DES RÊVES PROPHÉTIQUES ET LA THESE DE SAINT THOMAS
Les riypollièses cjue nous venons d’exposeï* et de discuter ne peuvent pas nous satislaire, elles manquent de base scientifique et d'autorité. Chacun de nous, dans le silence de son cabinet et de ses méditations, en peut faire de semblables et amuser un instant sa curiosité : il nous faut d’autres solutions. Saint Thomas a étudié le problème des rêves prophéti(|ues avec une rare profondeur, il en attribue l’origine à des causes supérieures, ou spirituelles ou matérielles, et il met ici en relief le rôle de rimagination.
Il arrive, quehjuefois, selon saint Thomas, que par la permission de Dieu, et par l’intervention ou le ministère des anges, noire esprit se trouve éclairé d’une lumière plus vive; alors les images et les fantômes qui apparaissent dans notre imagination ont un
rapport avec des événements qui n’existent pas encore, mais (jui existeront bieiUôt.
L’avenir apparait en tableau, d’une manière sensible, nous le voyons, et nous affirmons sa réalité. Ce n’est pas une voix qui se lait entendre : ce n’est pas un enseignement qui nous est donné avec des notions précises de tem[)s et d’espace; ce n’est pas un travail qui se fait en nous, avec le concours de notre volonté, sur des connaissances déjà acquises: non, nous restons passifs, nous voyons l’avenir dans une image saisissante. Mais, (juekjuefois, les rapports de ces images avec le temps nous échappent, et cette ignorance explique les déceptions qui accompagnent certaines prédictions dont on a essayé en vain, ou témérairement, d’indiquer l’échéance précise. Le moment nous fuit, le fait reste certain.
Les mauvais anges ou les démons possèdent eux aussi le pouvoir de produire un ébranlement dans notre imagination et d’y faire apparaître d’une manière sensible le tableau de l’avenir. Le spirite, le somnambule, le sujet magnétisé ne dit pas : je pense, je connais, il dit : je vois, et il indique ainsi clairement que le phénomène se produit dans l’imagination. Si vous'lui demandez à quel moment se réalisera la scène qu1l contemple, vous l’embarrassez, il hésite, il a perdu la notion du temps : il ignore les notions abstraites, les idées pures; il ne faut pas lui demander ce qu’il ne peut pas donner. Ange ou démon, la cause extérieure et spirituelle qui intervient
ne s’adresse pas toujours à la raison, elle agit sur les facultés sensibles, elle fait concourir rimagination à ses fins.
Pendant le sommeil, dit saint Thomas, l’âme se trouve plus complètement dégagée •des sollicitudes extérieures et de l’intluence des sens, elle rentre en elle-même, elle recueille ses forces, elle se détache de son corps et de la matière, elle se rapproche des substances immatérielles, et elle se trouve mieux disposée à recevoir l’influence des êtres spirituels
Pendant le sommeil notre âme se trouve donc dans des conditions plus favorables pour entendre les communications des esprits, pour leur prêter son attention, pour interpréter les signes et les tableaux qui se succèdent dans l’imagination. Il s’ensuit que nous avons deux vies, l’une, à l’état de veille, qui nous établit en communication avec le monde extérieur, l’autre, à l’état de sommeil, quand nos sens sont fermés, et qui nous met en communication avec le monde intérieur et le monde supérieur.
Il est à remarquer que les grands corps célestes exercent une influence réelle, profonde sur les corps inférieurs et qu’il est permis de leur attribuer un certain nombre de
^ Hujusiuodi autem iinpressiones spiritualiuin ■causaruni magis nata est anima liuinana snscipere -ciiin a sensibus alienatur, quia per hoc propinquior lit substanliis spiritualibus, et magis liber exterioribus inquieludinibus. (SaintTHOMAS,p. q.LXXXVi, art. 4-)
phénomènes qui n’exislent pas encore, mais qui, certainement, se produiront plus tard : il y a un rapport de causalité entre ces corps célestes et ces événements; nous l’expliquerons plus loin.
Or, l’imagination est une faculté sensible, elle est l’acte d’un organe corporel et l’on conçoit, sans peine, que les corps célestes qui font sentir leur inlluence aux corps inférieurs, et par conséquent à tous nos organes, puissent encore déterminer, indirectement, un changementdans notre imagination, etune certaine vue de l’avenir.
