PHYSIONOMIE DE L'OEUVRE
Heureusement une autre voie nous est ouverte. Ce que nous avons essayé de faire sur Tartiste, faisons-le plutôt sur son œuvre. L'homme qui se sent étudié se dérobe. L'œuvre est là devant nous, exposée à tous les yeux : nous pouvons l'interpréter à loisir. Un graphologue ne demande qu'un mot de votre écriture pour vous apprendre toutes les particularités de votre caractère. Nous qui disposons d'innombrables documents, nous parviendrons sans doute à en dégager, sans effort excessif, quelque trait de physionomie.
Ce qu'il me faut obtenir, ce sont des impressions d'ensemble. Si je me plaçais devant une œuvre donnée pour en déduire par une minutieuse analyse la fonction essentielle de l'art, je risquerais d'attribuer une trop grande valeur à des caractères très accusés à coup sûr dans l'œuvre en question, mais qui n'en sont peut-être qu'une singularité. Mieux vaut passer en revue un grand nombre d'œuvres, rapidement et môme superficiellement. Ce que je cherche est une chose qui doit sauter aux yeux. Si quelques chercheurs ne l'ont pas aperçue, c'est sans doute qu'ils y ont regardé de trop près.
l'flïSI<l.\OMlE DK HJEUVUE.
Peinture et sculplu;
mire daos un musée quelconque, au Luxembourg par exemple, et là, entouré cJes œuvres les , plus variées de l'art contemporain , je m'interroge. Voil^ des tableaux, voilà des statues. Si la production de telles œuvres est due au développe- ' meut intense de quelque faculté spéciale, il est impossible qu'il n'y ait pas eu elles quelque chose d'anormal, un caractère dont nulle part ailleurs Je ne trouverai l'équivalent. El comme j'ai ici affaire à des œuvres exemplaires, comme ces galeries représentent une sélection de nos meilleurs artistes, il est impossible que ce caractère ne s'y trouve pas en pleine évidence.
J'hésite pourtant. L'impression n'est pas aussi nette que je le voudrais. Dans quelques-unes de ces œuvres, ce qui me frappe, c'est la beauté même de l'objet représenté, comme dans cette Vénus aux chairs blondes, aux formes pures, dont un si charmant reflet d'eau mouvante caresse et indique les contours. Là visiblement l'artiste s'est proposé do dégager de la nature un idéal de grâce féminine. Mais ailleurs , dans des œuvres qui certainement n'ont pas une moindre valeur d'art, je trouve au contraire un parfait dédain de la beauté propre du sujet, comme dans ce saint homme Job dont le | modèle semble avoir été choisi pour sa laideur typique, dans ce Saint Sébastien que l'on dirait copié sur les dalles de la morgue, et dans celle vieille femme où le sculpteur a si cruellement accusé les marques les plus affligeantes de la misère et de
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la décrépitude. Ici le parli pris de l'artiste est de reproduirp, en raccenluant encore, l'impression de la réalité. Dautres œuvres vaudront par la profondeur du sentimeni, comme ce pauvre pQclieur qui regarde si tristement dans l'eau, ou celte têle de Charles 1"' à l'expression si tragique. 11 est enfin telle loilc qui mo charmerait, quand je ne Ferai» même pas attention h ce qu'elle représente, par la Beulo suavité des tons, et qui produit sur l'œil une impression de caresse, comme ce portrait déjeune litle qui met en délicieuse harmonie le rose des chairs ot le gris argenté du fond.
Cette variété d'impressions produites par la peinture me prouve que j'ai certainement afl'aire à un art très riche et très complexe, qui peut mettre en jeu avec une intensité variable des facultés fort diverses; et naturellement chaque artiste, selon que l'une ou l'autre sera plus développée en lui, aura une tendance à la regarder comme le don essentiel de l'artiste : il n'admettra que les formes d'art dans lesc|uelles cette aptitude spéciale trouvera à s'exer^ cer. Pourquoi l'arl? Pour l'idéale beauté, voudrait me dire la Vénus de Cabanel. Pour la vérité, m'affirment le Job de Bonnat, le Saint Sébastien de Rîbot ' et la vieille femme de Rodru. Pour l'expression f morale, me suggèrent le pauvre pécheur de Puvia de Ghavannes et le Charles I" de Carriès. Pour la jouissance esthétique et l'enchantement des yeux, me ferait dire la toile de Cliaplin. Sans compter ceux qui me répondront : l'art pour l'art, c'est-àdire, si je comprends bien celle formule, Tart pour la virtuosité. Ainsi chaque reuvre me parle en son langage. A laquelle me faul-il entendre?
