INVENTIVE
tel parti plulftl que tel autre dans le rendu d'une couleur, le seul l'ait de s"iître arrêté à ce parti déterminera l'artiste à adopter pour la couleur conlrastanle un parti inverse. Que d'ingéniosité dépensée dans ces procédés d'expression ' !
Sans doule ils sont connus pour la plupart. Tout arlisle les a co inaiu, pour peu qu'il ait passé par un atelier. A chaque oeuvre nouvelle, on n'est pas obligé d'inventer à nouveau le dessin, la peinture ou la sculpture. Mais le plus banal de ces procédés, quelqu'un l'a inventé. Il a été, à son heure, une innovation. C'est à force de recherches, d'expériences, de tâtonnements qu'on a trouvé cette façon de rendre tel ou tel effet de la nature. Le moyen a surpris d'abord et peut-?lre a fait scandale, jusqu'à ce qu'il se soit imposé, et soil devenu de pratique courante. Ce sera par exemple la méthode de dissociation des Ions, destinée à faire vibrer davantage les couleurs et à produire l'efTet d'une extraordinaire luminosité, Ce procédé d'expression est évidemment d'invention pure, rien n'étant plus éloigné de l'imitation littérale. Examinez de près un tableau de Claude Monet, vous vous assurerez qu'aucun des tons posés sur la toile ne correspond à celui qu'a réellement l'objet . Même en tenant compte du mélange optique qui s'opère à distance, il restera toujours quelque différence; la loile gardera un pspect papillotant qui n'existe pas dans la nature: il serait d'ailleurs surprenaul que des surfaces colorées, réellement aussi iliiférentes, produisissent sur
Il dans l'art, de
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la réUoe une impression identique. La dissociation des tons est donc une trouvaille de coloriste, un artifice imaginé pour donner à Iceil des sensations inédites. Les premiers peintres qui ont systématiquement employé cette méthode ont semblé bien audacieux. Puis ils ont fait école, et maintenant l'invention est tombée dans le domaine public. De même pour tous les procédés traditionnels que l'artiste s'assimile dans ses années d'apprentissage. Ils représentent une somme considérable de découvertes de détail, un long et patient travail d'invealion. Et ce travail n'est pas achevé. On cherche toujours. Certains peintres fout sur les couleurs de véritables expériences de laboratoire, conçues ot exécutées suivant la méthode scientifique. Chaque artiste, dans sa période de vitalité intellectuelle, travaille à renouveler constamment ses procédés d'expression.
Admettons que l'artiste se soit arrêté, comme on dit, h une manière, c'est-à-dire à un ensemble do procédés qui correspondent à sa conception personiielle de l'art : il ne faut pas croire qu'en lui la source d'invention soit pour cela tarie. S'il en était ainsi, il ferait mieux de renoncer à son art. A quoi bon s'acharner sur des œuvres oii il ne pourrait plus rien mettre de nouveau? L'invention bc retrouve et doit toujours se retrouver dans le délail. On tt beau s'être assimilé de son art tout ce qui en est assimilable, s'être rompu par la pratique à toutes les difficultés, s'être fait une méthode à soi dont on n'entend plus se départir, quand on se trouvera en préscnco du modèle on sera toujours pris au dépourvu. Pour rendre chacune des particularités de l'objet (|Ue
l'on a devant les yeux, il faudra s'improviser un procédé d'expression; car la nature, nous avons eu l'occasion de le faire remarquer, ne se répète pas. On ne trouvera pas deux hommes qui aient les mêmes traits et le mCmc Leint, deux chênes (jui aient leurs branches disposées de mCme, deux feuilles qui soient identiques de forme el de couleur. A chaque instant ce sont de nouveaux effets à rendre, pour lesquels on n'a pas de recette toute prÔle; et selon qu'on sera bien ou mal disposé, plus ou moins attentif, l'exécution sera neuve ou banale, lourde ou spirituelle, exacte ou approximative. Pas une seconde on n'a le droit de se laisser aller à une routine; dès que l'exécution devient machinale, elle perd toute saveur et toule sincérité. La main dévie de la ligne vraie, les tons cessent d'être justes, on commence à parler pour ne rien dire. Dès qae Tarlisle sent que sa pensée s'en va de ce qu'il fait, il faut que d'un effort il se reprenne. C'est pour cela que l'exécution do l'œuvre d'art est absorbante à ce point : elle exige un travail d'invention perpétue!. Il en est ici de l'art comme de la littérature. L'ëcrivain qui a fait ses classes connaît sa langue; il a dans l'esprit un riche répertoire d'expressions, et des figures de slyle d'un eflet infaillible, des tournures, des mouvements de phrase, des cadres tout préparés. Cela représente son acquis. Mais il ne peut s'en contenter. Dans toute phrase qu'il doit écrire, un problème se pose : c'est une idée nouvelle à I rendre, une nouvelle impression h produire. Si la ' phrase n'apportait rien de nouveau comme sens ni comme expression , vaudrail-elle la peine d'être écrite? Il faut donc qu'il .surveille sa plume, qu'il la
I L'INVENTIOK TBCHNIQrE.
