I. — Formation des images
§ I. — L'imagination, entendue comme le pouvoir de former des images, se présente sous deux formes : l'une reproductrice, l'autre productrice ou créatrice.
La première, simple restauration du passé, paraît mériter à peine le nom d'imagination ; elle est, en tous cas, rimagination à son phis bas degré. Quand elle ne serait qu'une mémoire, il f;uidrait néanmoins l'étudier encore, à titre de matière où l'imagination puise les éléments de ses créations. Mais nous croyons que ce n'est pas un pur préjugé qui a fait donner le nom d'imagination à la mémoire vive, pittoresque, laquelle est plus en réalité qu'une restauration, est une résurrection ou une évocation du passé. Si l'imagination, en effet, consiste à donner l'être aux représentations, l'acte, par lequel l'esprit donne la vie aux perceptions évanouies, les anime, les colore, les projette en quelque sorte sur le plan de la réalité pré-
3io
sente, n'est pas un acte de mémoire, mais d'imagination. Autre chose est revivre le passé, autre chose, se le rappeler seulement. La mémoire n'est pas antérieure à l'imagination, elle ne l'explique pas, elle en est un déchet, un résidu. Se rappeler le passé, c'est le reconnaître comme tel, se rendre compte qu'il n'est plus, n'y pas croire, encore qu'il soit donné dans une représentation ; or la reconnaissance ainsi définie n'est pas primitive, elle est le rejet d'une croyance spontanée, de la croyance à la réalité actuelle du passé représenté, laquelle surgit en nous, en même temps que cette représentation même, et par le seul fait de cette représentation. On revit donc d'abord le passé, on y croit comme à une réalité présente, on rimagine ; puis on n'y croit plus, on n'en garde que l'idée ou représentation, et c'est là se le rappeler. Ainsi l'imagination (reproductrice) précède la mémoire proprement dite ; elle l'enveloppe et la dépasse, loin qu'elle en dérive et s'y réduise.
Cette imagination sans invention s'appelle de son vrai nom évocation. Elle a son point de départ dans an manque absolu d'intérêt pour les événements actuels ; elle consiste à se replonger passionnément dans le passé, à s'y absorber et s'y perdre, à en revivre les joies et les douleurs, à en retrouver les enthousiasmes, les attendrissements, les colères et les haines. Elle est un état d'âme original, relativement exceptionnel et rare, une substitution paradoxale et violente d'une réalité à une autre, du souvenir à la perception ; elle tient de la magie, elle est l'anéantissement du présent, et la résurrection du passé.
La loi suivant laquelle elle se développe est la loi
RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS
3ll
dite de « réintégration ou de totalisation » qu'avant Hamilton, Wolf a énoncée d'une façon particulièrement heureuse, précise et complète : Perceptio prœterita intégra recurrit cujus prœsens continet partem. On ne veut rien perdre du passé disparu, on en recueille pieusement et avec émotion les moindres vestiges, on en fait revivre le détail puéril et charmant (ex : les Confessions de Rousseau).
L'évocation ou réintégration totale des souvenirs se produit elle-même selon la loi particulière d'association par contiguïté, par contiguïté dans le temps, cela va sans dire, mais aussi, et j'allais dire surtout, par contiguïté dans l'espace. L'évocation comprend en effet deux opérations : la fuite du présent, le retour au passé. Mais d'abord la fuite du présent n'est jamais complète ; ensuite le retour au passé a lui-même besoin d'être suscité, entretenu et soutenu par des sensations présentes, ainsi par exemple par la vue des objets matériels, appelés souvenirs. Nous avons insisté plus haut sur le rôle des sensations comme point de départ et point d'appui des images. La perception ne met pas seulement sur la voie du souvenir, elle fait en quelque sorte participer le souvenir de sa propre objectivité; elle en relève aussi l'accent, la valeur émotionnelle. Rien ne vaut, pour la mémoire affective, dit M. Paulhan, ce mode d'association quelque peu illogique, qu'on appelle la contiguïté. « Il n'est personne sans doute aui n'ait eu l'occasion de comparer le caractère terne, effacé du souvenir direct, évoqué logiquement, avec la fraîcheur, la vivacité, la complexité de l'impression réveillée, par exemple, par la vue des endroits où nous Féprou-
3i2 l'imagination
vâmes jadis, par une fleur séchée, retrouvée à Fimproviste \ » Ceci nous explique une bizarrerie du cœur, la niaiserie sentimentale dont il ne faut pas trop sourire : ce qui nous attache à nos parents, par exemple, ce qui fait que nous nous attendrissons à leur souvenir, ce n'est pas la pensée de ce qu'ils ont été pour nous, de leur dévouement, de leurs bons soins, pris en gros, c'est le souvenir, évoqué par la vue d'objets ou de lieux familiers, de petits riens, de circonstances insignifiantes, puériles, dans lesquelles leur bonté pour nous se révéla, ou simplement nous apparut. De là vient qu'on A^eut ravoir toutes les sensations qui nous relient aux êtres et aux choses disparues, comme si ces sensations pouvaient nous les rendre, et parce qu'en effet elles nous les rendent en quelque manière.
