V. Hugo: Choses vues
l'imagination et les sens
naturelle qu'en certains cas elle doit immanquablement se produire. C'est là-dessus que comptent les prestidigitateurs. Tout leur art consiste à annoncer et à esquisser des mouvements que l'imagination prévenue des spectateurs parfait et achève. Sur le même principe repose un fait d'une importance considérable : l'intelligence des signes. Si on déchiffre la plus détestable écriture, si on entend le langage le plus mal prononcé, c'est que l'imagination, guidée par la réflexion et la mémoire, supplée ici aux imperfections et aux lacunes des formes et des sons. De même encore, si « un dessinateur habile peut indiquer une physionomie par quelques grands traits » , c'est que « l'esprit du spectateur a été tellement familiarisé, par une expérience répétée et une attention toute spéciale, avec l'objet, qu'il est prêt à construire l'image mentale requise, à la moindre suggestion extérieure^ ».
Les illusions ci-dessus mentionnées sont spéciales : ce sont des images de même nature que la sensation qui les suggère, visuelles par exemple. Lorsque les images, suggérées par une sensation, sont d'une autre espèce que cette sensation, ou, pour mieux dire, sont de toute espèce, l'illusion peut s'appeler alors complète ou généralisée. Ainsi on raconte que le jour de l'exécution du maréchal Ney, un visiteur, s'étant fait annoncer sous le nom de M. Maréchal aîné, les assistants, à ce nom mal prononcé ou mal compris, furent saisis d'épouvante, et crurent voir, quand le visiteur entra, le maréchal leur apparaître, se dresser
J. Sully. Les illus'ions des sens et de l'esprit, tr. fr., p. 67.
devant eux en chair et en os. Une sensation auditive avait produit ici une illusion de l'ouïe et de la vue.
On pourrait citer maints exemples analogues. Une petite fille qu'on habillait entend dire à sa mère que son pantalon a reçu un coup de fer, est brûlé. Elle pousse des cris déchirants ; elle sent la brûlure dont on parle ; impossible de la rassurer ; on lui montre la partie roussie, on la touche sous ses yeux, on veut la lui faire toucher ; on lui dit, on lui prouve que cela ne brûle pas. L'enfant ne voulut rien entendre. Il fallut céder à ses cris et lui retirer ce pantalon qui, à la lettre, la brûlait. Un mot, peut-être une perception visuelle, celle de la partie brûlée, avait suffi pour déterminer l'impression aiguë, nette et précise, de brûlure.
Les sensations tactiles sont souvent le point de départ d'images particulièrement intenses, terrifiantes, comme si le contact donnait une impression d'objectivité plus forte que les autres sensations, comme si le toucher méritait le nom de sens de l'extériorité qu'on lui a donné quelquefois. On connaît l'histoire de ce boucher « resté suspendu par le bras au crochet de son étau. On le dégagea terrifié, poussant des crix affreux, se plaignant de souffrir cruellement. Or le crochet n'avait pénétré que dans le vêtement et le bras était indemne^ ».
« Il y en a qui de frayeur, dit encore Montaigne, anticipent la main du bourreau, et celui qu'on
I. Hack Tucke, YEsprit et le corps, tr. fr. p. io4, cité par RiBOT : Psychologie des sentiments, p. i43. Paris, F. Alcan, 1896, in-80. D'autres faits analogues sont rapportés au même endroit.
l'imagination et les sens
dépendait pour lui lire sa grâce, se trouva raide mort sur l'échafaud, du seul coup de son imagination \ »
Ainsi s'expliquent les terreurs, les visions, les croyances jugées superstitieuses et folles. Ainsi s'explique surtout qu'on ne puisse s'en défendre par le raisonnement. Il y a à l'origine de ces hallucinations un fond de vérité objective. Elles se mêlent si bien à la sensation initiale qu'elles en paraissent être, non une superfétation, mais un prolongement naturel ; elles sont si bien liées entre elles, elles sortent si naturellement les unes des autres que par là encore elles font illusion. Celui qui, la nuit, traversant une forêt, prend peur au craquement des branches mortes ou au bruit de ses pas, se rend bien compte, à' la réflexion, que le passant qu'il imagine marchant sur ses traces n'existe pas ; mais, pas plus qu'il ne peut s'empêcher d'entendre le bruit de ses pas et l'écho qui les prolonge, il ne peut s'empêcher d'avoir ces images affolantes qui sont aussi le prolongement ou l'écho naturel de ses sensations, ni d'avoir en elles la niême foi instinctive et aveugle qu'il a en ses sensations. Le lien qui existe entre les sensations et les images n'est pas un lien logique, c'est pourquoi le raisonnement ne détruit pas l'illusion. Pour dissiper une illusion, il faudrait pouvoir chasser « la sensation normale qui en est le point de départ » (Taine). C'est ainsi que par la douche on essaie de guérir le fou de ses visions ; on provoque une sensation violente pour chasser non pas tant les images qui l'obsè-