‹ L'imagination de l'artisteChapitre 36 sur 39 · V FANTAISIE · texte numérisé non relu

V FANTAISIE

griiTe: l'artiste partira sur ce thème, soulignant l'eirct, complétant l'image qui lui aura été suggérée. On peut remarquer qu'un meuble a presque toujours, quand on y fait un peu allention, une attitude expressive, une physionomie : celui-ci semble accroupi sur lui-même, celui-là l'ail elfort pour se redresser; il ne faut qu'un peu de bonne volonté à l'imagination pour l'animer et y voir un fitre bi?.arro. De môme dans un vase on pourra facilemcnl se figurer une forme humaine ou animale plus ou moins monstrueuse : de tout temps et dans tout pays l'invention des potiers s'est exercée sur ce jeu d'apparences. Souvent encoro le décorateur utilisera les accidents do la matière qu'il met en œuvre, les nœuds et les ronces du bois, les coulures de l'émail, la disposition fortuite des couches dans une lame d'onyx, les taches d'un verre coloré; il y fera apparaître I par un jeu d'hallucination visuelle , des figures variées sur lesquelles s'exercera son oulil; et la composition décorative, commencée peul-être sur le mode naturel, s'achèvera en fantaisie.

Quand ces accidenlaonlété heureusement utilisés, par une imagination souple et ingénieuse, il se produit une curieuse illusion. On s'étonne que l'artiste ait si bien rencontré, et lellemenl à point, la matière qui devait rendre sa pensée. Les veines du bois semblent s'être infléchies d'elles-mêmes pour lui fournir les nervures de ta feuille qu'il dessinait. On dirait que des profondeurs de la pflto colorée sort à son appel et vient s'épanouir à la surface du bloc la fleur chimérique dont il avait besoin pour compléter son décor. Sa fantaisie s'est si bien adaptée ans accidents de la matière, que c'est la matière même

^'0 I. IMAGINATION IWF.NTrVK.

([iii semble aller au-devant tic sa fanlaisie. Ete^ collaboration île l'espril avec le hasaiti peiiventc résulter des trouvailles, des détails d'une orig surprenante, que l'artiste n'eftt certaincme imaginés à léle reposée, par l'efTort de la lucide. Le défaut de ce procédé est que Vi lion, ainsi abandonnée à elle-même, se laîsseJ aisément aller au cauchemar. Il est beaucoup! facile d'inventer dans ta laideur qup dans Ja be on a plus vile Tail de ci-éer à profusion des mo grolesques, difforme^, effrayants que d'évoqué seule image vraiment gracieuse. Par une naturelle, en suivant simplement la loi de ma effort, le merveilleux tombe dans l'absurde.

est souvent l'impression que produit 1( chinois. Où l'aptiste a-t-il pris ces Heurs innoinq ces papillons invraisemblables, ces lions Tar qui claquent des dents en roulant de gros yeux, CCS dragons volatilisés en nuages bleus et rouges dont il semble que le veut emporte de ci de là les lambeaux diaprés? De telles figures sont bien faites, par leur bizarrerie radicale, pour déconcerter un cerveau européen. 11 ne semble pas qu'elles puissent Ctre inventées de sang-froid : on dirait plulôl qu'elles ont été conçues dans un songe d'opium, par un dessinaleur halluciné. En réalité elles ne supposent aucune fièvre, aucun délire, mais le .simple laisse^ aller de l'imagination et de la main. Elles sont !<; produit de la rêverie distraite, nonchalanle, où l'on invente pour ne pas se donner la peine de se souvenir, où les images se décomposent d'elles-mômes, perdent la ligne sans qu'on fasse aucun effort pour la retrouver, .^^orle de déliquescence de la pensée

1»K LA CONVF-NTIOS A LA FANTAISrK.

qui aboulil à la complète dégradation de la Terme. J'en dirai aulant de ces mascHroris grolesques, parodie de la figure liumaine, que les arcliitecles des siècles précédents ont prodigués dans la décoration de nos édil^ces. Sans doute la caricature, celte déformation méthodique delà forme humaine qui appuie sur ses iinperl'ecLions réelles en les exagérant, a sa très réelle valeur esthétique. Mais il n'en laul pas abuser, surtout en sculpture. Ces grimaces figées dans la pierre ont quelque chose d'obsédant qui gène l'imagination. SI l'on sculpte, au-dessus de noire porte, uoe Ogure humaine, ne vaut-il pas mieux la faire gracieuse et avenante que grotesque ou farouche?

On peut faire une classe à pari des figures de métamorphose qui nous font assister au passage progressif d'une forme à une autre. Ce sera par exemple une figure humaine qui se continuera en rinceaux de feuillage; ou bien, suivant la marche inverse, une plante perdra peu à peu la forme végétale et s'épanouira en figure humaine. Dans les grotesques de la Renaissance, vous verrez surgir d'un mâme ornement et se continuer par d'ingénieux raccords les formes les plus hétérogènes, des lleurs chimériques, des têtes de satyre, des bustes de femme, des cornes d'abondance déversant des fruits. Considérées comme des figures composites et per- ' çues d'ensemble, ces compositions seraient d'un effet extravagant. Figurez-vous ces guirlandes bizarres détachées de la muraille quelles décorent, étalées sur une table comme un objet réel, ce serait à frémir. Ce n'est donc pas ainsi qu'il faut les voir. Elles sont faites pour être parcourues des yeux, de

■■il-2 L'l.MA(ilNATION INVKNTIVK.

telle sorle que les images apparaissent successif ment, sp fondant lune dans l'autre, ilîsparaissanl pour nous suggôrer des repn'^sen lai ions nouvelles au moment où nous allons nous étonner île leur invraisemblance. La forme décevante et mobUc s» dérobe à notre regard chaque fois que nous essayons de la saisir. Ce jeu de métamorphoses visuelles est un des plus curieux arlillces de Tari décoratif. Il nous empêche de prendre trop au sérieux des image« de pur caprice, d'insister lourdement sur des fantaisies légères. Il donne à noire contemplation les libres allures de la rêverie. L'artiste est bien entendu le premier à s'amuser de ce jeu. car c'est pour lui que les images sont vraiment successives. Dessinant sur un simple plan, s'en remettant pour les détails aux rencontres de l'improvisation, il ne sait pas lui-même quelles figures vont apparaître sons son crayon; il s'en donne la surprise; il y exerce son ingéniosité. 11 goilte directement le plaisir de la libre et joyeuse invention, qu'en présence do l'œuvre achevée nous pouvons ressentir seulemenl par sympathie. El c'est ce qui nous porte à croire qu'il ne faudrait pas abuser, dans l'art décoratif, de ces figures : au fond, elles sont plus agréables à dessiner qu'à regarder.

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