C’est l’enseignement de saint Thomas ^ Avec le calme et le silence de la nuit, ces grands corps font nailre en notre cerveau de faibles vibrations qui passeraient inaperçues dans le tumulte de la vie éveillée ; ces vibrations font apparaître les images (jui donnent la prévision de l’avenir ^
Nous subissons à tous les moments de la vie et à des degrés divers, l’inlluence mystérieuse du monde extérieur, des corpscélestes, des forces delà nature, chaleur, magnétisme astral et terrestre, électricité. Ces forces agissent sur tous les corps de la nature terrestre et sur tous les organes de notre corps ; elles
^ Unde cutii cœlestia corpora sint causa iiiultoruin fuluroruin, liunt iniinaginationealiquasignaquoruindani futuroruni. (Loc. ctL)
2 Hi vero motus laciunl phantasmata ex quibus prœvidenlur lutura. (Pars q. lxxxvi, art. 4 > ad. 2'““.)
exercent directement wne influence réelle, en nous, dans noire cerveau, sur les organes de la sensibilité, de l’iniaginalion et de la mémoire qui constituent nos facultés sensibles, mais elles n’ont pas une influence directe, immédiate sur i’intelligence et la volonté, parce que ces facultés ne sont pas attachées à nos organes, elles ne sont pas des actes organi([ues : riiomme reste ainsi toujours mailre de sa raison et de sa liberté.
11 est vrai, cependant,(jue les forces de la nature exercent quelquefois une action indirecte sur ces hautes facultés en troublant les facultés, inférieures, sensibles qui donnent à la raison les matériaux sur lesquels et à l’aide desquels elle fait son propre travail ; elles exercent encore une influence indirecte sur la volonté, en soulevant contre elle les appétits et les passions.
Nous gardons, sans doute, le pouvoir de résister à ces influences, malsaines, qu’elles viennent des astres ou d’ailleurs, et nous devons rappeler Tadage de l’astrologie : Le sage est plus fort ((ue les astres : sapiens domiriatiir astris. Mais, en réalité, comme le fait observer saint Thomas, ces sages sont une minorité : pauci autem sunt sapientes, qui hujusmodi passionibus résistant.
Il s’ensuit qu’un être d’une grande intelligence qui connait parfaitement un homme, son caractère, ses habitudes, les influences auxquelles il est soumis, conjecturer quelque probabilité, son avenir, ce qu’il sera
et ce qu’il fera. Mais la conjecture n’est pas la prophétie.
Creusons encore ce sujet, avec saint Thomas. La divination, écrit le grand Docteur, est une certaine prédiction de l’avenir. Or, on peut connaître l’avenir, ou dans ses causes, ou en lui-ménie. Parmi les causes, les unes produisent toujours, et nécessairement, leurs effets, et la connaissance de ces causes nous permet de prédire avec certitude ce (jui doit arriver. C’est ainsi que les astronomes prédisent les éclipses, sans danger d’erreur.
D’autres causes ne sont pas liées nécessairement à certains effets, elles ne les produisent pas toujours, etd’une manière invariable ; il y a, cependant, quelques rapports entre ces causes et ces effets, elles les produisent habituellement, les exceptions sont rares, faciles à constater, de telle sorte que la connaissance de ces causes nous permet de prédire leurs effets, par conjecture, avec les plus grandes probabilités; c’est ainsi que les astronomes prédisent l’humidité ou la sécheresse, et que les médecins conjecturent, en certains cas, la guérison ou la mort.
Mais il existe encore d’autres causes qui sont, par elles-mêmes, indépendantes, qui défient raffirmative ou la négative, qui produisent ou qui ne produisent pas leurs effets : il nous est impossible de nous prononcer
d’avance, et de dire ce qu’elles feront. Il en est ainsi de nos facultés ralionnelles, de notre liberté. Nous ne pouvons savoir ce que fera un homme libre qu’au moment où nous le voyons agir : prévoir sûrement ce qu’il fera, dépasse notre intelligence. 11 n’appartient qu’à Dieu de connaître ainsi l’avenir, parce que seul. Il voit de toute éternité, en un instant, tout l’avenir, tout le présent et tout le passé.
