I. RiBOT. L'Imagination créatrice, p
l'imagination créatrice
en cultivant la chimère, ont semé la science, en cherchant la fortune, ont trouvé la vérité. Faut-il dire qu'ils n'ont pas su ce qu'ils faisaient, faut-il leur appliquer le Sic vos non vobîs ? Oui sans doute, s'ils ont persisté jusqu'au bout dans leur erreur première ; non, s'ils ont à la fin reconnu qu'ils n'ont fait qu'échanger, selon le mot de la fable (Le Laboureur et ses enfants)^ un trésor pour un autre ; non, si seulement ils ont senti, comme on peut le croire, le prix que valaient leurs découvertes, encore qu'elles eussent trompé leurs espérances. Leur cas serait alors analogue à celui de Scheele qui a « découvert le chlore dont il ne soupçonnait pas l'existence, en travaillant à isoler le manganèse » , à celui de Claude Bernard qui a (c été conduit à constater que le foie est un organe producteur du sucre, en instituant des expériences pour constater un organe destructeur du sucre » ^, à celui de tant d'autres inventeurs qui ont trouvé, non précisément ce qu'ils cherchaient, mais autre chose, et souvent mieux.
Si l'imprévu des circonstances joue un si grand rôle lorsque le but se déplace, les moyens ou instruments restant les mêmes, voyons quel rôle il joue, lorsque ce sont les moyens qui varient, le but étant identique. C'est dans la combinaison de moyens pour atteindre une fin donnée qu'on fait d'ordinaire consister l'invention mécanique. Qu'est-ce donc qu'une telle combinaison ? Nous allons voir que c'est une série de transformations qui, pour s'opérer toutes
I, Naville. Logique de l'hypothèse, p. 59. Paris, F. Aican, in-80.
dans le même sens, ne laissent pas d'être fort variées, souvent sans rapport entre elles, impossibles à déduire les unes des autres, et telles qu'elles ont dû êtr trouvées séparément, par intuition ou par rencontre.
Prenons l'histoire d'une découverte. Supposons que tel but- visé, par exemple la mesure du temps, soit manqué, ou imparfaitement atteint dans telles conditions matérielles. On cherche alors à le réaliser en d'autres conditions et par d'autres moyens. Ainsi, on emploie d'abord « une simple clepsydre; puis on ajoute des marques indiquant les subdivisions de la durée, puis un flotteur faissant mouvoir une aiguille autour d'un cadran, puis deux aiguilles (pour l'heure et les minutes) ; alors survient un grand moment : par l'usage des poids, la clepsydre devient une horloge, d'abord massive et encombrante, plus tard allégée, devenant apte à marquer les secondes, avec Tyciio-Brahé. Autre grand moment : HuYGHENS invente le ressort à spirale qui remplace le poids, et l'horloge, simplifiée et rapetissée, peut devenir une montre » \ Nous avons ici une série d'inventions diverses. Le même problème est repris ab integro trois, quatre fois et plus, et résolu, à chacune, dans des conditions nouvelles, différentes des anciennes, sans que celles-ci aient pu conduire à celleslà, si ce n'est d'une façon indirecte et lointaine. Les progrès réalisés auraient pu l'être par d'autres moyens, d'une façon plus rapide ou plus lente, plus parfaite ou moins parfaite ; ils n'étaient donc pas nécessaires, ils ont dépendu des circonstances, de l'inspiration.