CHAPITRE VI
VERS LM DËAL
Dans les œuvres que nous venons d'analyser, l'art n'a pas encore rompu franchement avec le réalisme. Il s'est affranchi de certaines formules évidemment trop étroites et arbitraires; il ne s'astreint plus à l'imitation littérale des choses vues; mais il n'ose encore dépasser la nature. Il se croit toujours tenu de rester à son niveau. L'invention, en un mot, se dissimule. Nous allons la voir s'affirmer.
Certains artistes estiment que le but de la peinture et de la sculpture n'est pas de nous présenter une image plus ou moins exacte des choses, telles que nous les percevons ou pourrions les percevoir dans la réalité, mais d'exciter en nous l'émotion esthétique la plus intense en nous mettant sous les yeux des objets aussi beaux que possible. Ils apporteront donc dans toutes leurs compositions ce souci de la valeur propre de l'objet représenté. Ils rechercheront les attitudes élégantes, les lignes pures, les formes nobles et parfaites, les beaux visages, et s'ils ne les trouvent pas dans la nature ils les demanderont à l'invention. Ils ne s'interdiront pas de corriger
l'imagination inventive, en quelque sorte l'apparence des choses en les repré^ scnlatil non telles qu'elles sont, mais telles qu'elles devraient ûLre. Pour Olre plus RÙrsUo nous oflrir des images qui répondent pleinement aux exigences de notre goiU, il les demanderont non pas à la réalité, mais au rêve. Pour eux le suprême elTorl de l'art sera la création de l'iJéalc beaulé.
t ne telle conception de l'art esl-elle légitime? Les lliéoriciens encore imbus du préjugé réaliste ne manqueront pas de faire des réserves. Le mot d'idéal sonne mal à leurs oreilles. Ils ont été jusqu'au bout de leurs concessions quand ils ont accordé à Tartiste le droit d'inventer, avec prudence, et en prenant soin de rester strictement conforme aux intention^ de la nature. Pour nous' qui n'entendons imposera l'artiste aucun veto, qui ne voulons l'enfermer dans aucune école, mais qui l'encourageons au contraire à se développer en tous sens, nous ne saurions qu'applaudir à cette tentative de l'art pour s'élcvet au-dessus de la réalité. Toute la question, ce mq semble, est de savoir s'il y peut réussir. Mais r«rt idéaliste existe. On ne peut le nier, il a fait dq grandes choses. Athènes et Rome se sont inclinée^ devant lui. Le moyen âge lui a demandé de traduira sa foi en symboles visibles qui ont été vénérés comme des choses saintes. De nos jours il a parnii les plus nobles artistes des partisans fidèles cl enthousiastes. Ses reuvres sont devant nos yeux, admirables. Je ne vois même pas là matière à discussion. S'il est de petits esprits Lètus, aux admirations étroites, qui n'admettent ni l'art anliqne, ni l'art chrétien, qui nient les œuvres de perfection plastique ou de beauté morale, et que l'art trivliil
VEIIS L'iriEAL.
Biiffil à remplir lout entiers, que leur dire? Un sens (lu beau leur est fermé. Nous perdrions noire temps à les convaincre. Laissons Jonc de côté les objections, et voyons l'art idéaliste au travail, transformant les objets réels pour les amener à un degré plus élev^ de perfection et de beauté.
Quiconque compose, arrange, modiiie, corrige la réalité, si peu que ce soit, pour la rendre plus conforme à la conception personnelle qu'il se fait du beau, est déjà idéaliste. Nous pourrions donc signaler cette tendance dans tous les modes de la peinture et, de la sculpture, c'est-à-dire dans la représentation d'un objet quelconque. Mais elle se manifestera surtout dans la représentation de la forme humaine. De lout temps l'art idéaliste s'y est complu, parce que c'est là qu'il peut trouver le plus de proportion, d'harmonie, de noblesse et d'expression morale.
