CHAPITRE PREMIER
l’imagination et les systèmes
Quand on étudié ces rapports si pénétrants de l ame et du corps, on se trouve constammenten face de l’imagination. Étrange et puissante faculté! Magicienne incomparable! ar^dente, infatigable, féconde dans sa perpétuelle activité. Elle réveille les sensations éprouvées,jusqu’à l’illusion delaréalité; elle fait apparaître les objets, les personnages, les scènes que nous avons vus, avec une intensité elfrayante. Elle travaille et pour-
suit le niirag-e de ses Iraiisformalioiis dans le sommeil et dans la veille, dans le rove et dans Taltention passionnée, dans les troubles de Tivresse et de la folie et dans le mystère des hallucinations et des fausses extases. Que la raison se taise et lâche les rênes, Timaginalion déchaînera des tempêtes dans râme bouleversée et dans le cerveau devenu impuissant devant la violente impétuosité de ses assauts. Elle occupe une place capitale dans les rapports troublants de l’àme et du corps. Il nous semble utile de Texaminer de près.
Et d'abord, (ju’est-ce (jue l’imagination?
((Il est clair, dit Bossuet, (juc l’impression ou lecoui) (pie les nerfs reçoivent de l’objet, portera nécessairement sur le cerveau: et comme la sensation se trouve conjointe à l’ébranlement du nerf, l’imagination le sera à l’ébranlement qui se fera sur le cerveau môme.
(( Selon cela, l’imagination doit suivre, mais de fort près, la sensation, comme le mouvement du cerveau doit suivre celui du nerf.
(( Et comme l’impression cpii se fait dans le cerveau doit imiter celte du nerf, aussi avons-nous vu que l’imagination nest autre chose que Vimage de la sensatiou,
a De même aussi (pie le nerf est d’une nature à recevoir un mouvement plus vite et plus ferme ([ue le cerveau, la sensation aussi est plus vive (jue rimaginalion.
(( Mais aussi comme la nature du cerveau
esr capable (riui mouvement plus durable, rimagiuatiou dure plus longtemps que la sensation.
« Le cerveau ayant tout ensemble assez de mollesse pour recevoir facilement les impressions, et assez de consistance pour les retenir, il y peut demeurer à peu près comme sur la cire des marques fixes et durables <iui servent à rappeler les objets et donnent lieu au souvenir.
« On peut aisément comprendre que les coups <pii viennent ensemble par «liverssens, portent à peu près an même endroit du cerveau, ce qui fait que divers objets n’en font (pi’un, quand ils viennent dans le même temps.
« J’aurai, par exemple, rencontré un lion en p,assanl par les déserts de Libye, et j’en aurai vu l’affreuse ligure; mes oreilles auront été frappées de son rugissement terrible: j’aurai senti, si vous le voulez, (pielquc atteinte de ses grilles, dont une main secourai.'le m’aura arraché. Il se fait dans mon cerveau par ces trois sens divers, trois fortes inqnessions de ce que c’est <pi’un lion. M^is, parce que ces trois impressions, qui viennent à peu près ensemble, ont porté au même endroit, une seule remuera le tout; et ainsi, il arrivera (pi’au seul aspect du lion, à la seule ouïe de son cri, ce furieux animal reviendra tout entier à mon imagination.
« Lt cela ne s’étend pas seulement à tout l’animal, mais encore au lieu où j’ai été frappé
]a première fois d’un objet si e(rroyal>le. Je ne reverrai jamais le vallon désert où j’en aurai fait la rencontre, sans (pi’il me prenne ({uebjue émotion ou même quel<iue frayeur.
(( Ainsi de tout ce (pii frappe en même temps les sens, il ne s’en compose (pi’iin seul objet, cpii fait son impression dans le même endroit du cerveau, et y a son caractère particulier. Et c’est pourquoi, en passant, il ne faut pas s’étonner si un chat frappé d’un bâton, au bruit d’ungi elot (pii y était attaché, est ému après par le grelot seul (pii y a fait son impression avec le bâton au même endroit du cerveau.
