CHAPITRE II
LES IMAGES CÉllEHUALES
Chaque être ajçil selon sa nature. Un être bon produira descüets marqués du caractère de la bonté, de la gravité, de la dignité, de la sainteté. Un être mauvais, au contraire, produira des eilets mauvais, ridicules, pervers. Nous arrivons ainsi à distinguer dans les mystères du monde merveilleux, ce (pii est l’œuvre de Dieu et ce qui est l’ceuvre du démon. i
Mais, tandis que Dieu ne s’abaissera jamais à simuler une œuvre satanique pour tromper | plus facilement les hommes, — la sainteté de sa nature s’y oppose, — le démon fera un elfort violent pour simuler la piété, le dévouement, la vertu et la sainteté. L’àpre désir d’arriver à ses tins et d’entraîner les âmes loin de Dieu, lui fait accepter volontairement la cruelle humiliation de rendre hommage à son éternel ennemi, de le prier etde le louer.
De là, celle grave dillicullë de discerner dans certains cas l’action démoniaque de l’aclion divine, et de reconnaître à travers des opérations et des manifestations qui sont en apparence surnaturelles et divines celui qui ne cesse jamais d’être le faussaire de Dieu.
D’autres dilïîcultés nous attendent. Si nous étudions la nature humaine; si nous observons les propriétés physiologiques de notre corps et les facultés plus élevées de notre ànie; si nous essayons ]de comprendre le jeu de l’imagination, cette faculté mixte, fuyante et redoutable, qui tient de l’esprit et de la matière, de la réalité et de l’hallucination, il devientplus difficile encore, dans certainscas, de séparer le naturel du merveilleux, ce qui appartient à la nature de ce qui fait partie de la catégorie ,de l’extranaturel, l’œuvre de l’homme de l’œuvre des bons anges et des esprits mauvais.
(^uel est le rôle de l’imagination dans le champ si vaste des visions, des apparitions, des hallucinations?
« Après que les sensations sont passées, écrit Bossuet, elles laissent dans Vâme une image d’elles-mèmes et de leurs objets : c’est ce qui s’appelle imaginer.
« Que l’objet que je regarde se retire, que le bruit que j’entends s’apaise, que je cesse
de boire la li(iiieiir qui ni’a donné du plaisir, que le feu qui m’écliaiiHait soit éteint et (jue le senlinienl du froid ait succédé si vous voulez à la [)lace, j’iinagine encore en inoi-mcine celte couleur, ce bruit, ce plaisir et celle chaleur; tout cela moins vif à la vérité, (jue lors(iue je voyais ou que J’entendais, que je goûtais ou que je sentais actuellciuent, mais toujours de meme nature.
<( Bien plus, apres une entière et longue interruption de ces sentiments, ils peuvent se renouveler. Le méiiîe objet coloré, le même son, le même plaisir d’une bonne odeur ou d’un bon goiit me revient à diverses reprises, ou en veillant, ou dans les songes ; et cela s’appelle mémoire ou ressouvenir. Kt cet objet me revient à l’esprit tel que les sens le lui avaient présenté d’abord, et marqué des mêmes caractères dont chaque sens l’avait pour ainsi dire alfecté, si ce n’est (|u un long temps les fasse oublier.
« Il est aisé maintenant d’entendre ce (|ue c’est ([u’imaginer. Toutes les fois qu’un objet une fois senti par le dehors demeure intérieurement, ou se renouvelle dans ma pensée avec l’image de la sensation (pi’il a causée à mon cime, c’est ce que j’appelle imaginer :
par exemple, C[uand ce (jue j’ai vu, ou ce ipie j’ai ouï,dure ou me revient dans les ténèbres ou dans le silence, je ne dis pas que je le vois ou que je l’entends, mais que je l’imagine.
« La faculté de l’ànie où se fait cel acte s’appelle imaginative ou fantaisie d’un mot
grec qui signifie à ])eu |)rcs la même chose, c'est-à-dire se faire une image.
(( L’imagination d’un objet est toujours plus faible que la sensation, parce que l’usage dégénère toujours de la vivacité de l’original.