Dans cet effort de l'imagination créatrice pour dépasser la nature, on peut distinguer deux degrés, et comme un double élan qui la porte vers un idéal de plus en plus élevé. Elle cherchera d'abord à se représenter le type de la parfaite beauté humaine;el puis, essayant de monter encore, elle s'efforcera de concevoir des êtres supérieurs à l'humanité même, C'est à cette double tftche que s'est voué l'art idéa; hste; et c'est dans celle double fonction que nous devons l'étudier.
l'iri^;al humain
Le premier problème à résoudre est le suivant :
trouver un type qui soit conforme à noire idéal de
la beauté humaine. Gela ne semble pas au premier
l'2h l'imaoixation inventive.
abord trop difficile. Tous nous avons, de très bonne lieure et vraimenl par inslinct, le sens de la beauté plasUqufî. Un tout pelit enranl, feuilletant nu livre illustré, tombera en extase devant les dessins qui lui présentent un botnme, une Femme de beauli^ exceptionnelle. Avant ra^me d'avoir entendu parler de la beauté il la reconnaît, comme s'il l'avait contemplée, suivant le mythe platonicien, dans une existence antérieure. L'hérédité joue certainement ici un rflle : il est impossible que, de cette recherclie ardente qui de tout temps a poussé le désir vers k beauté et, de génération en génération, les a rapprochés, il ne reste pas en nous quelque chose, une prédilection naturelle pour certaines formes, un sens inné de la jiei'fection corporelle. Plus profondémenl encore, n'y a-t-il pas en nous une force inconscienle qui veut amener les molécules de notre corps à une certaine position d'équilibre, qui cherche à les jeler dans un moule déterminé, qui pendant toute la durée de notre croissance repélrit la matière plastique dont nous sommes laits et travaille à l'organiser suivant le type de notre race? Et ne pourrait-on expliquer ainsi, mieux encore que par l'hérédilé, ce tressaillement élraiige, cette impression de chose déj'i"! vue que nous éprouvons îH l'aspect de la beauléî Ce que nous reconnaissons en elle, c'est ce qu'au fond nous voulions être. Dès lors, la ISchc de i'ar* tisle n'csl-elle pas toute simple? Etant donné que nous avons une préférence bien nette pour certaines formes déterminées, il lui suffira de reproduire ces formes. Que lui en coCite-l-il? ll'un coup de crayon il trace une silhoucMc. Si quelque chose en elle lui déplaît, il a vite fait de corriger ce défaut. En quel-
ques relouches, ne l'aurii-t'il pas amenée au point précis où elle aura le maximum d'allraît? Et ce sera notre idéal.
La chose serait fort aisée sans doute, si ce que l'on appelle notre idéal de la beauté humaine était une image précise que nous aurions dans l'esprit. Alors en effet il suffirait à l'artisle de reproduira cetle vision intérieure; il faudrait qu'il sftl bien peu son métier, pour n'y pas réussir du premier coup. Mais que ce moL d'idéal ne nous trompe pas. 11 ne faut entendre par là que la préférence que nous avons pour certain genre de licauié. C'est une aspiration de la sensibilité, non une intuition do l'intel- ' ligence. Elle eet très déterminée en ce sens qu'elle se porte vers un objet très précis; mais de cet objet elle ne nous donne d'avance aucune idée. Quand nous le voyous de nos yeux, nous le reconnaissons à l'indicible plaisir que nous avons ^ le contempler; notre instinct ne s'y (rompe pas. Avant do l'avoir rencontré, nous n'aurions su dire comment il devait être fait pour nous plaire. Ce que l'on appelle notre idéal de beauté est donc simplement un gnftt pour certaines formes, qui nous fait aimer ces formes, mais ne nous les fait pas imaginer. Ici encore vous pouvez faire une expérience. Essayer de concevoir un visage d'une beauté parfaite. Au premier moment, vous n'aurez, dans l'esprit que des formules ubatraitex et sèches, une sorte de définition verbale de en qun l'on entend par la beauté. iJ'un effort de vinion montaie vous évoquez des images. En voici qui vous apparaissent; mais c'est quelque chose de ni viigqa qu'il vous serait impossible d'en tirer un parti nrtiHtique; ou bien voire mémoire vous préHcnlo hru»-