tienne sous le contrôle, qu'il TcmpCche de se laisser aller aux formules toutes failes. Lui aussi il doit constanimenl inventer.
C'est celte nécessité de transposer constamment la nature et de lui trouver des équivalents par approximation qui fait la principale difficulté do l'exécution artistique. S'il ne s'agissait que de copier, cela demanderait peu de peine. Etant donné une ligne tracée sur le papier, rien de plus facile q\ie de tracer sur une autre feuille une ligne identique. Étant donné un ton posé sur une toile, pour peu que l'on sache son métier on en aura hien vite retrouvé la formule, et l'on sera capable de In reproduire exaclement. La plus fidèle reproduction du tableau le plus remarquable de facture est tenue en très médiocre estime. C'est qu'elle n'a i^xîgé aucun effort d'interprélalion, aucune transposition; on a pu se contenter de reproduire exaclement eo qu'on avait devant les yeux : œuvre de simple praticien, non d'artiste. Nous attribuons au enntrairo Ha pleine valeur à l'original, bien qu'il ail été fait lui aussi d'après un modèle; mais ce modèle, c'était la nature, qu'on ne peut copier servilement; il a fiiilu l'interpréter : c'est par là que l'œuvre est artinliquo. Le talent de l'expression, poussé à un degré extraordi* naire, donnera l'impression du grand arl,pai ce qu'il exige en effet une faculté d'invention Nurprenaulo. L'imitation la plus lîtlérale, celle à laquelle pourrait se vouer le peintre le plus inféodé aux doetrïnoH réalistes, suppose donc déjà une cerlaino originnllld d'esprit. Pour un artiste un peu îmuginalif, cutlo , - «lécessité de s'ingénier, de se créer conHtammunl dflfl ■BOuveaux procédés d'expression, n'a rien do pân]|)l|^|
m^Êf L'IMAGINATION INVENTIVE.
elle lui donne au contraire l'occasion d'exercer une de ses facultés actives; et il le fait avec joie. Supposez mainlenaul qu'il ne soit asservi à aucune théorie, mais se laisse simplement aller à ses goûts, ce qui est après tout un principe d'art aussi bon qu'un autre : son imagination s'émancipera. Il inventera pour le plaisir d'inventer. Il se fera des procédés très artificiels, très conventionnels. Il interprétera la nature en toute liberté.