Mais si la science certaine des effets produits par des causes libres nous échappe, il nous reste la connaissance conjecturale dont nous avons parlé
Les bons anges, les mauvais esprits, la nature matérielle, et, en particulier, les corps célestes modifient donc quelquefois en nous l’organe de l’imagination, nous mettent en face de l’avenir et provoquent d’une manière différente des songes révélateurs ou Iprophétiques dont la nature n’est pas toujours rigoureusement déterminée.
• Pourquoi ces communications étranges sont-elles plus fréquentes pendant le sommeil? Saint Thomas l'explique ainsi :
« Quand l’àme est absorbée par le soin de son corps elle n’a plus la même puissance pour s’élever à la contemplation des hautes pensées. C’est ainsi que la vertu de tempérance en arrachant notre âme aux plaisirs charnels la prépare aux épanchements de la
* Voir saint Thomas, Summ. theol , 2 ®®, q. ix,
art. 5, ad 3“"® et 2 ® 2 ®®, q. xcv, art. i.
vérité. Pendant le sommeil, quand nos sens sont fermés, quand notre âme n'est troublée ni par les hommes, ni par les vapeurs, quand elle se trouve ainsi sous rinlluence des causes supérieures, elle acquiert quelquefois une connaissancedeschoses futures (jui dépassent la raison. On le voit bien dans l’extase, quand Tâme se dégage de l’étreinte des sens.
« L’âme se trouve, en effet, sur les frontières des choses corporelles et des substances incorporelles, à l’horizon du temps et de l’éternité. En s’éloignant des régions inférieures, elle monte et se rapproche de ce qu’il y a de plus élevé. Quand viendra le jour où elle sera totalement séparée de son corps, elle sera parfaitement semblable aux substances, séparées dans sa manière de comprendre, et elle en recevra une inlluence plus abondante *. »
Pendant la vie, à l’état ordinaire de veille, notre âme s’attache, trop souvent, avec l’ardente passion de la curiosité et du désir, aux organes des sens, elle plonge dans le monde extérieur, matériel, elle s’enivre des clioses sensibles et éphémères, elle s’agite dans le
* Cuni anima huniana... sit in confinio corporum et incorporearuni subslantiarum, quasi in horizonte existens æternitatis et lemporis, recedens ab inlinio appropinquat ad suninium, undeet quando totaliter erit a corpore separata, perfecte assiinilabitur substantiis separatis quantum ad inodum intelligendi, et uberius intluenliam earum recipiet. (Saint I'iiomas, Summa philosophica contra GenieSy lib. 11 . De animay cap. lxxxi.)
rayon si court de noire horizon terrestre, elle s’attache à la malière comme elle s’attache à son corps, avec Tintini besoin de jouissance qui la tourmente, elle semble faire un elfort suprême pour se matérialiser. Qu’ils sont rares les sages qui résistent à l’enchanlement coupable de cette fascination.
Mais, il est des états, ou naturels, ou provo(iués, sommeil, syncope, extase, pendant lesquels, au contraire, l’ame se retire du monde extérieur; elle s’éloigne même des organes, des sens, elle se recueille, au centre, dans le grand silence de l’extérieur et de l’intérieur, elle s’ouvre à une autre lumière, à d’autres communications, à une autre vie ([ui n’est déjà plus la vie de ce monde et qui n’est pas encore la vie future, elle voit plus haut et plus loin, elle subit l’inlluence des réalités supérieures, elle dit ce qu’elle voit, et elle voit quelque chose de Tavenir dans la blanclie lueur de l’aube qui monte à son horizon !
Il nous parait plus facile, après ces observations, de comprendre ces phénomènes merveilleux d’apparitions, de pressentiments et de prévisions, dont la réalité est incontestable. Dieu gouverne le monde par sa providence, et il se sert des anges pour éveiller notre imagination et nous témoigner d’une manière sensible, ou sa miséricorde ou sa jus-
tice. L’ange, c’est la cause supérieure qui fait apparaitre dans noire âme, par une action particulière sur l’organe de notre imagination, l’enfant, le frère, l’ami qui vient de mourir loin de nous; il peut produire, à l’avance, et de la même manière, la scène de naufrage, la catastrophe cjui nous menace, et dont l’impression pénible ou le souvenir nous détournera, peut-être, au réveil, d’un voyage dangereux. Nous voyons alors en nous des tableaux imaginatifs qui nous impressionnent comme la réalité et qui deviennent le point de départ de nos résolutions. Ces tableaux sont l’œuvre des esprits au service de Dieu, et de sa providence.