(( Toutes les fois (pie les endroils du cerveau, où les manpies des objets resient imprimées, sont agités, ou par les vapeurs qui montent continuellement à la tête, ou par le cours des esprits, ou par queUpie autre cause (pie ce soit, les objets doivent revenir à res[)rit : ce (pii nous cause, en veillant, tant de dilférentes pensées C[ui n’ont pas de suite, et en dormant tant de vaines imaginations (pie nous prenons pour des vérités *.
Nous voyons, nous entendons, nous sentons, à tout instant, les objets extérieurs au milieu desquels nous vivons. Nous recevons leurs coups par les yeux, par les oreilles, par les sens. Ces coups (pii ont atteint les extrémités extérieuies des sens, remontent
‘ Bossuet, /> In connaissance de Dieu et de soi-^ même^ ch. 111, n° x.
le lon^ (les nerfs jus(|iraii cerveau, on ils délerminenl une impression et un (‘tat.
Tonies les fois que ce point encore inconnu (lu cerveau, centre nerveux, cellule ccicbrale, mohîcule vivante, se trouvera ébranl(‘ comme il le fut quand je reçus la commotion (le l’objet extérieur, je reverrai cet objet, j’éprouverai la même sensation. Tel est donc le phénomène de Timafi^ination.
Le Iluide nerveux, les passions, notre volonté, les maladies, mille causes peuvent réveiller, faire vibrer ce point du cerveau ([ui conserve la marque de rinq)ression reçue du monde extérieur par la sensation. Il y a aussi des associations d’images comme il y a des associalions d’idées, ces images s’appellent, s'encliainent et expliquent la succession des phénouK'mcs de l’imagination ^
Nous pouvons entrer plus avant avec un grand philosophe italien dans l’étude de cette faculté. Voici sa théorie.
Les phénomènes (pii constituent l imagination se réduisent à la reproduction, au réveil des sensations (pie nons avons déjà éprouvées. Ces sensations ainsi renouvelées pren-
• Les scota»tîc|ues désignent sons Je nom de sens te ætis coiiiitiiinj’imfiginiitkmj’esthiialinii* la niéinuire sensible. Nous nY'tudions ici que Tiniaginalion (tans ses rapports avec le merveilleux.
lient (piclquefois une telle intensité, qu’il semble impossible de les distinguer des sensations réelles ; ainsi, dans les rêves et les hallucinations.
Cette faculté consiste dans une force qui appartient à Tàme et qui lui permet de faire renaître avec plus ou moins de vivacité les sensations que nous avons éprouvées.
Pour comprendre ce réveil, il faut se rappeler que les filets nerveux ont deux exlrémités, l’une extérieure, qui se ramitie sur toute la surface du corps humain, sous l’épiderfne, dans la peau, l’autre, intérieure, ([ui s’arrête au cerveau. Ne cherclions pas encore dans le cerveau l’endroit précis où se terminent ces lilets nerveux.
Or, toute sensation dans l’animal est invariablement précédée d’un mouvement, d’une vibration des filets nerveux. Qui fait ainsi vibrer ces filets nerveux? Tantôt, ce sont les objets extérieurs, qui envoient les ondes sonores, les ondes lumineuses, les vapeurs, etc., déterminer une impression sensible sur les nerfs, jusqu’au cerveau. Tantôt, c’est l’àme elle-même qui possède la faculté de faire vibrer l’extrémité intérieure des nerfs. Quand cette vibration intérieure est égale à celle que produit l’objet extérieur, il se produit une sensation de même intensité; le sujet est exposé à confondre 1 objet imaginaire avec l’objet réel.
Que l’àme puisse, en vertu de sa souveraineté sur le corps et de sa faculté d’animation.
faire vibrer le centre nerveux, l’cxlrémilé interne du lilet nerveux, c’est incontestable. Voyez l’elfet de la douleur et «le la joie sur la circulation sanguine, sur l’expression de la physionomie, et par conséquent sur les veines et les artères. Voyez les nerfs et les muscles (pi’elle met en mouvement, sans le savoir, ([uand nous voulons entendre un son, voir un objet, tout [)rès de nous, ou dans le lointain.
Cette explication de riinagination ne didère pas essentiellement de celle deBossiiet, elle repose sur le réveil ou la reproduction d’une sensation.