(( Par là demeure entendu tout ce (jui regarde les sensations. Llles naissent soudaines et vives à la présence des objets sensibles : celles qui regardent le même objet, quoiqu’elles viennent de divers sens, se réunissent ensemble et sont rapportées à l’objet qui les a fait naître; enfin, après ([u’elles sont passées, elles se conservent et se renouvellent par leur images »
Plus loin, Bossuet essaie de nous faire connaître la nature et le mécanisme de l’imagination. Il appuie sur la nécessité de cette explication :
Il est maintenant aisé de bien connaître la nature de cet acte, et l’on ne saurait trop s’y appliquer.
«La vue et les autres sens extérieurs nous font apercevoir certains objets hors de nous; mais outre cela nous les pouvons apercevoir au dedans de nous, tels (pie les sens extérieurs les font sentir, lors même qu’ils ont cessé d’agir ; par exemple je fais ici un triangle et je le vois de mes yeux. Que je les ferme, je vois encore le même triangle intérieurement tel que la vue me l’a fait sentir, de même couleur, de même grandeur et de
Bossuet, De la connaissance de Dieu et de soimême ^ ch. I, n° IV.
même situai ion : c’esi ce fjui s’appelle imaginer un triangle.
« Il va pourtant unediirérence ; c’est,comme il a etc (lit, (jue cette continuation de la sensation se faisant par une image, ne peut [)as être si vive que la sensation elle-même, (pii se fait à la présence actuellede l’objet, et <pi’elle s’alfaiblit de plus en plus avec le temps »
Nous eommençons à voir clairement ce qu’il faut .entendre par imagination et en quoi cette faculté (litière des sens extérieurs et de la perception.
Je me trouve en ce moment dans un champ, à la campagne, en face d’une vieille église de hameau. Par les yeux (jui sont l’organe de la vue, je vois cette église, ce clocher, cette toiture en ruines, ces vitraux lirisés. Par l’oreille (jui est l’organe de l’ouïe, j’entends cette cloche qui sonne la prière et le grand vent qui courbe les ormes et les peupliers.
Par l’odorat, je sens les émanations des Heurs et des foins coupés. J’éprouve, enlin, dans tout mon corps, au passage du vent une sensation de fraîcheur. Le sens eommun rapproche ees impressions diverses, et les ramène à l'unité en les rattachant au même tableau.
Dans cette opération psyehologi(iue, je eonstate simplement un rapport de mes sens extérieurs, desyeux, du nez, des oreilles, etc., avec un objet extérieur. Que cet objet
' Bossuet, De la connaissance de Dieu et de soiméme, ch. 1 ,11“ v.
n’existe pas, qu’il ne se trouve rien devant moi, mes sens extérieurs ne recevront aucune impulsion, il ne se produira aucun mouvement, je n’entendrai rien, je ne verrai rien.
L’acte de perception implique donc nécessairement la présence de l’objet.
Je m’éloigne de ce pays qui m’a charmé, voici l’hiver, je rentre dans ma maison, je m’assois auprès du feu, je rêve au passé, et je veux renouveler l’impression dont j’ai conservé l’agréable souvenir.
A ce moment, je ne vois plus le feu qui éclaire ma cheminée et les autres objets, malgré l’impression 1res alfaiblie qu’ils causent à mes sens exlérieurs; je revois le vieux clocher, j’entends ses sons, je sens l’odeur des foins fraîchement coupés, je sens la fraîcheur des bois. Q’est l’imagination qui est en jeu et qui reproduit le tableau et la vision disparue.
Si j’analyse cette opération de mon àme, je distingue les éléments suivants dans tout acte d’imagination :
lo II faut que j’aie vu autrefois l’objet qui se présente à mon imagination, dans mon sommeil ou dans ma rêverie volontaire, l’imagination rappelle et reproduit, elle n’invente pas.
*2^ A mesure que je m’éloigne du moment et du lieu de la perception par les sens extérieurs, l’image perd tous les jours de sa vigueur, de son intensité, de sa puissance sur mon cerveau.
3° Quand je vois un objet, quand mes sens sont frapi)és et ébranlés, j’éprouve une sensation plus vive et plus profonde, et je constate ainsi Texistence d’un rap|)ort entre la sensation que j’éprouve et l’objet qui frappe mes sens au moment de la perception.
4® A mesure que l’image perd de sa précision et de son intensité, la sensation qui l’accompagne perd également de sa force, et elle cesse (juand l’image disparait elle-même dans le lointain du passé.