// voulut tout revoir : l'étang près de la source. Le vieux chêne plié...
(V. Hugo: la Tristesse d'Oljmpio.)
Tout revoir, pour se rappeler dans un détail complet, et se rendre présentes ses amours passées, pour incorporer aussi le souvenir de ses amours dans tous les traits de la réalité, et le faire revivre en elle.
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire.
Que les parfums légers dont l'air est caressé,
Que tout ce quon entend, Voii voit ou l'on respire,
Tout dise : Ils ont passé !...
(Lamartine : le Lac.)
En résumé, l'imagination reproductrice est le ré-
I. La Mémoire affective, in Revue philosophique (déc. 1902janv. 1903).
RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS
veil, à l'appel de sensations données, et sous l'influence d'un sentiment donné, de toutes les représentations qui se rapportent à une période de notre vie écoulée, et la projection semi-illusoire de ces représentations au dehors, leur objectivation subjective, si l'on peut ainsi parler. La loi de réintégration ou de totalisation exprime la fin ou tendance de cette imagination, la loi de contiguïté, le moyen par lequel cette fin se réalise ou cette tendance aboutit.
A vrai dire, l'imagination purement et simplement reproductrice ne se rencontre jamais, surtout elle ne se rencontre jamais à l'état d'entière et complète résurrection du passé ; la mémoire a ses lacunes, et le passé retrouvé est toujours un passé transformé, rajeuni, idéalisé. Le réveil des souvenirs devrait se produire selon la loi de réintégration, il se produit en fait selon la loi d'intérêt. Tous les « Mémoires » sont plus ou moins arrangés, ou plutôt s'arrangent et se composent d'eux-mêmes, au gré de la passion présente (rancœur, attendrissement ou regret) dans l'esprit du vieillard ; tous méritent à quelque degré de porter le titre que Goethe donne aux siens : Dichtung und Wahreit. L'imagination reproductrice représente donc une fin visée plutôt qu'obtenue ; et ceci nous amène à parler de l'imagination proprement dite ou créatrice, qui sort d'abord naturellement de la première, et arrive ensuite à se constituer et à se développer à part, selon ses lois propres.
§ 2. — L'imagination créatrice, ou proprement dite, est, au sens le plus général du mot, l'organisation des représentations. Il suit de là qu'on ne sau-
DUGAS. i8
rait dire où elle commence. La représentation la plus simple, la perception sensible, est en effet déjà organisée, elle est une construction, un système. On ne saurait dire non plus où elle finit : les combinaisons déjà formées entrent, à titre d'éléments, dans des combinaisons nom^elles, s'organisent en des systèmes plus vastes. Ainsi les vérités de la science ne croissent pas seulement en nombre, mais apparaissent de plus en plus solidaires, s'organisent en théories. Les théories scientifiques s'organisent à leur tour en systèmes philosophiques, et les théories scientifiques, les systèmes philosophiques se font et se défont sans cesse, se désorganisent et se réorganisent sur des bases toujours nouvelles et toujours élargies.