Les [)hilosophes scolasticjues modernes ont rap[)roché l’imagination de la mémoire sensitive, ils ont essayé de faire une analyse plus pénétrante de celle faculté. Nous résumons ici la théorie de Tongiorgi, le savant professeur au Collège romain
Nous connaissons par le sens inlérieur ce qui se passe en nous, nos sentiments, nos sensations, nos impressions de Ions les instants. Nous connaissons par les sens extérieurs, par la vue, l’ouïe, lodorat, le tact des objets extérieurs (jui font naitre en nous nos sensations. Ce n’est pas assez.
Nous pouvons, à notre gré, faire renaître en nous ces sensations depuis longteinps disparues, les éprouver, en jouir, comme si elles étaient encore présentes. L’avare se
* Tongïougi, Institutiones philosophicæ, t. III, p. l’Ji»
rappellera le plaisir <ju’il éprouvait eu recevant de Tor, et il jouira. Le voluptueux fera revivre le souvenir de ses sensations violentes, et il les sentira jus<ju’à la honle du crime. L’alcoolicjue reproduira en lui toute la suite des phénomènes physiologicpies (|u'il a dcterniinés dans son système nerveux, par rinjcclion de l’alcool.
Nous pouvons ainsi re|)roduire un objet, une ima^e, une scène dans notre imagination, avec toutes les émotions, sereines ou violentes, profondes ou supeiliciclles (jue nous avons senties.
Ces impressions et ces souvenirs sont en nous, à l’étal vague, à l’état latent, ils y demeurent, sans (jue nous le sachions, dans le sommeil de l’inconscience, et dans l’attente du réveil.
Que faut-il pour les réveiller? Tantôt, c’est la volonté (pii les ranime, (lour se [irocurer une Jouissance nouvelle avec le charme du souvenir et la poésie des choses disparues. Tantôt c’esl un objet extérieur, un arbre, une maison, une rue, une voix, un regard, un rien (pii trouble, rap|)elle et ramène à la sui facc des faits (jui semblaient éternellement oubliés dans les [irofondeurs de rinconscient. D'autres fois, entin, le sang, les humeurs, les iluides, (juebiucs vibrations dans le cerveau, produisent instantanément les mêmes etfets.
Quel(|uefois même, ces images et ces sensations se soulèvent, s’insurgent avec la violence de l’ouragan, elles simulent l’évi-
clence et la réalité, elles sc rapprochent, s’entre-chociuent, elles paralysent la raison, elles s’emparent de nous, principalement dans la solitude, le silence, les ténèbres, (piand nous n’éprouvons plus d’autres sensations, quand la vie de relation cesse, <juand aucun objet extérieur ne vient nous distraire de l’ardente et invincible contemplation de l'image ([ui obsède notre cerveau.
Je ne parle pas des hallucinés et des l’ous.
Nous |)ouvons tirer de ces faits des conclusions (lui semblent éclairer le problème de l’imagination.
Il est certain cpi’après avoir éprouvé une vive émotion de plaisir, d’aversion, de joie, de terreur, il reste en nous une prédisposition à ressentir ces émotions. C’est un fait. Il y a même écpiivalence entre l’éinolion éprouvée et ta prédisposition à la renouveler.
Ne dites pas que l’impression causée par l’objet extérieur, l’or, l’alcool, le jeu, etc., (juc ce mouvement matér iel, que cette vibration persiste dans les libres nerveuses, dans le cerveau et (|ue c’est elle (pii produit le phénomène de rimagination. Kn effet, nos scnsalions sont innombrables et les lil)res nerveuses sont limitées; 12® ces libres (lui continueraient sans cesse à vibrer, en vertu d’une inq)ulsion première, devraient rendre perpétuellement actuels et vivants les souvenirs (jui les ont fait naitre, et nous savons qu’il n’en est pas ainsi; 3 <> il serait dillicilc
d’expliquer l’ordre des souvenirs en présence de la confusion, du chaos, de ces milliards de millions de sensations qui conlinueraienl cà faire vihrer les (ibrilles ou les centres nerveux du cerveau.
Il ne reste donc en réalité que l’aptitude ou la prédisposition à renouveler les souvenirs sensibles et les sensations.
Kt cette prédisposition se trouve dans l’organe même qui a produit la sensation.