L’imagination est une faculté mixte, elle tient de Lesprit et de la matière, de l’àme et du corps. Avec Bossuet, nous avons entendu la réponse de la philosophie (pii nous a fait connaître la partie immatérielle de cette faculté, il nous faut écouter la réponse de la physiologie.
Descartes résume ainsi les conclusions de la science, à son épo([ue, sur le rôle des nerfs et du cerveau dans l’acte d’imaginer.
« C’est pounpioi il est ici besoin que nous remarquions qu’encore (pie notre àme soit unie à tout le corps, elle exerce néanmoins ses principales fonctions dans le cerveau, et (jue c’est là ([ue non seulement elle entend et elle imagine, mais aussi (pi’clle sent : et ce par l’entremise des nerfs qui sont étendus comme des lilets très déliés depuis le cerveau
jusqiies à toutes les parties des autres membres, aux(|uelles ils sont tellement attachés, (ju’on n’en saurait presque touclier aucune qu’on ne fasse mouvoir les extrémités de quelque nerf, et que ce mouvement ne se passe, par le moyen de ce nerf, jusques à cet endroit du cerveau où est le siège du sens commun, ainsi que j’ai assez amplement expli([ué au qualrièmc discours de la Dioptricpie, et que les mouvements (jui passent par rentreiîiise des nerfs jus(iu’à cet endroit du cerveau au([uel notre àme est étroilement jointe et unie lui font avoir diverses pensées à raison des diversités qui sont en eux; et enfui ([ue ce sont ces diverses pensées de notre àme qui viennent immédiatement des mouvements qui sont excités par rentremise des nerfs dans le cerveau que nous appelons proprement la perception de nos sens*. »
Ainsi, quaiul un objet extérieur frappe l’extrémité péripliéri(iue d’un nerf, l’impression ou la vibration se continue le long du cordon nerveux jus(|u’au cerveau, et l’àme voit ou perçoit cet objet extérieur.
Mais d’autres causes peuvent mettre ce meme cordon nerveux en mouvement jus- ([u’au cerveau, et renouv^eler ainsi Timage de cet objet et l’impression que nous avons éprouvée autrefois.
« Il reste encore à remarcfuer, écrit Descartes, (lue toutes les mêmes choses que
1 Descautes, Les Passions de Vâme. Freinière partie, xxvi.
l’àme aperçoil par rcnlremise des nerfs lui peuvent aussi être représentées par le cours fortuit des esprits, sans qu’il y ait autre différence sinon que les impressions qui viennent dans le cerveau par les-nerfs ont coutume d’èire plus vives et plus expresses que celles que les esprits y excitent, ce qui m’a fait dire en l’article XXI que celles-ci sont comme l’ombre et la peinture des autres. 11 faut aussi remarquer qu’il arrive quelquefois que cette peinture est si semblable à la chose qu’elle représente qu’on peut y être trompé toucliant les perceptions qui se rapportent aux objets qui sont hors de nous, ou bien celles qui se rapportent à quehiues parties de notre corps, mais qu’on ne peut pas l’être en même façon louchant les passions.
« Ainsi, souvent, lors(|ue l’on dort, et même quehiuefois étant éveillé, on imagine si fortement certaines choses, qu’on pense les voir devant soi, ou les sentir en son corps, bien qu’elles n'y soient aucunement.
« Mais encore (ju’onsoit endormi ou qu’on rêve, on ne saurait se sentir triste ou ému de quehjue passion qu'il ne soit très vrai que Tàme a en soi cette |)assion ‘. «
Nous pouvons porter plus avant celte étude de la partie analomi(|ue de l’imagination.
On a comparé les libres nerveuses répandues dans l’oreille interne aune harpe dont les cordes sont en nombre incalculable.
^ Descaktes, Les Principes de la philosophie. Quatrième partie.
Chaque vibralion doiide sonore venue du monde extérieur fait vibrer une corde spéciale de l’appareil auditif, et plus particulièrement de l’organe de Corti ; les vibrations se continuent le long du filet nerveux, elles sont transmises par le tronc du nerf acousti([ue au cerveau, où se produit la sensation.
Mais, si une cause interne excite l’extrémité du nerfacoustiipie qui se trouve dans le cerveau, j’éprouverai une sensation de son, J’entendrai un son, comme si la cause extérieure existait, et cependant elle n’existe pas. Et si celte excitation interne est très vive, si elle égale en intensité l’excitation que produirait ou la voix humaine, ou un instrument, ou toute autre vibralion, je suis exposé à porter un faux jugement, et à me persuader que j’entends réellement la voix humaine, un instrument ou un autre bruit.
