique, vers In nature, il semble la perdre de vue, ferme les yeux, et s'endort dans les routines. On serait tenté de dire que c'est par fatigue. Je ne Je crois pas. Ce sont les maîtres qui ont fait effort; pourquoi les disciples seraient-ils faligués? J'expliquerais plulôt cette torpeur par l'admiration même qu'ont excitée les teuvres de progrès. La perfection

â résultats obtenus voue l'art à sa décadence en lui faisant croire qu'il a trouvé .ses formules défini-

LOBJECTKIN HKALISTE. llJU

lives '. L'œuvre se poursuit, mais anonyme, impersonnelle, industrielle. La période de floraison est passée. La flamme vivifianle s'est éteinte. On décal- <]ue à perpétuité de vieux poncifs, œuvre méprisable si jamais il en fut; on copie des copies; et les procédés miïmes vont s'alléranl dans un métier sans sincérité, sans élan et sans foi. C'est l'histoire de l'académisme, qui si longtemps a imposé k la peinture et à la sculpture des types surannés. Plus près do nous, c'est l'histoire de ces écoles qui veulent nous imposer certains procédés d'expression artificiels, certaines poses convenues, certaines figures d'un prétentieux symbolisme : art de mode et de snobisme, moins naturel encore que l'académisme, et qui par conséquent ne s'imposera pas, nousTespérons'bien, aussi longtemps. Quand les conventions en sont lombées là, de leur excès même sort le remède. Dégoûté de sa propre banalité, l'art revient brusquement au vrai. De nouveaux artistes viennent, qui s'avisent de représenter les choses comme ils les voient; et ces œuvres, exécutées gauchement mais en toute sincérité, sont bien plus intéressantes à tous les points de vue et nous donnent bien plus la sensation do l'art que la composition la plus habile faite de pratique : on y sent l'effort naïf de l'artiste, libéré do toute convention, pour se mettre

1. Voir dans Georges Perrol, Uisloire de Fart dans i'antiquUé, et nolanimenl l. I, p. S3, L'éloquent exposé de cette dégradation de l'art par l'abus des conventions. L'auteur incline même k penser que les artistes, une Fois emportés par le courant, ne sauraient d'eux-mêmes le remonter. Une société, dil-il, ne réussit ï s'affranchir, dans une certaine mesure, de la i tyrannie des conventions, que lorsqu'elle est proFon dément^ renouvelée par l'infusion d'un sang étranger ou par de graDitft.V mouvemenis philosophiques et religieux. 1

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en contact direct avec la vie. On découvre à nouveau, avec un plaisir infini, le monde réel. C'est une crise de réalisme, crise salutaire dont l'art sort rajeuni, retrempé aux sources fraîches de la nature.

Ces leçons ne devraient pas être perdues pour nous. Restons dans la réalité, puisque tôt ou tard il nous faudrait y revenir! Adoptons franchement, résolument le réalisme! Cette doctrine est simple et franche. Elle fournit au goût un sûr critérium pour juger de la valeur des œuvres. Elle assigne aux artistes, comme terme de leur effort, un but bien défini, et digne de cet effort. Seule elle peut et doit nous satisfaire pleinement.

Ainsi de proche en proche toutes les tentatives de rimagination pour intervenir sous un prétexte quelconque dans la composition de l'œuvre d'art se trouvent déjouées. Arrière cette faculté menteuse, qui transfigure la réalité et veut nous la faire voir à travers ses prismes! L'artiste en somme est un témoin. Il nous doit la vérité sur la nature; non peut-être toute la vérité; mais rien que la vérité. Moins il sera imaginatif, mieux il remplira sa mission.

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