On veut l'astreindre h reproduire le plus exactement possible la coloration naturelle des objets? Dans bien des cas il se reconnaîtra le droit de simplifier, d'unifier les nuances, de remplacer les teintes changeantes et indéfiniment variées de la nature par quelques tons francs, fermement posés, ou dégradés suivant une loi réf^ulière. On peut trouver de bons exemples de cette stylisation de la couleur dans les compositions de Puvis de Ghavannes, où les colorations ont exactement la même tenue, la même simplicité un peu abstraite que les lignes, et se combinent avec elles en parfaites harmonies. Les peintres spécialement coloristes auront une tendance à monter de plusieurs tons, dans l'écheUe chromatique, la coloration des objets, et souvent à remplacer leur teinte naturelle par quelque teinte tout à fait conventionnelle) pour obtenir quelque effet que la nature ne leur fournissait pas. Quel est celui qui résisterait à l'envie de placer dans son tableau, sous un prétexte ou un l autre, un ton nouveau, obtenu par quelque ingé- I nieux artifice de fusion à distance ou de contraste, , qu'il a découvert après mainte expérience d'ateUei^ ' et qui est une véritable invention artistique? 'j^^M
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Dans les arLs décoralifs, le réalisme serait d'oriIi-»J oaire impossible. Maniant des matières rebelles qui J ne se prêtent pas Tacilemenl aux exigences de l'imi- 1 talion littérale; ne disposant, comme le peintre suri faïence ou le mosaïste, que d'nne palette assez res- J Ireinle, le décorateur doit se contenler de simples 1 approximations de coloris. Ayant d'abord altéré les 1 tons par nécessité, bientôt il le fera par goût, pour I la saveur spéciale qu'il trouve à ces fanlaisies d'in- I terprélation. La nature môme ne nous invite-t-elle I pas à regarder les colorations comme un simple jen I d'apparences, plutôt que comme une qualité inhé- I renie aux choses? Un reflet, une lueur incidente, I un peu de brume qui s'interpose, le seul effet de à l'éloignement suffit pour les modifier du loul au I tout. Les couleurs, étant chose variable et relative, J se prêtent avec complaisance à toutes les modifica- I lions; notre fantaisie peut s'en jouer sans que la 1 nature lui oppose pour ainsi dire de résistance. La J pratique des arts du dessin achève de nous rendre J assez înditVérents à leur Justesse. Qu'une figure soit 1 dessinée sur papier blanc ou bleu; qu'une slalue 1 soit modelée en argile, taillée en marbre ou coulée I en bronze, cela ne nous inquiète guère. Quelle I que soit la teinte réelle de la matière employée, I comme elle est arbitraire et n'a aucune significa- I tion, nous l'acceptons sans presque la remarquer. I Nous sommes donc habitués à dissocier le tout I naturel que forment le contour et la couleur, à I regarder l'un comme essentiel et caractéristique de 1 l'objet, l'autre comme accidentelle et de pur orne- I ment. De là noire tolérance pour les plus surpre-*^ nautes inventions chromaliques. Quand dans uo^
) L'iMAfilNATION IKVENTIVR.
ornement on nous montre, à côlc de roses bleues, des iris rouges et des œillets verts, notre regard, bien que dérangé dans ses habitudes, n'en est pas choqué. Ces teintes paradoxales s'écartent trop franchement du ton rée! pour faire l'eirel de fausses notes. Nous comprenons qu'elles sont de caprice. Pourvu qu'elles soient vives, gaies, harmonieuses surtout et faites pour réjouir les yeux, cela nous suffit, nous les tenons quittes de l'exactitude et mCrae de la vraisemblance. On admet bien qu'une composition entière soit établie sur une teinte conventionnelle, comme dans la peinture en camaïeu : nous en coûtera-t-il beaucoup plus d'admettre que dans la mCme composition on puisse passer du réalisme à ta convention, et d'une convention à une autre? Je sais bien que dans ce cas l'artifice est plus sensible. Mais estil si désagréable de se sentir en pleine convention? Comme on se divertit à regarder les arbres d'un pare à travers un vitrail coloré, nous prenons plaisir à reconnaître la nature sous ces teintes arbitraires lui donnent une beauté bizarre et fantastique.
pnocÉnÉy ij'F.xEcuTiofî
L'ingéniosité de l'artiste pourra se manifester' encore dans les procédés matériels d'exécution. Chaque peintre a les siens. Ce sera une certaine façon de faire sa paloltc, de préparer sa toile, de triturer ses couleurs, d'éclairer son modèle, de le regarder. Le graveur aura sa façon d'attaquer le bois ou le cuivre, de faire mordre l'acide, d'encrer
l'invention TECHMytji';. lai