Ainsi, pour la vue. Le nerf optique part de l’intérieur du cerveau , entre dans le fond de l’orbite, traverse les membranes extérieures de l’œil, et s’épanouit en une membrane nerveuse (jue nous désignons sous le nom de rétine, et qui est essentielle à la vision ou perception. Quand je regarde un objet placé devant moi, les rayons lumineux frappent la rétine, produisent une excitation (jiii se propage le long du nerf optique, jusqu’à l’intérieur, la cellule nerveuse du cerveau. A ce moment j’ai la perception ou la vision de l’objet extérieur.
La fatigue, la maladie, mille causesdiverses
peuvent exciter rexlréinilé du nert' o[)tique, dans le cerveau, comme pourrait le faire Tobjel extérieur lui-même ; l’impression est subjective, elle est en moi dans mon cerveau, et je suis tenté de lui donner un caractère objectif, de l’attribuer à une cause externe, et j’alïirmerai, par exemple, que je vois un lion, un loup, un tigre, tandis que je suis le jouet de mon imagination émancii^ée de la direction éclairée de la raison
Gomment ces images innombrables des objets extérieurs ^qui ont frappé mes sens se conservent-elles emmagasinées dans mon cerveau où toutes les molécules se renouvellentavec une si ell’rayante rapidité? A quelle secrète puissance obéissent-elles quand elles obéissent à mon appel et qu’elles se rendent présentes avec une si étrange intensité?
« Nous ne saurions trop admirer, écrit Fénelon, cet empire absolu de ràrne sur des organes corporels qu’elle ne coiinail pas, et l’usage continuel qu’elle en fait sans les discerner. Cet empire se montre principalement
* Selon toutes les probabilités, c’est dans les couches optiques, gros noyaux de substance grise, que l’on trouverait les centres distincts de l’odorat, de la vue, de l’ouïe et de la sensibilité générale; c’est dans les lobes frontaux que sont reiiferiués les centres matériels de la mémoire, de l’imagination du jugement, de la volonté. E. Méuic.
— fî; —
par rapport aux images tracées dans notre cerveau. Je connais tous les corps de l’univers qui ont frappé tous mes sensdej)iiis un grand nombre d’années : j’en ai des images distinctes qui me les représentent, en sorte (lue je crois les voir, lors même ({u’ils ne sont plus.
(c Mon cerveau est comme un cabinet de peintures, dont tous les tableaux se remueraienl, et se rangeraient au gré du peintre de la maison. Les peintres, par leur art, n’atteignent jamais qu’à une ressemblance imparfaite : pour les portraits que j’ai dans la tète, ils sont si fidèles (pie c’est en les consultant que j’aperçois tous les défauts de ceux des peintres, et je les corrige en moi-mème...
« Toutes ces images se présentent et se retirent comme il me plaît sans faire aucune confusion : je Jes appelle, elles viennent ; je les renvoie, elles se renfoncent je ne sais où : elles s’assemblent ou se séparent, comme je le veux. Je ne sais ni où elles demeurent, ni ce qu’elles sont : ceperidantje les trouve toujours prêtes.
« L’agitation de tant d’images anciennes et nouvelles qui se réveillent, qui se joignent, qui se séparent, ne troublent pointun certain ordre qu elles ont. Si quekiues-unes ne se présentent pas au premier ordre, du moins, je suis assuré qu’elles ne sont pas loin... Je ne les ignore point comme les choses (jue je liai jamais connues; au contraire, je sais confusément-ce que je cherche...
« Je me rappelle les portraits de chaque
personne en clia([ue due de sa vie où je l’ai vue autrefois.La même personne repasse plusieurs foisdans ma tète : d’abord je la vois enfant, puis jeune, et enfin âgée... Je conserve un je ne sais quoi qui est tour à tour toutes les choses que j’ai connues depuis que je suis au monde.
« De ce trésor inconnu sortent tous les parfums, toutes les harmonies, tous les goûts, tous les degrés de lumière, toutes les couleurs et toutes leurs nuances; enfin, toutes les figures qui ont passé par mes sens, et qu’ils ont confiées à mon cerveau. »
L’imagination ne renouvelle pas seulement l’image frappante des objets que j’ai vus, touchés, sentis, entendus, elle fait revivre aussi les impressions de joie, de tristesse et de plaisir que j’ai éprouvées, en des années déjà bien éloignées.