Observez ce qui se passe en vous dans la rêverie et ce qui se fait dans un sujet endormi, en présence du souvenir sensible. Ce n’est par un organe spécial, mystérieux (jue vous croyez revoir, sentir, entendre un objet, c’est bien par les yeux cpie l’halluciné s’imagine voir l’objet qui le ravit ou l’épouvante, c’est par l’oreille (|u’il entend, c’est par l’odorat (ju’il sent, c’est par la langue qu’il apprécie le goût de la liqueur que vous lui présentez.
L’organe de la sensation est donc aussi l’organe de l’imagination, mais c’est le cerveau qui, par le Iluide nerveux, actionne l’oigane des sens au point d’arrivée, et détermine à la fois l’apparition de l’image et la sensation qui l’a suivie.
Le savant Tongiorgi, du Collège romain, écarte ainsi et réfute cette assertion d’Aristote : a L’objet matériel ébranle le sens, et ce mouvement est imprimé dans Timagination comme une certaine image sensible, (]ui demeure (piand l’objet disparait, à peu
près comme le dessin dn sceau resie dans la cire ((uand l’anneaii n’y esl plus. »
Il ne faut attaclicr aucune importance aux nmuvcments vibratoires de llarllcy el aux phosphorescences ccrcbrales de Luys, le plus aventurier des j)hysiolop;istes de noire tem[)s h
Kn ce moment, je regarde un trois-màts qui passe en mer, sous ma fenctrc. Je vois distinctement son pavillon, sa mâture, sa co([ue, sa cargaison. Demain, le navire sera loin. Si je ferme les yeux, je conlinuerai à le voir. Le temps et la distance alfaibliront cette impression sans la délruire entièrement.
Celte image qui |)ersiste dans mon cerveau, dans mon imagination est-elle immatérielle ou matérielle? Si elle est iinnmlérielle, comment peut-elle reproduire la couleur, les formes, les dimensions du navire disparu?
Immatériel et matériel ou étendu, ces deux idées s’excluent.
« Ces images sont de nature matérielle, luulile d'insister sur ce point hors conteste désormais... Dès le moyen âge, l’image ou, comme on disait, le phantasme était tenu pour une réalité matérielle ^ »
* Tongiokgi, s. J. Psychologia, liber III, cap. ix. « Niliil dico de iis qui species in cerebro concipiunt ut qiiædani reruni vestigia, quæ in eo tanqiiaiii in cera iinpriniatur. Materialis itaque iinpressio, qii æ seiisationis est causa, neque in organis, neque in cerebro conservatur. »
2 UOrdre de la nature et le miracle, p. 27.
Essayez de nie Taire coin[)rendre par quel mystère des millions et des millions d’images matérielles, (jiii naissent à clia(pie seconde, pendant la vie, à la vue des objets extérieurs, peuvent s’emmagasiner dans un centre nerveux, dans une cellule, dans un nerT eu vibration, dans un [loint imperceptible (|ui est encore pour la science un inconnu!
J’avoue humblement (|ue je ne comprends pas.
Quand le P. Tongiorgi, du Collège romain, nous dit : « C’est l’organe (pii conserve l’aptitude à reproduire l’image, et (jui la reproduit, en certaines circonstances, selon des lois déterminées », je saisis son explication, et je pense aussitôt à la harpe ((ui, pincée au même endroit, reproduit le même son, mais ici la harpe est vivante, animée. Il reste, sans doute, encore d’épaisses ténèbres à dissiper.
11 serait inutile et présomptueux d’y travailler. A cha(jue instant nous constatons (|ue l’esprit humain est borné, et (jue d’in- Tranchissables obstacles se dressent devant nous.
Celui-ci prétend, sans donner d’ailleurs aucune preuve, (|ue ces images matérielles emmagasinées dans le cerveau sont à notre disposition, (|ue nous pouvons les projeter par voie de vibration au Iluide ambiant, et les Taire pénétrer dans le cerveau d’une autre [)ersonnc, ou d’un autre sujet : ce serait l’explication philosophique nouvelle de la suggestion mentale à de courtes distances.
. . * Tj
L’aiileiir nous ciif^age à consuller sur celle transinissibililé des images cérébrales, l’bypollièse émise por le U. P. de Boniiiot, dès 1879.
Or, le P. de Bonniol a précisémenl coinballu el réldlé avec une vigueur singulière Phypollièse de la transmission des images cérébrales, en 188;;, dans un ouvrage intitulé : Le Miracle et ses contrefaçons.
