COMPOSITES
D'autres figures enfin seront obtenues par assemblage de formes hétérogènes : tels sont Its -cntaures. satyres, sphinx, méduses, chimères, gorgones, che-
DE LA Cn.SVOTIO.N A LA FANTAISIE. 273
vaux ailés, femmes à queue de poisson, liippogrilTes, etc., monslres hybriiles oii lespril semble avoir voulu épuiser loules les cumbinaison^ possibles de ta forme humaine avec la forme animale, et des formes animales entre elles. On en trouvera le réperloire presque complet tiaii-s jes bas-reliefà de Chaldûe et d'Assyrie. De temps immémorTâl, Tima- "gination humaine a~spontanémcnt conyu de telles ges. Les artisans du décor n'ont donc pas eu la peine de les inventer. Le plus souvent il les ont trouvées toutes faites, dans la légende, dans la poésie. Mais ils s'en sont emparés avec joie. En leur qualité d'înjaginatifs, ils doivent trouver un attrait particulier à ces conceptions étranges qui nous transportent dans un monde merveilleux.
Peut- être n'oiit-ellcs plus exactement pour nous l'intérêt qu'elles avaient autrefois. Le merveilleux n'a tout son charme que lorsqu'on y croit à demi. 11 faut qu'il ne semble ni tout à fait réel, ni tout à fait inventé, mais qu'il flotte dans une région intermédiaire, comme ces images que l'on conçoit les yeux à demi ouverts dans la rêverie légère du matin. Tel était l'état d'esprit des anciens. Pour eux les limites entre le possible et l'impossible n'étaient pas aussi nettement fixées qu'elles le sont aujourd'hui, Ils savaient bien qu'il n'y a vraiment pas de chimères, ni de harpies, et qu'ils n'étaient pas exposés A en rencontrer une au détour du chemin, Mais qui ■sait? L'homme a certainement eu à lutter jadis contre des monstres. La terre est vaste. Ce qui n'est pas vrai ici peut l'être là-bas. Ce qui n'est plus peut jir élé. .Quand l'artiste du moyen âge sculptait ces démons cornus, ces guivres, ces chimères qui
274 L'IMAGINATION INVENm'E.
rampitnl cL s'accrochent aux corDÎches calhéd raies, il ne faisait que donner un i visions qui étaient alors dans tous les e monstres disparates ne choquaient personn leur invraisemblance. N'en voyait-on pas de figurés dans les Besliaires, sur le récit d Imaginatifs, revenus des pays fabuleux? Aujou nous avons mis le pied dans ces régions i lointaines, merveilleuses, el nous y avons troi nalnrn toujours eonforme à ses lois. Les moi qui les peuplaient se sont évanouis à notre appi comme les Fantômes quand on marche ' C'est à peine si dans les abîmes glauques de l'C s'agitent encore les krakens, les orques s redoutables, les hydres gigantesques : on i quefois à la surface de la mer des remous ù lants. Mais bientôt ces mystérieuses profom dci'nier refuge des monstres chimériques, été sondées, el il ne restera plus sur__la I plaie pour lo merveilleux. Le passé lui-mêmevj l'histoire et rarchéologie nous obligent à :
reprfeenter nettement, prend un dur réalisme;! ne pouvons plus y projeter nos songes aus^a menl qu'autrefois. Notre imagination jusqu'à un certain point gt^néc par la connaim trop précise que nous avons dés lois de la Mais l'ai'l ti"êst-il pas fait justement pour r en nous les tendances primitives? Quand 1 moderne reprend ces vieux thèmes sur It exercée jadis l'imagination humaine, ne m l-il pas, pour mieux nous les faire admettre, 4j d'esprit qui les a fait concevoir'? A coup iiùn revient pour son compte. Au moment où il c
il oublie sa science de naturaliste, et Téducalion positive qu'il a reçue. Par une sorte de mimétisme moral, grâce à ce don d'assimilation qu'ont tous les imaginatifs, il se donne une âme antique pour *?voquer les antiques légendes; il croit à sa chimère au moment où il la représente, dans la mesure où il faut croire à l'existence des êtres merveilleux.