230 L'LMAGIVATION INVENTIVE.
quemcnt l'image d'un homme, d'une femme, d'u statue dont la beault^ vous s frappé autrefois. Admettons que celte image ressemble à votre idéal. Est-elle votre idéal même7 Vous sentez qu'elle en esl encore bien loin. — Mais si je prends un crayon, je pourrai, par tâtonnements, arriver à reconstitue^ mon type de beaulé. — Essayez donc! Si vous avçï une certaine pratique du dessin, vous réussirez i tracer une figure assez régulière. Mais à moins d'aptitudes exceptionnelles, vous n'irez pas plus loin. Et vous voua rendez compte que ce qui veiis manque pour amener votre œuvre à un plus haut degré de perfection, ce n'est pas le goût, c'est l'idée. Vous sentez que celte figure, telle que vous l'avez tracée, n'a qu'un charme médiocre. Il y faudrait autre chose. Mais quoi? Vous ne sauriez le dire. Le goùl vous signale les fautes, il ne vous indique pas les corrections à faire. Vous ne pouvez donc que retoucher au hasard. Votre dessin se gâte, la ligne se perd, il faut tout recommencer. L'épreuve esl significfilive. Elle nous montre combien sont vagues d'ordinaire les images par lesquelles noue nous représentons la beauté. Nous nous figurons qu'il suffirait d'un petit eflbrt pour les mettre au point. Nous faisons cet effort. Elles se troublent davantage. Nous insUlons. 1! n'en reste plus rien.
Le problème qui se pose à l'artiste esl donc beaucoup pluscompliquéque nous ne l'avons cru d'abord. Pour imaginer un corps humain d'une beauté parfaite, il ne suffit pas d'évoquer une image que nous aurions toute faite dans l'esprit. Il s'agit de concevoir une chose dont nous ne pnuvons nous faire d priori aucune idée,
VEfltt L IDEAL. 231
Les artistes le font pourtant, noua dira-t-on. Ces formes parfaites que nous essayons vainement de nous figurer, il faut bien qu'ils en aient l'idée, puisqu'ils la réalisent. Où Phidias a-t-il pris le type de son Jupiter ou de sa Minerve? En lui-même nécessairement. Quand il commençait à ébaucher son œuvre, il n'avait pas sous les yeux un modèle qu'il lui suflit de copier. Sa main pourtant ne pétrissait pas l'argile au hasard; il savait ce qu'il voulait. Il fallait donc qu'il eftt en lui, non seulement une vague aspiration à la beauté parfaîlc, mais une idée précise, une image concrète de cette beauté. Quand Raphaël dessinait ses vierges, ne dit-il pas luimême qu'il s'inspirait non d'un modèle vivant, mais d'une certaine idée qui lui venait à l'esprit?
Sans doute, au moment oii l'arlisle commence à e.\écuter matériellement son reuvre, il faut qu'il ail son idée. Mais celte idée, où t'a-t-il prise? C'esl juslement ce qui! s'agit de savoir. S'eSl-elle présentée à lui toute faite? L'a-l-il brusquement connue, pai' une intuition géniale? Cela lui esl-il venu « en écoulant chanter le rossignol »?Pour parler ainsi, il faudrait ignorer les efforts antérieurs de l'artiste, ses années d'apprentissage, les longues et patientes études auxquelles il s'est livré, ses recherches, ses expériences avant de porter son idéal à ce degré de précision et de perfection. Od ne trouve pas l'idéal du beau d'un coup de génie, pas plus qu'on ne fait une statue d'un coup de pouce. 11 y a là tout un travail d'imagination dont il faut se rendre compte, car nul ne peut s'en dispenser. Cherchons donc comment un artiste peut arriver à se faire un idéal de beauté physique.