et de Faire !e tirage, Callot, dans la préparation de ses planches, s'est évertué à remplacer le vernis mou, usilé avant lui, par un vernis dur qui devait lui fournir un Iravail plus net et plus ferme. De même dans tous les genres. Prise en elle-même, chacune de ces menues recettes est peu de chose; ce n'est qu'un artifice, un procédé, une ftcelle, dirat-on dédaigneusement. Mais toutes ensemble elles constituent, à vrai dire, le savoir-faire de l'artiste; elles contribuent à lui faire une originalité. Aussi les gardera-t-il parfois avec un soin jaloux. Ne le regardez pas trop travailler, il vous dira que cela le gône. Certains ont leur atelier secret où ils s'enferment, tels les anciens alchimistes dans leur laboratoire, pour se livrera de mystérieuses manipulations. Ces Icnlalivcs ne sont pas toujours heureuses. Dans le l'eu de la composition, on s'improvise des procédés dont on atlenJ merveille; et puis quand on revient, l'esprit rassis, à son travail, on s'aperçoit qu'on a gôché son œuvre. Galland raconte à ce sujet, dans son journal, une anecdote instructive ; peignant le décor d'un dessus de porte, oii des fleurs el.des fruits devaient s'enlever sur un champ de marbre, il crut s'apercevoir que ce marbre était ébauché dans des tons trop chauds, trop vigoureux. Pour les atténuer, il a l'idée de les frotter avec des demi-piltes grises : « ce qui me fait, écrit-il, un joli travail ». Le lendemain, il veut reprendre ses sujets ; il trouve ses fonds lourds et embus. Pour parer à ce mécompte, il s'avise d'un subterfuge qu'il note tout de suite sur un carnet pour être sûr de ne pas perdre une si belle idée : « En finissant les contours violacés de mes fleurs et de mes fruits, j'ai frotté
l.'nUGLVATION ISVKNTIVK
avec UD glacis de momie, qui m'a donné un ton charmant à travers lequel on voyait la ton de frottaille, ce qui produit un effet transparent et pro- Tond. ') Uu coup il est ra\'i; mais sa satisfaction devait être de courte durée. Le soir, il va contempler son œuvre k la lampe, et reviunl découragé ; ir En quittant mon travail, écrit-il, je m'aperçois que tous ces procédés ne valent pas la simplicité avec laquelle j'ai ébauché sur papier ces mf'mes dessus de porte. Les procédés nous pi-éoccupent, nous absorbent, nous font oublier la simplicité et h poésie des choses' ! » II fallut tout recommencer.
Un artiste doué d'ingéniosité ne pourra se contenter des procédés conuus, quand bien m<^me ils seraient excellents. Il faudra qu'il s'en fasse d'originaux. De là des mécomptes. Léonard de Vinci avait à un degré éminent celte faculté d'invention qui demande de toutes manières à s'exercer. Combinaisous de la peinture à l'huile avec la fresque, essais de peinture à l'encaustique, vernis de sa composilion, il a multiplié les essais pour trouver une expression aux mystérieuses images qui le hantaient; et il était arrivé à rendre ainsi ce délicieux modelé des chairs, ce fl/'umu/o qui élait pour lui l'art suprême. Mais le temps s'est vile attaqué ù son œuvre. On sait comme ses compositions ont souffert de ces imprudentes expériences. — Quelques tableaux de Charles Sellier ont tellement noirci en quelques années, qu'ft peine aujourd'hui peul-on en discerner le sujet, ftpris, lui aussi, des mystères du clair-obscur.il aimait à reprendre ses compositions le soir, dans
i. Cilé par Ilenrj Ilnvard, L'œuviv de P.-V. Galland, p. 71-
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l'alelier assombri, comme le musicien qui revient plus volontiers à certaines mélodies quand la nuit tombe; et il achevait ainsi de fondre ses tableaux dans l'accord sourd des bruns, des rouges et des noirs. Dès le lendemain il lui fallait raviver sa peinture, déjà embue, par des frottis d'huile et des vernissages. Que de belles œuvres perdues de la sorte dans l'entraînement des manipulations!
Cela est très fâcheux ecrlainement. Mais il faut bien qu'il y ail des artistes ingénieux qui s'efforcent de se faire une technique nouvelle, à leurs risques et périls. Si personne ne cherchait, qui donc trouverait? C'est à force de tâtonnements et d'essais bizarres que se font toutes tes inventions. Parmi toutes les idées qui passent incessamment dans l'esprit des chercheurs, s'il s'en trouve une qui soit pratique, elle demeure, et la technique de l'art progresse.
II ne faut d'ailleurs pas, quand on parle de l'œuvre artistique, penser trop exclusivement aux tehlcaux et aux statues. 1! y a encore les arts décoratifs et ce que l'on appelle les industries d'art.
