‹ L'imagination [electronic resource]Chapitre 14 sur 122 · I. Essais, I, XX · texte numérisé non relu

I. Essais, I, XX

l'imaginatioïs-

dent que la sensation provocatrice de ces images. Mais on atteint le but plus sûrement encore quand on sait au juste quelle est la sensation qu'il s'agit de chasser : « C'est ainsi qu'un sujet voyant tous les objets se transformer en spectres d'araignées monstrueuses )), il suffit, pour le guérir de ses hallucinations, de la simple « application d'un bandeau sur les yeux S) .

De même, « M. Pavlofski, poursuivi comme nihiliste et jeté en prison, avait des hallucinations de l'ouïe, dues au bruit de ses pantoufles. Pendant le jour, dit-il, je courais de côté et d'autre dans ma cellule, mes pantoufles criaient ; ce bruit, par une bizarrerie inexplicable, me rappelait les refrains de chansons obscènes que j'avais entendu vociférer par des ivrognes attardés dans la rue. Je m'eff'orce de pensér à autre chose. En vain je tâche de faire cesser ce dégoût que j'éprouve ; je veux me persuader que ces chants ne sont que grotesques, naïfs peut-être. Mais tout à coup une voix de fausset, aiguë et fêlée en même temps, me les crie aux oreilles en accentuant avec ironie les passages les plus ignobles... Je jetais mes pantoufles avec fureur et me mettais à courir pieds nus sur les dalles froides du plancher. Cela faisait passer les hallucinations de l'ouïe' ».

Étendons et précisons la loi qui se dégage de ces faits.

Dans les cas précédemment étudiés, le rapport entre

I. Taine. L'Intelligence, I, p. m, 3*= édit. Paris, Hachette, 1878, in-i8.

I. Paulhan. L'activité mentale, p. 100. Paris, F. Alcan, i889,in-8o.

l'imagination et les sens 29

la sensation et les images, si bizarre et illogique qu'il paraisse, se laisse cependant assez aisément saisir. C'est ou un rapport de contiguïté naturelle ou un rapport d'analogie plus ou moins lointaine entre un objet réel et présent et un objet ou une personne absents, évoqués par l'esprit. Voici un cas de contiguïté que j'appelle naturelle. Richard, mari trompé, lit les lettres écrites à sa femme par son amant « pour s'exciter », se monter au ton de la colère. « Dans ce cerveau un peu assoupi, V imagination avait besoin, pour s'aviver, de représentations extérieures. Ainsi de certains voluptueux qui appellent le livre et l'image à l'aide de leur sens amortis. Ces lettres, il les savait par cœur ; mais, à la lecture, les phrases prenaient corps, les mots étincelaient comme des regards » (A. Daudet, la petite Paroisse^ Voici maintenant un cas d'analogie : « Un chevalier de la Table ronde, apercevant sur la neige une goutte de sang tombée de la blessure d'un héron, crut reconnaître dans cette tache rouge la bouche qu'il aimait, et ne sortit de son extase que lorsque la neige eut fondu ^, » ou, si l'on préfère un exemple moins romanesque, je citerai ,cette observation de, M. Paulhan : « J'ai eu autrefois, et j'ai encore, mais à un degré moins élevé, une grande facilité pour entendre des airs, des sons d'instruments, en me tenant près d'une chute d'eau, ou bien en me trouvant en wagon, enfin en me tenant près d'une cause de bruit continu, assez fort et indifférencié^. »

Page 1