‹ L'imagination de l'artisteChapitre 6 sur 39 · SA NECESSITE · texte numérisé non relu

SA NECESSITE

Tous nous avons jusqu'à un certain point la faculté de vision mentale. Regardez un objet fixement, de toute l'intensité de votre regard; puis fermez les yeux, et essayez de le voir encore. L'impression faite sur votre rétine s'est effacée presque aussitôt ; vous ne voyez plus que du noir. Voici pourtant que dans ces ténèbres une image vous apparaît, bien pâle d'abord, bien peu distincte, mais qui se précise peu à peu, et dans laquelle vous finissez par reconnaître l'objet. C'est vraiment une vision. Si l'objet ét^t de nature à nous émouvoir, ou si nous l'avons longtemps regardé avec attention, son image sera plus fortement empreinte dans notre esprit; nous pourrons l'évoquer de nouveau après des semaines, après des années. Deux amis qui ont

i'aU ensemble, il y a bien longlemps, un beau voyagé, jlimeront à s'en rappeler rnniil'aiilre les incidenls; el pendant qu'ils parlent, des Images qui semblaient k jamais; etîacées reparaissent tout à coup; dans tjn éulair de vision mentale ils revoient la falaise que battaient les vagues, le chàlcan en ruines, le glacier aux crevasses bleuâtres, la pcnio vertigineuse oii l'un aurait glissé si l'autre ne l'avait retenu par le bras, la figure d'un voisin de table d'hôte. Quand cette faculté de vision rétrospective est très développée, quand les images reparaissent après un temps très long sans s'eifacer ni s'altérer d'une manière sensible, on a ce que l'on appelle la mémoire pillores(]ue.

L'artiste en est cerlainemeni doué. Il serait aus^ difficile de trouver un peintre qui n'ait pas la mémoire des formes et des couleurs, qu'un musicies qui n'ait pas la mémoire des sons ou un calculateur qui n'ait pas la mémoire des chiffres, r.hacun de nous se rappelle particulièrement les choses rjtii l'intéressent le plus. L'artiste s'inléressant plus qu© personne aux apparences «siblcB des choses, doB aussi plus que personne en garder netlement le souvenir. Les spectacles de la nature que le promeneur effleure d'un regard distrait, le reflet d'un arbre dans l'eau, un troupeau qui passe sur la route, l'attt^ tude d'un paysan courbé sur sa charrue, attirent etretiennent son attention; cela le frappe comme tfoS beauté inédite, comme un efl'et nouveau qu'il toi faudra rendre. Les images qui passeraient dans lioff yeux comme sur un miroir entrent dans les siens et s'y gravent; il les absorbe avidement; il fait effort pour s'en pénétrer à fond. Cela peut même devenir

LA MKMniBE PlTTOHESIjrE. 3T>

une sorte d'obsession. Certains artistes arrivent à ne plus voir dans les choses qu'un tableau A faire. Comment, dans ces conditions, n'auraient-ils pas la mémoire des images?

S'ils ne l'ont pas natureliemenl, il faudra bien qu'ils se la donnent par l'exercice, car elle leur est à peu près indispensable, comme un instrument professionnel'.

Il est dans la nature des effets trop fugitifs pour qu'on puisse en prendre copie; et ce sont souvent les plus pittoresques. Certains sites, même insignifiants, prennent parfois sous un jour favorable un intérêt inattendu. Le soleil incessamment se déplace, changeant d'un instant à l'autre l'apparence des objets, versant sur l'un puis sur l'autre la couleur et la lumière. Et toute chose peut ainsi espérer qu elle aura son moment de beauté. C'est ce moment que l'artiste voudrait fixer sur la toile. Mai'! que faire' L'tieure presse. Un paysagiste admirera un ollet de soleil couchant. Le temps qu'il ou\re son album, établisse sommairement une esquisse, délaie ses couleurs et trouve ses tons, la lumière a changé, lelTet n'est déjà plus le même; les couleurs qui diapraient certains nuages se sont portées sur d'autres. C'est encore très beau, mais oe n'est plus cela : le moment esthétique est passé. Comme l'écolier qui écrit sons une dictée trop rapide, il se hâte. Mais si prompte que soit sa main, il est toujours de quelques secondes en retard sur le phénomène qu'il poursuit. La nuance qu'il cherche à rendre se dérobe soua

Page 1