L'esprit de l'homme est placé dès l'origine dans la nécessité d'inventer, et de cette nécessité il ne s'affranchit jamais. La multiplicité des faits sans cesse accrus de l'expérience l'écrase, leur incoordination le trouble et le déconcerte. Il ne peut se contenter de les enregistrer tels quels ; il faut qu'il en débrouille le chaos. A vrai dire, il les construit. Il établit entre eux des ressemblances, il leur découvre des analogies, il les range en groupes naturels ou artificiels ; il en réduit la multiplicité à l'unité, il les simplifie et les identifie. Il en convertit la perception en conception.
La loi qui préside aux constructions mentales, à l'organisation des représentations, est la loi d'association par similarité. Mais il faut s'entendre sur la nature de cette loi. La similarité est-elle une propriété des choses qui s'imprimerait dans l'esprit toute seule ? Est-elle une simplification ou réduction des objets qui se produirait d'elle-même et mécani-
RÉSU^rÉ ET CO^CLUSIOIV^S
quement, suivant le procédé décrit par Galton ? Autrement dit, suffit-il que des objets, ayant des caractères communs, se présentent à nous dans des circonstances variées, pour que ces caractères, s'additionnant entre eux, et recouvrant les autres, à la longue se dégagent et subsistent seuls ? La similarité se réduirait alors à la contiguïté. Elle serait une contiguïté s^exerçant en quelque sorte à l'intérieur des choses, entre leurs éléments, au lieu d'être une contiguïté externe, ou juxtaposition d'objets difïérents dans l'espace. Cette contiguïté interne (à supposer qu'elle oflre une conception claire) ne fournit pas une explication satisfaisante de la similarité. Le rapprochement que l'esprit établit entre les choses est d'une autre nature, non seulement que le rapprochement des choses dans l'espace *ou contiguïté proprement dite, mais encore que la présence constante de caractères donnés conjointement avec les choses. C'est l'esprit en effet qui s'avise du rapprochement des objets donnés dans l'expérience, qui en prend l'initiative, qui choisit les points de vue suivant lesquels il les compare, et décide ainsi de leur ressemblance, car les objets difïèrent ou se ressemblent suivant le côté par lequel on les regarde. Toute ressemblance saisie est donc en un sens créée. Aussi la loi de similarité a-t-elle une portée bien plus grande que celle que consentiraient à lui accorder des psychologues réalistes, j'entends des psychologues qui concevraient la ressemblance comme un élément matériel, en quelque sorte rigide, des choses.
Ajoutons que la ressemblance a des degrés. Elle va de l'identité ou ressemblance absolue à l'analogie ou
ressemblance partielle et mêlée de différence. Le lien qu'elle établit entre les pensées est souple, élastique et lâche; chacun le tire à soi.
La ressemblance entre les objets pouvant être établie à tous les points de vue, et de plus comportant tous les degrés, les combinaisons auxquelles donne lieu la loi de similarité sont donc infinies. C'est ce que M. RiBOT exprime en disant : l'analogie, — c'està-dire la ressemblance prise au sens le plus large, — (( est un élément presque inépuisable de création, » et il ajoute : « L'élément essentiel, fondamental de l'imagination créatrice dans l'ordre intellectuel, c'est la faculté de penser par analogie \ »
On peut presque, de ce principe, distinguer les espèces et définir la nature de l'imagination. Il y a autant de formes d'imagination qu'il y a de rapports sous lesquels l'esprit considère et compare les choses, et le développement de l'imagination est en raison de la pénétration de l'esprit à saisir les ressemblances entre les choses, dans un ordre et sous un rapport donnés.
Ainsi l'imagination scientifique consiste à considérer les phénomènes de la nature (par exemple une aurore boréale, l'éruption d'un volcan, l'éclair de la foudre, le grondement du tonnerre) sous le rapport exclusif de leurs propriétés objectives, de leurs éléments essentiels, de leur mode de formation ou de leurs lois, abstraction faite des images et des émotions qu'ils suscitent en nous, tandis qu'il suffit presque de renverser les termes de cette définition pour obtenir celle de l'imagination esthétique.