Nous ne nous attarderons pas à démontrer que l'art n'abdique pas en s'appliquanl à l'utile. Poursuivre l'ininlelUgence, la vulgarité, le mauvais goût partout où ils se réfugient; ouvrir les yeux aux laideurs que l'accoutumance nous empêche de percevoir; réagir contre les partis pris de la routine et contre les caprices de la mode, plus irrationnels encore; donnera tous les objets qui nous entourent des formes à la fois plus élégantes et mieux adaptées à leur destination, des couleurs mieux assorties, une décoration mieux entendue, voilà certes une gêné-
L'IMAr.INATlilN ISVE.NTIVK.
reuse enlreprise. Comme la compris et montré 00 ' William Morris, elle assigne aux artisans du décor une vi^rilable fonction aociaJe. Elle est faite pour Imter les plus nobles artistes. La difficulté même de concilier l'utile avec le beau ajoutera au mérite de l'œuvre; cl' conllit apparent se résoudra en nouvelles harmonies. Tout cela est acquis. Qu'on se rassure, je ne viens pas enfoncer des portes ouvertes. L'art décoratif n'a plus besoin d'Olre l'éliabilité.
Nous ne défendrons pas non plus les arts industriels du préjugé qui attribuait h certains procédés d'expression une indignité spéciale, à d'autres le privilège d'élever l'œuvre d'art à un niveau supérieur : idée si étrange, que nous avons peine à comprendre comment elle a pu si longtemps s'imposer à la critique. Justice en est faite aujourd'hui. Que l'artiste se serve de la peinture à l'huile, de l'aqnarclle, delà gouache, du pastel, des émaux colorés, de la laine ou de la soie ; qu'il lui plaise de travailler le marbre, le bronze, l'ivoire, le bois, le verre ou le cuivre, peu importe : le choix de telle ou telle matière n'a rien à faire avec l'estime dans laquelle nous devons tenir son œuvre. Tout ce quo nous lui demandons, c'est de se rendre compte des ressources propres de la matière dont il dispose, et pour rendre une idée donnée do choisir le procédé lo plus capable de l'exprimer dans sa plénitude.
Dans ces arts divers la technique a plus d'importance encore qu'elle n'en a dans la peinture' ou la sculpture, et requiert plus d'ingéniosité. Pour tourner de ses doigts un pol d'argile, pour appliquer une anse sur un carafon de verre, pour forg^'' ""'^ grille, pour assembler une table, inoins nu''' "■''^''*' pour
l'invention TECTINlyvK.
donner correctement uq coup de lime ou un Irait de scie, il faut des années d'apprentissage. Ce sont pourtant là des besognes que le décoraleui le droit de dédaigner et d'abandonner à de simples praticiens. Il faut ([u'il se fasse potier, verrier, serrurier, menuisier, et so charge lui-môme de l'exécution technique de l'objet à décorer, s'il veut noua présenter des œuvres homogènes qui soient conçues tout entières, forme et décor, dans le même esprit. Il faut qu'il se rende absolument maître des procédés de son art, pour arriver à l'exécution impeccable. Mais comment se fait cet apprentissage'? Comment s'obtient celle habileté technique? Ce n'est pas une routine à prendre ; ce sont des méthodes à découvrir. Il faut s'ingénier continuellement à trouver la meilleure façon de pousser l'outil, le tour de main qui abrège la lAcbe, les artifices par lesquels on d(''jouc le mauvais vouloir de la matière. Tout cela est trop minutieux pour pouvoir ûtre enseigné, il faut qu'on l'imagine de soi-mc^me, au cours do l'exécution; et l'on n'y arrivera qu'à force d'essais, par une expérimentation continuelle. L'adresse du bon ouvrier n'est pas dans ses mains, elle est dans sa tête.
Voilà donc un champ largement ouvert ii l'ingéniosité des artistes. Ils manipuleront eux-mêmes les maliijrcs diverses. Ils s'assimileront le métier qili les met en œuvre. Mais ce ne sera pas assez. Ils voudront le perfectionner. Eux qui ont l'imagination, le goût, la culture intellectuelle, d'ordinaire de plus larges ressources, vont-ils se contenter de suivre l'ouvrier dans sa routine industrielle? Non, ils mettront leur amour-iiruprc à inventer de nouveaux
IBli L'IMAGINATION INVENTIVE.