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Je cherchais le caractèro commun tle ces œuvres. ] ! je n'ai trouvé que des différences. C'est donc que i . JR me suis perdu dans le détail. Chacun de ces arlisics i a sans doute sa persoiiiiaHté, qu'il affirmera en se I faisant un slyle personnel. Mais fous sont des I arlisles. Tous, à un moment donné, ont éprouvé ce I m^me irrésistible besoin de sculplor et de pein- I dre, dont nous avons déjà réclamé l'explication. Ils doivent donc avoir, outre les aptitudes spéciales dont témoigne la diversité de leur œuvre, quelque apliliide commune que nous n'aurons rcniar(]uce dans aucun d'eux, préciscmcnl parce qu'elle se trouve en tous. Figurez-vous un certain nombre d'instruments de musique qui tous, h tour de rôle, donneraient la mémn note sur des timbres différents. Le son principal linira par ne plus Olro distingué, l'oreille ne percevra plus que la dilTérence
Ides harmoniques. C'est ce qui nous est arrivé. Ne nous laissons donc pas absorber par les détails. Revenons à l'ensemble. Laissons errer nos regards sur toutes ces statues, sur tous ces tableaux, jusj^u'à ce que s'en dégage quelque chose, qui nous surprenne. Dans tous ces objets qui sont là, exposés dans cette galerie, n'y a-l-il donc rien d'étrange, d'anormal, de vraiment pin-liculier?
Quand je les aurai contemplés longuement, surtout pi par hasard je me trouve presque seul dans les salles sUcncîeuses, en tôte à t^^to avec ces pales et muettes efOgies qui se tiennent droites sur leur piédestal, immobilisées dans une altitude de volupté ou de souffrance, dans un geste d'appel ou de menace d'une obsédante fixité; quand aulour de moi, dans les cadres d'or, j'aurai vu de tous le" ciHl-s ni'appa-
raitre ces figures étranges sur lesquelles le regard ne sait comment se poser, qui parfois prennent un relief haUucInanl et linslanl d'après ne sont plus igu'une surface plaie et miroitante; visions de la nature (|ui s'efTacenL, s'éloignent et ne Ibnl plus l'effet que d'un souvenir; images de rêve qui prennent des couleurs pins vives et des contours plus nels que la réalité même : aloi's je n'aurai plus besoin de ine demander ce qu'il peut y avoir de particulier dans ces objets qui m'enlonrcoL; j'aurai l'impression intense qu'ils n'existent pas de la mânifl manière et au même degré que les objets réels.
Us ne sont que représentas. Voilà qui est singulier à coup sûr. Je crois bien les percevoir. Ici je vois uw! faune qui danse; là un .soldai qui serre un drapeau sur sa poitrine; là des profondeurs d'espace, une plaine sans fin avec ses champs, ses villages, sea' bois que je parcours du regard. Mais ce n'est qu'un' leurre. Un tableau, une statue est sans doute UDO; chose bien réelle, qui est là devant nous, et qw nous voyons de nos yeux. Mais celle chose, nous ni la regardons pas comme nous regarderions un objfil ordinaire, un meuble par exemple, un arbre, ud animal, en le prenant au sens propre et pour ce qu'il est vraiment. Cette (^ose a cela de particulier, qu'elle n'est pas là pour son compte, mais au lieu et place d'un autre objel, dont elle doit évoquer eu nous l'idée. Parcourez d'un boul à l'aulre ces galc^ ries, et vous reconnaîtrez qu'il n'y a pas un détail de ces figures peintes ou sculptées qui soil vraiment ce qu'il est censé être; ou si par hasard cela arri* vait, si par exemple une statue de plaire liguranl une reine porlait sur la ItHe une vraie couronne,