Ces étranges images l'attireront encore par leur vertu symbolique. 11 faut le remarquer, en elTet : la plupart des monstres mythologiques ne sont pas un pur caprice de l'imagination. Ils ont eu, au moins à l'origine, un sens figuré. Dans l'esprit des anciens poètes et des premiers artistes, ils étaient destinés à personnifier quelque force de la nature, à exprimer quelque idée d'ordre moral; avant d'être pris au sens réel et regardés vraiment comme des monstres, ils ont été conçus comme des symboles. Qu'est-ce que Typhon, ce monstre horrible qu'Hésiode décrit dans sa Théogonie? Sur ses épaules se dressent cent têtes de serpent, d'afîreux dragons dont les gueules effroyables dardent toutes une langue noire. De chacune de ces têtes sortent des voix confuses, cris plaintifs de jeune chien, rugissement de lion, mugissement de taureau. Parfois il pousse des sifflements dont retentissent les hautes montagnes. A cette description on n'a pas de peine à reconnaître la violence de l'ouragan. Et la Chimère, fille de Typhon, avec sa tête de lion dont la gueule vomit des flammes et son corps de dragon, n'est-elle pas le nuage d'orage d'où sort la foudre*? En donnant aux
1. Voir Decharme, Mythologie de la Grèce anlù/ue, Carnier, 1^79, p. 263*
-270 L'IMAGIXATIOX INVENTIVE.
Kérubim, gardiens du palais des rois, un corps de taureau, des ailes d*aigle, une face humaine, on a voulu accumuler en eux les emblèmes de la puissance et de la majesté. Nous avons déjà montré comment les Égyptiens avaient conçu leurs dieux : quand ils appliquaient sur un corps d homme une télé d'épervier ou de lion, leur intention n*élait nullement de figurer un monstre, mais d'exprimer, par une puissante métaphore plastique, le caractère de leur divinité : c'était comme un masque symbolique «ju'ils lui posaient sur la face. Nous retrouvons dans l'art chrétien des métaphores de ce genre. La forme horrible qu'il a donnée aux démons n'est-elle pas le symbole de la difformité morale? Quand il attachait de grandes ailes aux épaules des anges^ n'était-ce f)as pour rappeler seulement, par un emblème significatif, leur fonction de messagers célestes? « S'il en fallait croire les anciens Actes des saints, remar- (jue Kniile Mule, presque tous nos vieux évêquesde France, cl surtout les fondateurs des sièges épiscopaux, auraient eu à lutter contre des monstres. Suivant la légende, saint Romain de Rouen aurait enchaîné la gargouille qui désolait la Normandie; s.'iiiit Marcel de Paris avait mis en fuite un horrible s<M'pcnt qui habitait dans un cimetière... Toutes ces victoires sur des monstres expriment des victoires sur l'idolAtrie... Ainsi une simple métaphore est devenue un récit vivant en passant par le cerveau (iviilour du peuple. » Le décorateur reviendra volontiers à ces symboles traditionnels et les rajeunira en leur donnant un sens nouveau.
Ouand bien niéme les monstres ne lui représenteraient rien de merveilleux, il prendrait plaisir encore
i dessiner et. à les mofleler pour leur fjiialilé
Korative. Rien ne se pr?tn plus facilement que les
I de fantaisie aux exigences du décor : leur
Bie élanl arliitraire peut Hallonpjer, se ramasser,
modifier de mille façons pour entrer dans un
B donné : c'nst nne matière souple et malléable
■'d'elle-même se dispose en ornements. El quelle
jAtéde lignes! Quelle ressource pour le décora-
rque des ailes qui se redressent, des griffes qui
longent, des croupes tortueuses qui se recour-
m\ à volonté! Quelle joie pour un artiste, de pétrir
l'autre ces formes diverses, et de les relier
(de beaux raccords!
I faul y prendre garde cependant. Môme dans
Itrême fantaisie le goût doit garder ses droits.
t décoratif nous met parfois devant les yeux des
Pbstres ridicules, répugnants, absurdes, dont il
■ait nous épargner le spectacle. Il y aurait beau-
[> à dire sur les monstres traditionnels. Dans col
^aplement de formes hétérogènes, l'imagination
plît des erreurs. C'est peut-être ici qu'éclate le
L dilTérence entre les arts du dessin et la
feîe. Le poète peut à son gré assembler un instant
I images les plus disparates : ce composé instable
t aussitôt, avant qu'on ait eu le temps d'en
B surpris. Mais le goOt est plus exigeant quand
K'donne â ces visions la réalité de l'expression plas-
[ue : certaines invraisemblances deviennent crian-
». J'admets le sphinx à léte d'homme et l'homme à
è de lion : entre les deux natures que l'on juxta-
B il y a une suffisante analogie; la tfite de certains
biTnes a quelque chose de léonin ; les membres du
, avec leur splendide musculature visible sous la
278 l'imagination inventive.