Il s’exprime ainsi : « Examinée de près, celte hypothèse nous parait maintenant absolument insoutenable, » (P. 2837.) « C’est comme une parole en langue inconnue dite par un aphone à un sourd, H y a des solutions moins malhenreiises, » (P. 293.) « Conclusion générale : La suggestion mentale ne s’cxpli(|ue pas par le jeu naturel des agents matériels. Donc, ou niez-la,OM admettez Cin^ terçention d'un'agent intelligent, » (P.293. )
Après avoir lu ces déclarations si nettes, il n’est plus permis de voir dans le P. de Bonniot un partisan de la suggestion mentale ou de la transmission des images cérébrales Nous regrettons de ne pas citer intégralement l’argumentation serrée de ce polémiste de valeur. Nous y reviendrons.
La nature a donné à l’homme des sens par les(juels il entre en communication avec le monde extérieur. Nos yeux reçoivent les ondes lumineuses renvoyées à la surface des corps, nos oreilles reçoivent les ondes sonores, et c’est ainsi ({ue nous voyons les couleurs, (jue nous entendons les sons-
Avons-nous aussi un appareil oiganisé pour recevoir desimages(|uinousseraient envoyées par un cerveau étranger? Comment cesiinages entrent-elles en nous? Par cpiel sens les recevons-nous? Par (piels nerfs pénclrentelles dans notre cerveau? Quel est l’anatomiste ou rexpérimentateur (pii a constaté et décrit l’organe si longtemps inconnu (|ui nous permettrait de recevoir des images silencieuses ([ui chemineraient à travers l’espace? (^uel est donc l’organe de cette vision qui n’aurait rien de commun avec les autres organes des sens et qu’il est impossible de localiser?
Je rélléchis, je m’observe avec soin, j'analyse patiemment tous les phénomènes qui se succèdent dans mes sens et dans mon entendement, et il m’est impossible de découvrir un organe chargé de recevoir les images et adapté à cette réception. La science s’ap|)uie sur des faits; ici, les faits font défaut.
Si je continue cet examen, je suis forcé de reconnaitreaussi qu’aucun philosophe, aucun physiologiste n’a constaté en nous l’existence d’un organe (pii lancerait au dehors ces images et ferait vibrer l’éther. Nous connaissons bien les ondes sonores et les ondes lumineuses, mais quel est donc le physicien qui a découvert les ondes mystérieuses qui transportèrent les images cérébrales? Nous ne le connaissons pas.
Que tout sentiment, toute pensée, toute émotion soit accompagnée d’une modification
dans mon cerveau, et (luehiuefois dans ma physionomie, (jui voudrait le contester? C'/est l’inévilable consé(|uence de l’union de ràme et du corps.
Mais ([u’il se trouve en nous des images matérielles, qu’elles y demeurent perpéluellement emmagasinées, (jue je jouisse de la faculté de les projeter hors de moi, de leur donner une direction, de les envoyer travers l’espace à une personne qui ne pense pas à moi, c’est un roman de philosophie.
J’en appelle à l’expérience du genre humain.
Sur mille personnes vous n’en trouverez pas une qui puisse corres|)ondre ainsi, par un sim|)le edort de volonté, avec une autre personne, à distance, et faire pénétrer une image dans son cerveau.
Simon cerveau était organisé pour produire ces images, pour les conserver, pour les envoyer à distance, je le saurais bien, j’en ferais l’expérience, et d’autres l’auraient faite avant moi.
Or, non seulement il m’est impossible de constaler l’exislcnce de cet organe, non seulement cette impossibilité a toujours été constatée par le genre humain, mais tous mes elforts restent infructueux quand je veux essayer de transmettre mentalement mes images et mes pensées.
Qu’il se produise (pielquefois, sans le concours de notre volonté, des communications accidentelles et mentales entre deux êtres, c’est possible, c’est un fait réel, mais ce n’est
pas la suggcslion iDeiUale à dislance cpii nous en donnera l’explication.
L’organe de l'iinaginalion <jui suscile en nous riinage ou dans la veille, ou dans le sommeil, ou dans la rêverie, ou dans le délire de la maladie, de l’ivresse, de l’hallucinalion, de la folie, n’a rien de commun avec l’organe chiméricpie, inconnu (pii lancerait les images à distance vers d’autres cerveaux.