Il n"est donc pas nécessaire de recourir au corps astral, au Iluide psychique, au dédoublement de l’àine, à la télépalhie pour expliquer les prévisions, les pressentiments, les apparitions des morts, les rêves prophétiques, il nous sudit de rappeler l’enseignement précis de la théologie chrétienne et de la tradition sur la providence et sur les rapports avec nous des esprils bons et des esprits mauvais *.
Nous rap[)ellerons ce rê^e-type, cité par M. Goron, dans ses Mémoires y t. II, p. 338.
* Causa auteiîi soniniorum exterior, siiniliter esL duplex, scilicel, corporalis et spirilualis; corporalis quidem in quantum imaginalio donnienïis iminiilalur vel ab aere continenli, vel ex impressione cœlestis corporis, ut sic dormieiili aliquæ phantasiiæ appareant conformes cœleslium disposition!. Spiri-
« Au moment où il débutait clans la magistrature, M. Bérard s’en alla faire une longue excursion dans les montagnes des Cévennes, et coucha un soir dans une auberge perdue au milieu d’une gorge sauvage. La nuit, la fatigue sans doute, lui donna un cauchemar afireux. Il voyait l’aubergiste et ga femme s’approcher de son lit sans qu’il eût la force de se relever et de crier. L’homme tenait un grand couteau de cuisine à la main et lui coupait la gorge, pendant c[ue la femme cramponnée à ses bras, l’empêchait de se défendre.
« Quand il ne remua plus, les deux assassins le prirent l’un par les pieds, l’autre par la tète, et le portèrent dans le trou à fumier. 11 ne se releva que sous l’impression douloureuse du fumier qui pesait sur sa poitrine et l’étoulfait.
« Le cauchemar avait été si horrible que le jeune magistrat s’éveilla, baigné de sueur, en proie à un trouble nerveux indicible. Il s’habilla à la hâte et partit. Mais, en quittant l’auberge ou il avait passé une si mauvaise nuit, il regarda longuement l’homme et la femme, et, sans doute, sous l’impression du rêve
tualis autein causa est qiiandoque quideiii a Deo, qui, ministerio angeloruiu aliqua honiinibus révélât in soinniis... quandoque vero operatione daiiioniim aliqua^ phantasiæ donnienlibus apparent, ex quilnis quandoque aliqua fulura révélant bis qui cuin eis liabent pacta illicita. (Saint Thomas, 2^ 2^®, q. xcv, .art. 4 )
allVeux qui l’avail tourmenté, il lui parut que tous deux avaient des tètes de bandits.
(( Un an après M. Bérard était nommé substitut, justement au chef-lieu d’arrondissement de ce pays sauvage où il av^ait si mal dormi. En arrivant au parquet, il fut mis au courant d’une instructionjudiciaire qui, depuis l’année précédente, passionnait toute la contrée.
a Unoiricier ministériel, notaire ou huissier, je ne me souviens plus exactement, avait disparu l’année précédente, un jour qu’il était allé toucher une grosse somme. On était certain que le malheureux avait été assassiné, et on ne parvenait pas à découvrir les assassins. Cependant, au moment où arriva M. Bérard, des dénonciations anonymes avaient prévenu le parquet que, le soir de sa disparition, l’huissier ou le notaire s’était attardé dans une auberge d’où on ne l’avait pas vu sortir.
« Le juge d’instruction, sur cette simple indication, avait arrrèté les aubergistes, l’homme et la femme, et conviait M. Bérard, pour ses débuts, àassister à leur interrogatoire.
a Quel ne fut pas l’étonnement du substitut en reconnaissant dans les deux personnes arrêtées, l’hôte et l’hotesse de l’auberge du mauvais rêve. Il lui vint aussitôt comme une intuition, et il demanda au juge la permission d'interroger, à son tour, cet homme et cette femme qui niaient avec la dernièie énergie.
a Vous êtes les coupables, leur dit-il, et je le sais d’autant mieux que je vous ai vu coin-
— ‘jfo -
metlre votre crime. C'est vous, rhoiiime qui avez coupé la g^orge de la victime, avec votre grand couteau, et tous deux vous avez porté le cadavre dans le trou à fumier où il doit être encore.