«Je renouvelle quand il me plait la joie que j’ai ressentie il y a trente ans : elle revient ; mais, quelquefois ce n’est plus elle-même ; elle parait sans me réjouir. D’un autre côté, je renouvelle d’anciennes douleurs; elles sont présentes, car je les aperçois disfinctement telles qu’elles ont été en leur temps ; rien ne m’échappe de leur amertume et de la vivacité de leurs sentiments... mais, si je les ressens, ce n’est que par représentation. Il en est de même des plaisirs. Un cœur vertueux s’alllige en se rappelant le souvenir de ses plaisirs déréglés; ils sont présents... maisilsne sont plus eux-mêmes, et de belles joies ne reviennent que pour allliger.
« Voilà donc deux merveilles également incompréhensibles : Tune, que mon cerveau soit une espèce de livre où il y ait un nombre presque infini d’images et de caractères rangés avec un ordre que je n’ai point fait... La seconde merveille, c’est de voir que mon es[)rit lise avec tant de facilité tout ce qu’il lui plaît dans ce livre intérieur.
« Il lit des caractères qu’il ne connaît point. Jamais, je n’ai vu les traces empreintes dans mon cerveau, et la substance démon cerveau elle-même qui est comme le papier du livre m'est entièrement inconnue. Tous ces caractères innombrables se transposent, et puis, reprennent leur rang pour m’obéir ^ »
L’imagination ne reproduit pas seulement des sons, des couleurs, des objets (|ue nous avons connus, elle ne fait pas revivre seulement les impressions de joie, de douleur ou de plaisir que nous avons ressenties, mais elle peut encore reproduire mécaniquement des airs que nous chantons sans aucune culture musicale, des [lages entières écrites dans une langue étrangère et que nous ne pourrions pas nous rappeler à l’état de veille, à l’état conscient. Ici, la représentation n’est pas
^ Fénelon, De Vexistence de Dieu. F* part., ch. ii.
intellecUielle, elle n’exige pas nii edoii delà pensée, elle est tonie niécaniciue et matérielle, el elle produit déjà des phénomènes qui étonnent l’observateur inexpérimenté.
Brierre de Boismont raconte, après Abercroinbie,j[e fait suivant :
Une jeune lille de sept ans de basse condition occupée dans une ferme à conduire un troupeau, avait rhal)itude de coucher dans une pièce qui n’était séparée que par une mince cloison de celle habitée par un joueur de violon.
Ce dernier, musicien ambulant, d’une grande habileté, passait souvent une partie delà nuit à jouer des morceaux choisis (jui n’étaient pour l’enfant qiUun bruit désagréable.
Après une résidence de six mois, celte lille tomba malade et fut conduite chez une dame charitable, qui, après sa convalescence, l’employa comme domeslicjue. Il y avait déjà quelques années ({u’elle avait été placée chez celle dame, lorsqu’on commença à entendre une très belle musique, pendant la nuit.
A P rès quelques jours, on reconnut que les sons venaient de la chambre de la domestique : on s’y rendit, et on la trouva endormie, ^ mais modulant des sons absolument sembla- j blés à ceux d'un petit violon. j
Deux heures s’étant écoulées dans cet > exercice, elle commença à s’agiter, préluda par des accords qui semblaient sortir d’un violon, puis elle attaqua des morceaux de
musique savants, (ju’elle exécuta avec une rare précision; tessons (jumelle émettait ressemblaient aux plus délicates modulations de cet instrument.
Pendant l’exécution de ces morceaux, elle s’arrêta plusieurs fois, comme pour accorder son instrument, et recommença de la manière la plus correcte le morceau, au passage précis où elle l’avait laissé.
Ces paroxysmes avaient lieu à des intervalles inégaux (jui variaient d’une à quatorze et même vingt nuits. Ils étaient généralement suivis de lièvre et de douleurs dans diverses parties de son corps.
Deux ans s’étaient à peine passés (|ue le sens musical ne se borna plus au violon, il reproduisit les accompagnements du piano que la jeune (ille. entendait dans la maison: elle se mit alors également à chanter, imitant les voix de plusieurs personnes de la famille.