procédés, pour en tirer des effels esthétiques nouveaux. La tentation est irrésistible, surtoul dans ces arts du feu, où l'imprévu tient tant de place, qui continuellement stimulent l'imagiDation en la mettant aux prises avec le hasard. De nos jours un certain nombre de chercheurs se sont fait un nom autant par l'origlualîté de leur technique que par l'emploi éminemment artistique qu'ils ont su faire de leurs procédés : ainsi Dclaherche, Lachenal, Bigot, Dalpayrat, le docteur Delbet pour la céramique; Galle, Léveillé, Daum, Tiffany pourj'arldu verre. Parfois la lulle contre la matière rétive devient passionnée et vraiment dramatique. Pendant qu'on fondait son Persée, Benvenuto Cellini, malade d'émotion, grelottant de fièvre, apprend tout à coup que l'opération va échouer; brusquement il saule de son lit, court au fourneau, pousse du bois dans le brasier grondant, jette dans le bronze à demi liquéfié toute sa vaisselle d'étain, et enfin, avec un cri de triomphe, voit le mêla] en fusion couler dans la rigole et emplir le moule. La vie de certains artistes est une vie d'inventeurs; de ce qui se passe autour d'eux ils ne voient plus rien; toutes les énergies de leur être sont tendues vers un but unique, absorbées par leur rêve. C'est Bernard Palissy, hâve, décharné, misérable, se consumant à la recherche de son émail blanc, père des émaux. C'est Jean Carriès, à Sainl-Amand-en-Puisaye, acharné pendant des mois à la découverte de l'émail mat doot il veut recouvrir ses grès, déconcertant les ouvriers qu'il emploie par son dédain des méthodes reçues et son frémissant appel aux suggestions du hasard, luttant avec les génies du feu pour ''■'"'" ai'racher
L'INVlilNTlON TECHNIQUE.
leur secpel. Mais quel délire, quel sursaut d'orgueil quand le grès prend enfin le Lon voulu, quand l'émail blanc recouvre enfin la terre opaque de soa vernis translucide! Heureux qui peut trouver un art nouveau!
On hésitera peut-être à admettre que pour faire de telles découvertes techniques l'artiste ail besoin d'une grande fécondité d'imagination. L'essentiel, semble-t-il, n'est pas de trouver quantité de procédés, mais d'en trouver un seul qui ait sur les autres une supériorité quelconque. Une seule idée peut faire la gloire d'un arlisle, pourvu qu'elle soit bonne; et l'on n'est pas un grand imaginatif pour avoir eu dans sa vie une bonne idée. — Sans doule c'est la qualité du travail imaginatif qui importe en art, non son intensité ou sa quantité. Mais on peut dire que l'une ne va guère sans l'autre. Ce n'est d'ordinaire qu'après d'innombrables essais que l'on obtient un résultat. Ce n'est que dans les esprits toujours actifs , toujours en travail qu'a chance d'apparaître enfin l'idée neuve qui fera révolution dans la science ou dans l'art. Il n'y a guère d'exemptes d'invention remarquable faite par un homme qui n'ait jamais eu d'autre idée que celle-là. Pour trouver quoi que ce soit, il faut avoir ■ le tempérament de l'inventeur, c'est-à-dire le besoin de s'ingénier, de créer incessamment, qui fait qu'on ne se complaît que dans le nouveau. L'homme de peu d'imagination se contente des procédés connus. Mais est-il bien nécessaire d'insister sur la nécessité de l'invention technique, eu un temps où la recherche du procédé absorbe trop exclusivement peut-être l'attention des artistes? Manifestement
l'art traverse de nos jours une période de crise; il multiplie les essais; il veut être original à tout prix. On ne peut s'empêcher d'être frappé de ce qu'il y a de tourmenté, de fébrile dans ces efforts d'innovation. On voit se former des écoles qui pour tout principe d'art apportent une nouvelle manière de peindre, un peu plus artificielle que les précédentes, un peu plus éloignée de la nature. C'est ainsi que nous avons assisté à une véritable crise de préciosité artistique, coïncidant avec cette crise de stylisme et d'écriture artiste qui a sévi sur notre littérature. Des deux côtés c'était la même erreur : souci exagéré de la forme et du procédé. Après avoir montré quelle place tient dans l'art l'invention technique, il ne sera pas inutile, pour terminer, de reconnaître qu'elle n'est pas tout l'art, et que s'il est indispensable de se rendre maître de ses procédés d'expression, è cela ne peut se borner l'ambition de l'artiste. Si originale qu'elle soit, l'exécution de l'œuvre d'art ne requiert après tout que de l'ingéniosité : c'est dans sa composition même que l'on peut montrer du génie.