« Les deux aubergistes furent pris d’un tremblement nerveux ; il leur semblait, sans doute, qu’ils voyaient apparaître devant eux le spectre de l’homme qu’ilsavaient assassiné ; ils se jetèrent à genoux, éperdus, et avouèrent leur crime. On retrouva le cadavre dans le trou à fumier. »
Pour expliquer les phénomènes de ce genre, des aliénistes ont invo([ué les rapports encore mystérieux du physique et du moral, du système nerveux surexcité et du magnétisme astral, les actions réciprocjucs des agents impondérables et du tluide nerveux. Il serait plus sage d’avouer son ignorance ou de chercher d’autres explications. Pourquoi ne diraisje pas que Dieu voulant punir les coupables, a évoqué dans l’imagination de M. Bérard la scène de l’assassinat, i)endant le cauchemar de son sommeil, et que sa providence a tout disposé pour arriver à ses tins? Cette explication est plus claire que les hypothèses gratuites empruntées à l’action des impondérables, elle est plus rationnelle que la théorie du corps astral, elle repose sur la science de Dieu, sur sa présence en tous lieux, sur sou action dans notre cerveau, sur l’économie des lois de sa Providence; elle ne blesse ni ma conscience ni ma raison.
\ Les communications divines et proplictiqiies pendant le sommeil sont fré(iuentes dans les saints Livres, elles remplissent le Nouveau Testament, on les retrouve aussi dans la vie des sainis avec un charme particulier; elles appartiennent à Téconomie de la Providence qui se révèle d’une manière sensible quand l’ame attentive se trouve mieux disposée à écouter sa parole et à recevoir sa lumière.
Qui n’a médité avec Lesueur sur les songes prophétiques de saint Bruno? C’est dans l’église de Molesmes, couché sur la dalle, exténué de fatigue et plongé dans un profond sommeil que trois anges viennent lui annoncer le secours de Dieu et sa continuelle protection dans la fondation de l’ordre des Chartreux. C’est aussi dans un songe mystérieux (pie saint Hugues voit sept étoiles tomber à ses pieds, se relever, et le conduire à travers les dédiés de la montagne, jusqu’au plateau sauvage appelé Chartreuse.
Le lendemain sept voyageurs, sous la direction de saint Bruno, se présentent chez lui, se dirigent vers la montagne, cherchent le lieu désert où ils veulent vivre et mourir dans les rigueurs de la pénitence, et ils réalisent le songe prophétique du saint évêque de Grenoble.
Le songe du siège de Capoue, eu 1098, est connu, Lesueur en a per[)étué le souvenir dans un chef-d’œuvre que nous avons admiré.
« Le comte Boger avait pris les armes pour aider son parent le jeune Richard, üls du prince Jordano, à reconquérir ses états sur le prince lombard qui élait resté maître de Gapoue. Le comte Roger avait un traître parmi scs soldats, Sergius, le Grec, qui commandait deux cents hommes aux avantpostes. Le traître lit des avances au prince lombard, et, moyennant une grosse somme d'argent, il devait le faire pénétrer, la nuit^ dans le camp du comte Roger, et lui livrer son ennemi avec son année.
« La nuit fixée pour la trahison, écrit le comte de Sicile, était arrivée. Le prince de Gapoue était sous les armes avec ses soldats, comme il avait été convenu. Je m’étais endormi depuis quelques instants,lorsque apparut auprès de mon lit un vieillard aux traits vénérables. Ses vêtements étaient déchirés et il ne pouvait contenir ses larmes. — Pourquoi tant de larmes? lui demandai-je. —Ses pleurs redoublèrent. Je renouvelai ma question, et alors il me répondit : « Je pleure les âmes des chrétiens qui vont périr ici, et vous avec eux. Levez-vous à l’instant, prenez vos armes; Dieu peut encore vous délivrer vous et vos soldats. » Gelui qui me parlait ainsi ressemblait en tout point au vénérable P. Bruno. Je me réveille, rempli de terreur, par suite de cette apparition, je saisis mes
armes, je erie à mes guerriers de prendre les armes et de monter à cheval. Je cherche à m’assurer de ce que m’annonçait la vision.
<( Au bruit qui remplit le camp, l’impie Sergius et ses adidés prennent la Tuile dans la direction de Capoue, où ils espèrent trouver un refuge. Mais ils furent arretés par mes soldats qui en blessèrent quelques-uns et firent les autres prisonniers, au nombre de cent soixante-deux. Les aveux de ceux-ci nous confirmèrent la vérité de l’apparition et du complot qu’elle nous avait révélée »
Le saint témoignait ainsi sa protection d’une manière éclatante au prince chrétien qui l’avait comblé de bienfaits et (jui le soutenait dans les difficultés matérielles de ses fondations.