peau rase, ont une sorte de beauté qui se retrouve dans les membres d'un athlète; Timagination est donc disposée à accepter ce jeu de substitutions qui fait passer la tête de Tun sur le corps de Tautre. La Sekhet à tôle de lionne, l'Isis-Hâthor à tête de vache sont encore admissibles. Mais le dieu Thoth à télé d'ibis ne se tient pas; les deux formes ne peuvent se grelîer Tune sur l'autre; cette petite tête, avec son cou ridé et grêle, ne se soudera pas au corps humain : il lui faudrait, pour la continuer, un corps d'échassier. Le Rannu à tête de serpent est hideux. On peut regarder avec plaisir les sirènes dans leur grûce bizarre et voluptueuse. Les satyres encore sont bien conçus, la forme humaine se raccordant très heureusement à la forme animale. Mais le centaure est déplaisant ; le passage de son buste d'homme à son poitrail de cheval est presque impossible ; pour peu que Ton essaie de se figurer son anatomie, on comprend qu'il est physiologiquement absurde. Si notre œil n'était pas accoutumé à le voir, il ne saurait l'accepter : de deux formes très nobles on a fait un assemblage mal réussi. Un des sujets classiques sur lesquels s'est le plus exercée l'imagination des créateurs de monstres, c'est la tentation de saint Antoine. Prenons l'estampe célèbre de Callot. C'est un fourmillement d'êtres fantastiques. Dans les airs plane un Satan déchaîné qui brandit des flammes. Des dénions armés de verges ou de fourches harcèlent le pauvre abbé. Une sorte de canonnier à corps d'écrevisse met par derrière le feu à un dragon cuirassé qui vomit des hallebardes. Perché sur un rocher, un monstre menaçant vise le saint de son nez qui se prolonge en espingole. Tout cela donne
PPC"
[lE LA l'ONVENTIOS A LA PAMAISIK.
biâD, si l'oD vent, une impression de fantastique; mais ilans ces assemblages baroques dn Fornies hétérogènes, au Tonil il y a [jou (l'invention plastique. .Ces monstres sont faits pour donner la migraine plutôt que pour effrayer; ils ne se tiennent pasd'ensembie; ils n'ont pas l'air d'i^tre arrivés. Créer un beau monstre, qui dans sa complesili^ garde une cur- Uine harmonie de formes, une certaine vraisemblanee de structure, c'est un véritable tour de force pour l'imagination plastique. Quelques artistes y ont réussi. Hokousaï, par exemple, avec ses étonnantes "figures do cauchemar; (juslave Doré, dont l'exubérante imagination a semé en se jouant les Olres de fantaisie; Gustave Moreau avec son hydre de Lerne qui se dresse au milieu de cadavres amoncelés, sur les bords du marais lugubre, apparition saisissante à force de vraisemblance dans le surnatui'el; Granville dans ses bons moments, quand il ne se contente pas do souder la forme humaine et la forme animale, mais en l'ait la synthèse; Carriès dans ses fantaisies décoratives, par exemple dans ce GrenouUlard dont nn ne sait plus s'il représente un homme ou un batracien, tant les deux types organiques se fondent en une image homogène. Mais pour ijueliques réussites en ce genre, que de lourdes et déplaisantes erreurs dans l'art décoralifl Dans cette simple tendance à déconcerter les lois de la nature pour imaginer des êtres monstrueux, il y a quelque chose de morbide au fond; une imagination parfaitement saine devrait se complaire plutôt dans la grâce et la beauté, dans le rythme harmonieux de la vie. B Pour moi, dit Arsène Alexandre dans sa belle
étude
r Jean Carriés, pour moi, qui ai longuement
et anxieusement interrogé son œuvre, sa vie, sa ^ façon de percevoir les objets extérieurs à travers luimême, j'ai la conviction que ces choses fantastiques, monstrueuses, admirables, furent filles de ses nuits, rôves qu'engendre la maladie couvée, sensations vagues qui rongent intérieurement, doucement, comme des bouches sans dents, durant les sommeils oppressés, et que Tartiste, avec son habitude de tout tirer de lui, reprend et formule pendant le jour, sans se douter d'où cela vient ». Ces réserves, quà chaque instant nous avons dû faire, quand nous avons assisté au périlleux passage de la convention à la fantaisie, montrent combien le terrain est dangereux. Nous sommes arrivés à la dernière limite de l'invention plastique, au point critique où l'imagination va perdre contact avec la nature : le jeu risque de se gâter.
CHAI'ITIIE VIII