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L'Activité mentale, p

L IMAGINAT ION

§ 4. — '- Dans les deux cas qu'on vient de dire, pris pour types de tous ceux qu'on a cités jusqu'ici, l'association entre la sensation et l'image est en somme naturelle et s'explique selon des lois connues. Ceux sur lesquels nous allons à présent attirer l'attention sont tout autres. Ils consistent en ceci : des images sont artificiellement rattachées à une sensation ; elles gravitent autour de cette sensation, sans en être, même indirectement, issues. La sensation est alors, non plus le point de départ, mais seulement le « point de repère » (Binet) ou mieux encore, le point d'appui des images, le « clou » où elles se fixent. La sensation n'en joue pas moins, dans ce cas, le rôle imjDortant qu'on lui a déjà vu remplir : elle communique aux images son propre caractère d'objectivité. Elle est ainsi une condition nécessaire de la vie des images, sans en être aucunement la source ou la cause.

Dans la langue de Faliénation mentale (Bmerre de BoiSMONï, Esquirol), les faits que nous venons d'analyser s'appellent des illusions, ceux dont nous allons parler des hallucinations . Les hallucinations sont censées différer des illusions en ce qu'elles se produiraient en dehors de toute impression actuelle. On a contesté l'exactitude de cette distinction. Comment savoir, a-t-on dit, si à la base des hallucinations ne se trouve pas quelque action extérieure, comment ne pas supposer même qu'il s'en trouve toujours une, ajDerçue ou non ? L'hallucination n'est-elle pas simplement une. illusion développée, dont on ne retrouve plus l'origine matérielle ? Rien n'est plus vrai, plus admissible du moins. Mais si, théoriquement, riiallucina-

l'imagination et les sens

tion est toujours réductible à l'illusion, cette réduction ne peut cependant toujours être opérée en fait, c'est pourquoi la distinction subsiste.

Mais d'ailleurs, pour n'avoir pas, au moins en apparence, son origine dans la sensation, l'hallucination n'est pas suspendue en l'air. Elle repose ou s'appuie sur des objets matériels. Par là elle se rapproche de l'illusion.

C'est ce qui apparaît dans les jeux de l'enfant. 11 a l'imagination très souple, mais très matérialiste. Il entre aisément dans toutes les fictions, mais il pose chacune d'elles sur un fond de réalité. Il a le goût, le besoin des poupées ou autres objets matériels figurant ses conceptions. S'il joue au cavalier, il lui faut une chaise pour figurer le cheval, et une ficelle en guise de rênes, un bâton en guise de fouet. Toutes ses images ou représentations réclament un point d'appui matériel ; il est vrai qu'elles se posent librement et indifféremment sur tous les objets, prennent toutes les formes et rayonnent en tous sens. Tout lui est bon pour figurer ses conceptions. Veut-il un sabre? Tout entre ses mains devient sabre : une baguette, une pierre, un ruban. . . Un assemblage informe de lignes capricieuses est, pour lui, un tableau plein de naturel et de vie qu'il contemple avec ravissement ^ Il joint ainsi au plus grand laisser-aller, aux plus audacieux caprices de la fantaisie une vive préoccupation de la vérité matérielle. C'est qu'il tient à ses

I . Voir, pour le détail des faits, un remarquable chapitre de Mme Negker DE Saussure, L'ÉducatioTi progressive, liv. III, ch. IV.

illusions. Instinctivement il saisit et ne lâche plus le fil qui relie ses images à la réalité.

L'esprit de l'enfant s'éloigne de plus en plus de l'exacte représentation de ces objets matériels auxquels il rattache artificiellement ses images. En eff'et, il pense par analogie, et ce mode de pensée amène les complications et les détours les plus imprévus. Mais au moment où la pensée de l'enfant est telle qu'on ne peut plus la suivre en ses libres caprices, on observe qu'elle continue de flotter encore autour d'objets matériels. Ainsi une fillette de trois ans jouait avec de petites amies imaginaires : elle leur avait donné des noms de son invention, Marie et Marguerite de Javril(ï)^ elle les voyait, leur parlait, leur tendait la main, les faisait asseoir à côté d'elle à table; elle reprochait à sa mère de marcher dessus, en circulant par la chambre. De telles images ne sont plus des illusions, mais des hallucinations. Elles ne dérivent plus des sensations, mais elles se posent encore sur des objets sensibles. Il semble qu'on suive ici le passage de l'illusion à l'hallucination et qu'on découvre la loi qui régit ces deux faits. Les hallucinations dérivent des illusions comme les illusions des sensations, et le même procédé, l'analogie, transforme les sensations en illusions et les illusions en hallùcinations. Entre les unes et les autres il n'y a qu'une diff'érence de développement ou de degré.