Le sommeil, cette seconde vie de l’homme, nous met ainsi en communication plus intime avec le monde invisible, et par le recueillement profond qui l’accompagne, il nous permet de mieux entendre les voix d’en haut. Apparitions, avertissements mystérieux, pressentimentsqui se prolongentjusqu’à l’état de veille, songes prophétiques, tous ces phénomènes nous rappellent un nouvel état de
* Charte du comte Ro^er. Tuomby, t. Il, App.
Cité par M. Tahhe Gokse dans sa Vie de saint Bru no ^ p. 243. (Téqui. éditeur.)
noire vie et des relations qu’il serait difTicile d’approfondir.
Dieu seul connaît l’avenir qui dépend des causes libres, et il peut le faire a[)paraître (piand il lui plaît, par une révélation surnaturelle, dans notre entendement, à l’état de veille, ou pendant le sommeil. Celle connaissance prophétique excède manifestement la puissance de notre imagination.
(Certains événements, perdus encore dans les ténèbres de l’avenir, et qui se produiront plus tard, ont un lien avec des causes (jui existent déjà et ([ue nous connaissons. Connaissant les causes, nous pouvons prédire les ellets. Les anges et les démons qui nous sont iiuinimentsupérieurs, connaissent aussi, inünimcnt mieux que nous, les causes et leurs ellets les plus lointains, et ils peuvent ainsi conjecturer l’avenir. Que ces esprits bons ou mauvais, doués d’une pénétration si puissante, entrent ensuite en relation avec nous, cl nous rendent participants de leurs connaissances, nous pourrions, nous aussi, conjecturer Tavenir, et savoir ainsi qu’une catastrophe va se produire, (ju’un grand danger nous menace, (ju’une mort est imminente ; c’est l’avenir qui se découvre à nos yeux.
Mais ce n’est pas seulement par son intelligence pénétrante que res[)rit mauvais connaît et prédit les ellets cachés dans les causes, il peut les connaître d’une autre manière.
Tantôt c’est Dieu (jui va se servir de lui pour châtier un homme, une famille, une province.
une nation et qui déroule à ses yeux le plan et l’écononiie de ce châtiment, ses ravages et ses limiles : la puissance du démon est liée.
D’autres fois, le démon lui-mème à (jui Dieu laisse encore la puissance d’éprouver les hommes sans égaler cependant, ses coups à sa haine, conçoit le projet de produire des œuvres néfastes, de faire naître des guerres, des épidémies, de déchaîner des lléaux dans un avenir prochain : il sait d’avance ce qu’il fera, et aux yeux de la foule il devient prophète dans la personne de ses sujets, de ses possédés, de ses sorciers. L'avenir qu'il révèle, c’est lui qui le fera.
Nous arrivons ainsi à distinguer en nous trois sortes de connaissances relativement à l’avenir. Celui (|ui possède une longue expérience et une haute intelligence peut lire quelques pages dans le livre mystérieux de l’avenir, quand cet avenir existe actuellement en puissance dans des causes (jui nous sont connues
Il lira mieux et davantage si, à la lumière naturelle de son intelligence vient s’ajouter la lumière plus intense des esprits ou bons ou mauvais, des anges ou des dénions qui possèdent une connaissance bien autrement étendue des causes et de leurs effets.
Mais ni l’homme ni les esprits ne peuvent
posséder naturellement la troisième connaissance, celle qui embrasse les futurs libres.
Pourquoi? Parce que ces effets qui dépendent de la liberté humaine n’existent pas. Ils n’existent ni dans la réalité, car, s’ils existaient ainsi, ils appartiendraient au présent, ni dans leurs causes, car, jusqu’à la fin, notre liberté garde le pouvoir de les produire ou de ne pas les réaliser.
11 n’appartient qu’à Dieu de les connaître, de les voir dans l’étendue infinie de son regard qui embrasse tout, et dans ses décrets. Et quand un voyant, un prophète annonce clairement cet avenir, ces futurs libres, nous disons : c’est Dieu qui parle par les lèvres de cet homme, et qui daigne illuminer son entendement; c’est Dieu que nous entendons. Le miracle est là.