‹ L'imagination [electronic resource]Chapitre 114 sur 122 · I. Gherbuliez. Ouv. cité, p. ii · texte numérisé non relu

I. Gherbuliez. Ouv. cité, p. ii

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une hallucination. D'autre part, le lecteur, spectateur ou auditeur d'une œuvre d'art, s'il est dans les dispositions convenables pour goûter cette œuvre, et si cette œuvre elle-même est puissante et forte, se laisse prendre et envahir tout entier, oublie sa personnalité et les choses qui l'entourent : il subit la fascination, la (( suggestion » ou l'hypnotisation de l'art. Que ce moment ne dure point, cpje l'illusion tombe, que l'esprit se reprenne ou se ressaisisse, que les yeux, après s'être fermés à la réalité extérieure, se rouvrent à cette réalité, qu'on éprouve même, l'illusion détruite, une certaine peine à comprendre qu'on ait pu l'avoir, tant alors elle paraît étrange, et qu'on se persuade en conséquence qu'on ne l'a pas eue, qu'on l'oublie en quelque sorte aussitôt, comme les somnambules réveillés brusquement oublient leur rêve, rien n'est plus certain. Mais l'imagination n'en est pas moins, au premier moment, accompagnée de croyance; autrement dit, elle prend et fait prendre ses créations au sérieux.

Ce qui a donné à croire que l'art est un jeu, c'est qu'il apparaît nécessairement tel à ceux qu'il ne tient plus sous le charme, je veux dire à ceux qui n'en subissent plus la hantise, tout en continuant d'en admirer de sang -froid et avec réflexion les beautés. Il n'appelle pas, comme d'autres œuvres de l'imagination, la confrontation avec le réel; il évite au contraire le choc brutal de la réalité qui l'arracherait à son rêve ; de plus, il est, en un sens, distinct du réel et incommensurable avec lui. Gomment donc, se diton, l'art pourrait-il être autre chose qu'un jeu, pourrait-il être pris pour une réalité, puisqu'il est en de-

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hors de la réalité et en opposition avec ellei' C'est, \^ répondrons-nous, qu'il consiste à substituer un ordre \ de réalité à un autre. Il chasse d'abord de notre esprit les préoccupations relatives à l'existence commune; il nous abstrait de tout ce qui est, il nous arrache à nous-mêmes ; puis il nous transporte dans un rêve ou une construction idéale. Mais cette construction devient par là même pour nous l'unique réalité. L'imagination l'objective, la pose comme existante, parce qu'il est dans sa nature d'attribuer l'être à toutes ses créations, et parce qu'elle ne conçoit pas présentement une autre réalité, devant laquelle celle qu'elle évoque pâlisse et s'efface, comme un flambeau devant la clarté du jour.

De là un caractère remarquable des créations esthétiques. Ces créations nous paraissent non seulement empreintes de réalité, mais encore douées, si j'ose dire, d'une réalité absolue. L'art donne une impression de plénitude. Cette impression tantôt se dégage à la longue, tantôt s'impose d'emblée, tantôt est une pénétration lente, intime et profonde, tantôt un ravissement soudain, une extase ; mais, de quelque façon qu'elle se produise, elle se rencontre ou doit se rencontrer toujours. Qu'est-ce à dire, sinon que l'art s'empare de l'imagination d'une façon exclusive, et fait évanouir tout le reste? Il n'a pas de peine dès lors à être, comme on dit, désintéressé, à se sufllre à lui-même. Ces caractères là découlent de sa nature. Il est un point de vue, un sentiment qui exclut tout autre point de vue, tout autre sentiment. Il est un idéal qui se fait accepter d'emblée avec une foi entière et naïve, qui s'impose comme la réalité souveraine.

Comment se forme un tel idéal et comment s'empare-t-il deFâme, à l'égal de la réalité? C'est le secret même de l'art, mais ce secret n'est peut-être pas entièrement impénétrable. Si distinct qu'il soit de la réalité, l'art n'en est pas moins formé d'éléments empruntés à cette réalité. Par sa matière, il est donc réel. Il l'est encore, en tant qu'il s'inspire des lois de la réalité, les observe et les applique dans ses créations idéales. Il peut donc donner l'impression de la réalité, étant formé d'éléments réels et à l'image de la réalité.

Mais cette impression, d'où vient qu'il la donne à un plus haut degré que les choses mêmes? Le paradoxe n'est qu'apparent. On s'étonne, on se scandalise parfois des invraisemblances de l'art. Si fortes qu'elles soient, ces invraisemblances ne sont rien pourtant auprès de celles de la vie réelle. Il y a une convenance des choses, une conformité des faits à leurs lois, des êtres à leurs fins, des personnages à leur caractère qui est plus observée, ou, du moins, plus ressortante et plus visible, dans Fart que dans la nature et dans la société. C'est en ce sens que la poésie, selon le mot d'AmsTOTE, est plus philosophique que l'histoire. Si donc on prend pour critérium de la réalité, non la matérialité des faits, mais la régularité des lois, l'art peut paraître justement à nos yeux la réalité même. Inversement, il suffit, pour que le charme de Fart n'opère plus, pour que son objectivité apparente soit détruite, que la convenance, qui est son critère et sa loi, cesse un moment d'y être observée.

Mais, au reste, il y a plus d'un aspect de la réalité

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et partant plus d'une forme de Fart. Il y a un art qui n'a souci que des convenances morales et s'ac commode de toutes les invraisemblances dans Tordre physique. Ainsi dans le genre merveilleux, dans les contes de fées, les romans de chevalerie, l'imagination de l'artiste « refait l'univers à sa guise, sans tenir compte des lois naturelles et avec le mépris de l'impossible », mais « dans ce milieu de pure fantaisie, où ne règne que le caprice, souvent les personnages apparaissent nets , bien dessinés , vivants^ » . Inversement, dans l'art réaliste, l'observation psychologique peut être médiocre ou nulle, mais le décor, le milieu extérieur sont rendus avec une vérité si saisissante, un relief si puissant que l'imagination croit être saisie de la réalité des choses. Dans les deux cas, il faut et il suffit, pour que l'émotion esthétique soit produite, que notre esprit subisse momentanément l'ascendant de l'imagination de l'artiste et ne songe plus à appliquer à son œuvre un autre critère de l'objectivité que celui de la convenance spéciale qui est observée dans cette œuvre.

C'est ainsi encore que, dans le genre fantastique (Hoffmann, Poé, etc.), on relève « une vision intense jusqu'à Fhallucination, une précision de détails, une logique rigoureuse des personnages et des événements^ )) qui donne, au total, une sensation de réalité assez aiguë et assez forte pour faire reculer au second plan et pour dissiper tout à fait le malaise intellectuel, l'état de défiance et de doute, causé par le

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