Entre l’inijiression physi(pie cérébrale et l’idée considérée en elle-mcme, il y a une distance immense; les hypnotiseurs devraient prouver (ju’ils ont le don delà franchir. Ils ne le pourront jamais. Les ressemblances des objets sensibles pénètrent par le moyen des sens dans le cerveau, voilà les fantômes {phantaHinatà) cpii se trouvent toujours dans la sphère matérielle. Mais, pour ipi’elles devienneiil idées, il faulcpie ràmc exerce sa suprême puissance, celle de rintelleclagent (pii répand sa propre lumière sur ces fantômes, et les transforme en idées.
L’impression physique cérébrale ne suit pas, elle précède au contraire le travail de percejition, d’induction, de déduction, etc.
de l’esprit. 11 faut donc (pie le fantôme apparaisse, d’abord, et ensuite, l’idée. Et ri(Jée revêt sa forme dans la parole mentale, ou perception, tant qu^elle reste dans l’esprit, et si elle se manifeste par les sons de la voix, elle devient l’expression, la parole.
Qui ne se souvient de l’expérience (pie
jMalebranche décrit ainsi * ; Que l’on prenne un œil de bœuf nouvellement tué, qu'on ote les peaux (|ui sont à l’opposite de la prunelle à l’endroit où est le nerf opti(pie et qu’on mette en leur place (juebiue morceau de papier assez mince pour être transparent; cela fait, (|u’on mette cet œil au trou d’une fenêtre, en sorte que la prunelle soit «à l’air, etcjue lederricre de l’œil soitdans lacbanibre, qu’il faut bien fermer afin (ju’elle soit fort obscure, et alors on verra toutes les couleurs des objets qui sont hors de la chambre ré[)andues sur ce fond de fœil, mais peints à la renverse.
Que s’il arrive (jue ces couleurs ne soient pas assez vives, il faudra allonger l’œil en le pressant par les côtés, si les objets qui se peignent au fond de l’œil sont trop proches, ou bien le faire' [)lus court si les objets sont trop éloignés.
Il sullit d’enlever la partie postérieure de la scléroti(pie pour voir sur la rétine l’image petite et renversée de l’objet. L’image est renversée par suite de la marche des rayons à travers un milieu réfringent, la cornée, l’humeiir acjueuse, le cristallin et l'humeur vitrée.
Voilà ce ([ui constitue la partie matérielle de l’imagination, la partie condamnée à disparaitre avec les objets extérieurs et innombrables (jui se succèdent si rapidement devant
^ Malehuanche, Recherche de la vérité, livre 1®*“, Des sens.
nos yeux, en y (UUerininant une impression physique.
Mais quand cet clément matériel aura disparu, l’image restera à l’état de souvenir et d’idée dans notre àme, et elle pourra (piand elle voudra la revoir et en faire la description.
Il est donc essentiel de ne pas confondre l’image matérielle dessinée au fond de l’œil par les rayons lumineux, et l’image idéale, insaisissable qui se conserve dans Tàine, c’est-à-dire dans la puissance immalérielle.
Quand on prétend ([ue nous avons la faculté de projeter nos images et de les faire entrer dans le cerveau d’une autre personne, à une grande distance, il faudrait tenir compte de la distinction que nous venons d’établir ; il faudrait démontrer, — on ne l’a jamais fait, — que nous pouvons faire voyager à notre gré, soit l’image matérielle éphémère et contingente, produite par les rayons lumineux, soit l iinage idéale cpii se conserve dans rim[)énétrable secret de notre pensée.
Il ne suHit pas de parler vaguement de vibrations, il faut exposer clairement, sincèrement tes faits, avant de ris(pierdes théories trop souvent téméraires, des hypothèses, sans fondement.
De toutes ces recherches il résulte clairement que mille causes, le sang, les fluides,
les vibrations nerveuses, la maladie, la lièvre, les passions peuvent ébranler notre cerveau, faire vibrer des centres psycho-moteurs, et susciter en nous des images (pie nous sommes exposés (pielquefois à prendre pour laréalilé. Ce fant(3me, ce démon, cet ange, cet animal furieux, cette tigure grimaçante, tout cela n’existe souvent que dans mon cerveau, dans mon imagination, mais je suis ému, agité, bouleversé, et malgré les témoignages contraires contre les([uels je ne crains pas de protester, je jiersiste à croire quej’ai vu, (pie je vois dans sa réalité vivante, un ange ou un démon.