La même loi s'observe dans ces cas d'hallucination et de demi-hallucination qu'on appelle le rêve et la rêverie.

La rêverie a besoin « du concours des objets envi-" ronnants ». Elle a ses asiles privilégiés. Pour rêver

l'imaginatioîv et les sens

à son aise, Rousseau allait s'asseoir « au bord du lac, sur la grève ; là le bruit des vagues et l'agitation de Feau, fixant ses sens et chassant toute autre agitation, le plongeaient dans une rêverie délicieuse » . Se laissait-il seulement bercer et engourdir par « le flux et et le reflux de cette eau, par son bruit continu, mais renflé par intervalles, frappant sans relâche son oreille et ses yeux ? » ^ Non, il est permis de supposer encore que ces « impressions légères des objets environnants », qui se mêlaient à ces rêves, en entretenaient la fugitive illusion, établissant ce courant d'objectivité qui va des sensations aux images.

Le rêve est, dans la majorité des cas, une hallucination entée sur une sensation, autrement dit une illusion. C'est ce qu'attestent tous les observateurs (Charma, Maury, Tissié, etc.) Ainsi, au temps des bonnets de coton, quelqu'un, s'étant trop serré la tête, rêva qu'il était pris par les sauvages et scalpé. Un autre, ayant aux pieds une boule d'eau chaude, rêva qu'il faisait l'ascension de l'Etna, etc. L'enroulement du drap autour du corps, la gêne des mouvements respiratoires, la chute d'une couverture, le refroidissement, ou au contraire la trop grande chaleur du lit, la transpiration, voilà autant de causes déterminantes des rêves Cependant les rêves ne peuvent pas tous être ainsi directement rattachés à une impression extérieure. Ils sont parfois non des illusions,

1. Rousseau. Les Rêveries du promeneur solitaire, 5^ promenade.

2. Cf. Grasset, L'Hypnotisme et la suggestion, p. i5. Paris, 0. Doin, igoS, in-i8.

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mais des hallucinations. Mais alors ils ne laissent pas d'évoluer encore autour des sensations du dormeur. Ainsi un malaise physique peut fort bien se traduire, en rêve, par une angoisse morale : j'en ai fait bien souvent l'expérience. Autrement dit, on peut évoquer ici la loi d'association, dite loi à^intérêt, d'après laquelle « la ressemblance affective réunit et enchaîne des représentations disparates... La joie, la tristesse, l'amour, etc. peuvent devenir un centre d'attraction qui groupe des représentations ou événements sans rapports rationnels entre eux, mais qui ont la même marque émotionnelle : joyeuse, mélancolique, érotique, etc. ^ » Il n'y a pas de rêve qui, à ce compte, ne puisse être rattaché à des sensations.

Le rapport, direct et éloigné, que nous croyons saisir entre les sensations et les images, apparaît clairement dans le somnambulisme et l'hypnose.

Le somnambule, comme on sait, a les yeux ouverts. Ce ne sont pas cependant ses sensations, mais ses images visuelles, qui dirigent sa marche. Il n'a pas d'autres sensations que celles que son rêve appelle et commande ; mais ces sensations qui lui restent paraissent avoir un degré exceptionnel d'acuité et de tension. Ne faut-il pas supposer dès lors qu'elles soutiennent et précisent son rêve ? Nous pensons avec M. TissoT qu' « il y a dans le somnambulisme une sorte de vision véritable, comme il y a dans ceux qui

I. KiBoT. L'Imagination créatrice, p. 3i. Cf. Dugald StewART, Phil. de l'esprit humain, t. I, ch. v, sect. 2. « Des choses entre lesquelles nous ne saisissons aucun rapport, lorsque nous les envisageons en elles-nmêmes, peuvent néanmoins s'associer dans notre esprit, parce qu'elles l'affectent de la même manière. «

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