RiBOT. Ouv. cité, p
milieu étrange, l'atmosphère irréelle où se déroulent les événements.
D^ine façon générale, qu'un système d'images quelconques, qu'une construction poétique, métaphysique, musicale, architecturale, etc., touche profondément en nous la sensihilité par la nature spéciale des éléments affectifs qu'elle met en œuvre, et s'impose d'autre part à notre esprit par une forte coordination logique, elle s'emparera de notre ame tout entière, rien ne fera obstacle à la loi de Tobjectivation spontanée des images, l'illusion artistique sera complète. Ce qui caractérise l'imagination esthétique, ce n'est donc pas d'être un jeu d'images qui se déroulent devant l'esprit, sans susciter aucune adhésion, c'est au contraire d'être un élan instinctif de croyance, non troublée, sereine, à la réahté objective de représentations suivies, harmonieuses, fortes, chacune, de leur valeur propre et de leur mutuel appui. La croyance qui accompagne les images esthétiques a sans doute un caractère spécial : elle est subjective. Encore est-il vrai qu'elle n'apparaît télle qu'après coup, c'est-à-dire à ceux qui l'ont perdue, ou ne la partagent point, et ainsi en jugent mal, ou ne sont pas en état d'en juger. Mais peut-être, à le bien prendre, la théorie du jeu ne veut-elle dire qu'une chose : c'est que la croyance esthétique se fonde uniquement sur la tendance hallucinatoire des images, tendance que, par exception, dans l'art, rien ne contrarie et n'enraye, que favorisent au contraire l'accord de ces images avec nos sentiments, et leur accord entre elles. Or c'est là la vérité. L'illusion esthétique, comme la foi religieuse, comme la foi au devoir, est
l'imagination esthétique
en quelque sorte gratuite ; elle s'alimente d'elle-même, elle se soutient par la seule force du sentiment et des images.
On détruit donc cette illusion en l'analysant, alors même qu'on ne l'analyse que pour la justifier. On l'explique, en effet, alors par des raisons à côté, au lieu de la constater bonnement, de l'accepter comme un fait. On la rend suspecte par l'insistance même qu'on met à en prouA-er la légitimité, et par les preuves trop ingénieuses et subtiles qu'on en donne. On vient à en méconnaître la nature, à la présenter comme contradictoire avec elle-même, à savoir comme agréée, consentie et voulue, pour ne pas dire cherchée ; tel est le point de vue radicalement faux de la critique raisonneuse, pour laquelle art est synonyme d'artifice et de ruse. C'est ainsi qu'est née la théorie du jeu, telle qu'on l'énonce d'ordinaire, et que nous repoussons.
L'imagination esthétique, en réalité, n'est pas essentiellement distincte des autres formes d'imagination : elle n'a pas un mode d'activité spécial, à part, unique, qui s'appellerait le jeu. Son originalité est ailleurs. Elle est dans la nature spéciale des matériaux qu'elle met en œuvre, images sensorielles (sons musicaux, formes, couleurs, etc.) et affectives (sentiments, états d'âme), clans l'attachement exclusif et la foi absolue à l'ordre de réalités que représentent ces images. Elle est dans le fait que cette imagination subit le charme ou la magie naturelle de ses représentations, les objective spontanément, et necherchepas pour elles de fondement réel ou d'appui extérieur, biqn différente en cela de l'imagination utopique, qui
éprouve le besoin malencontreux de projeter ses rêves au dehors, de les appliquer à un ordre de réalité, qui les repousse et les contredit. L'imagination esthétique se suffit à elle-même ; elle vit dans le monde qu'elle s'est créé, elle le tient pour aussi vrai que ]e monde qu'on est convenu d'appeler réel ; elle y trouve la seule vérité qu'elle cherche, pour ne pas dire qu'elle conçoive, la vérité de sentiment, et elle la trouve adéquate, complète. Peut-on dire que cela n'est qu'un jeu? L'imagination esthétique, comme toutes les autres, implique une croyance. Cette croyance est sans doute de nature spéciale. Mais sa spécialité n'est pas d'être un doute, une illusion incomplète, à laquelle on se prête et dont on n'est point dupe, en un mot, un jeu, mais au contraire un naïf et entier abandon à l'élan de sympathie et de foi qu'engendrent les représentations mêmes.