C’est à la raison qu’il appartient de nous éclairer, de nous diriger, de mettre les choses au point. Elle nous défendra contre les illusions des sens, elle va nous éclairer sur les erreurs de l’imagination. L’esprit faible obéit en aveugle à l’impulsion de rimaginalion, il s’égare. L’esprit fort analyse son état, se rend compte des circonslanccs, et il obéit à la raison devant lacpielle les fantômes vont s’évanouir. L’imagination troublée par les vapeurs, nous dit : Je vois un ange, une bête horrible, un ellVayant fantôme, un ami, un parent défunt. La raison répond, en faisant la part des exceptions : Non, tu ne vois ni un ange, ni un défunt, tes nerfs sont malades, ton cerveau n’est plus en équilibre, prends patience el tu reprendras possession de toiméme. Il faut attendre en paix la fin de l’orage. Riais l’time bouleversée est quelquefois incapable de raisonner, d’entendre,et elle va oii
l’emporle Timpéliiosilé de ses nerfs révoltés.
J’ai dit (jue raine est bouleversée. C'est qu’en ellet, nous soinines exposés à nous tronq)er, et à oublier r*\me : on nous parle de l’imagination, du cerveau, des nerfs, des centres pliysico-psycliiciues, coinine s’il y avait en nous des facultés indépendantes, subslantielles, comme s’il y avait en nous des puissances vilales, matérielles, autonomes et indépendantes de Tàme.
H n’en est rien: il ne faut jamais oublier ces sages paroles de Bossuet, que je vous invite à méditer, pour prévenir les plus regrettables confusions :
c( ()uoi(|ue nous donnions à ces facultés des noms dillerents i)ar rapport à leurs diverses opérations, cela ne nous oblige pas à les regarder comme des choses ditlerentes. Car l’entendement n’est autre chose (jue Ttàme en tant c|u'elle relient et se ressouvient ; la volonté n’est autre chose que Tàme en tant qu’elle veut et qu’elle choisit.
a De même, l’imagination n’est autre chose que l’ànie en tant qu elle imagine et se représente les choses à la manière qui a élé (lite. La faculté visive n’est autre chose (pie l’ànie en tant <pi’elle voit, et ainsi des autres : de sorte (pi’on peut entendre que toutes ces facultés ne sont au fond que la même âme qui reçoit dwers noms à cause de ses différentes opérations »
* nossuKT, De la connaissance de Dieu et de sof même, ch. 1 , n'" xx. — Saint Thomas avait déjà
Quand je plonge nia main dans un verre d’eau bouillante, je dis : Je me brûle. Quand une parole arrive à mes oreilles, je dis : T entends parler; et quand l’image d’un objet disparu se présente à moi, je ne dis pas :
Mon cerveau voit tel objet, je dis : Je ^ois mentalement cet objet. J’alïirme aussi à tout instant l’intervention du moi, la substantielle union de l’àme et du corps.
Certains physiologistes, en trop grand nombre, ou matérialistes, ou inconscients, attribuent une importance exagérée et une action exclusive à l’organe, ils oublient l’union de l’ame et du corps, le composé humain; ils rendent plus épaisses les ténèbres qui rendent déjà si difficile l’investigation de ces phénomènes de la vie sensible et de la vie intellectuelle. Ils ne voient que centres nerveux, centres psycho-sensoriels, substance corticale du cerveau, etc., ils Unissent par dire avec un matérialiste audacieux : « Le cerveau sécrète la pensée, comme le rein sécrète l’urine, et le foie la bile. » N’oublions pas que l’àme sans le corps est un esprit séparé, (jue lecorpssansl’àme est un cadavre, et (jue, pendant la vie, tous nos actes intellectuels et sensibles appartiennent à l’àme unie substantiellement au corps.
observé « que nos facultés, qu’elles résident ou qu’elles ne résident pas dans un organe, ont leur racine dans la seule essence de l’ànie, in una essentia aniniœradicentiir ». {Sam. Theoiog., 1. 111. a. 1 .)