La troisième année, elle commença à parler dans son sommeil, s’imaginant qu’elle donnait des leçons à une compagne plus jeune. Dans ces discours, elle montrait fréquemment le discernement le plus étonnant uni à une puissance mnémoni((uc prodigieuse.
Plusieurs lois, elle conjugua des verbes latins et répéta correctement des phrases françaises qu’elle avait entendues dans la salle d’étude delà famille.
Durant cct état maladif qui dura environ onze ans, elle se montrait à son réveil, bornée, maladroite, très lente à recevoir toute
espèce d’instruction, quoicju’on prît beaucoup i de soin dans ce but; son intelligence était évidemment très inlérieure à celle des autres domestiques; elle n’avait plus alors aucune j, aptitude pour la musique ; elle ne paraissait | pas avoir souvenance de ce qui se passait | dans son sommeil.
Le même auteur cite encore ce fait, «d’une ^ domestique qui n’était pas plutôt couchée \ qu’elle reproduisait, dans un intervalle de deux heures, tous les évériemenls de la | journée, avec les poses, les intonations, le& , gestes des gens. Elle parlait rarement de ce qu’elle avait lu, mais lorsque cela arrivait, | elle le faisait plus correctement (jue pendant , l’état de veille h » k
On pourrait croire qu’à la manière d’un « phonographe, l’imaginalion enregistre des II mots, des sous, des mouvements, qu’elle les S conserve et les reproduit dans des conditions ■ et selon des lois qu’il serait intéressant de déterminer. Mais l examende ces faits ne permet pas de supposer, comme on l’a fait, f, l’existence ou la coexistence en nous de deux ! personnes, un dédoublement de la person- m nalité. C’est toujours le meme sujet qui I préside, dans des conditions dilïiciles à décrire, aux phénomènes normaux de l’élat 1 de veille et aux phénomènes anormaux de J l'état de sommeil. ^
^ AiiERCROMbiE, Inquiries concerning the intellect • tuaJ powers and the investigation of truth somnambulis.j p. 3i8.
Que le eerveau soit troublé ou altéré par liumeurs, le sang, les fluides, les nerfs, la fièvre, ou d’autres maladies; qu’il soit profondément ébranlé par le café, l’opium.
1 alcool, le hachisch, aussitôt les images ou tristes ou joyeuses apparaissent, s’agitent, se succèdent avec une intensité elfrayante dans
I imagination abandonnée à elle-même ; elles font naître l illusion du plaisir, les terreurs du désespoir, elles font couler des larmes ou elles provoquent des cris d effroi. Le malheureux halluciné se persuade que ces fantômes de son imagination sont des réalités dont il saisit les détails et tes mouvements
II s’agite comme s’il était ou ta proie des bêtes leroces ou la victime des puissances infernales, qu’il voit, qu’il entend, qu’il croit saisir.
Et si le sujet vit habituellement, par ses lectures, ses méditations et ses pensées dans le monde des bienheureux; si sa constitulion le prédispose à des troubles cérébraux; si, auprès de lui, un témoin prononce à haute voix le nom des saints dont il veut évoquer te souvenir, l’halluciné aura des visions célestes, il répondra par un sourire aux apparitions imaginaires et suaves, qu'il ne sait pas distinguer de la réalité.
Que s’est-il doue passé? L’imagination, dit
saint Thomas, est le Ircsor des représentations ([lie nous avons reçues par le canal des sens ^.. <( La raison nous permet de distinguer clairement les images sans réalité ([ui se forment dans notre cerveau et les images (jui sont la représentation fidèle d’un objet extérieur, dont la réalité est certaine.
« Ce qui fait, dit encore saint Thomas, que nous ne distinguons [)as les images des réalités extérieures, c’est (pie la raison, c’està-dire la faculté su[)érieure qui doit juger et discerner, se trouve liée^ » Dans l’accès de crise provoejué par l’opium, le hachisch, l’alcool, ou par certaines maladies, le malade perd accidentellement la raison, il manque de direction, il n’essaie plus de contenir les mouvements, les bonds désordonnnés de l'imagination : il est fou, et il prend des images pour des réalités.
On peut rattacher tous ces phénomènes à deux causes principales : paralysie de la raison et surexcitation de l’imagination (inhibition et dynamogénie).
A Tétât normal, les images se forment dans le cerveau suivant les lois de l’association qui unit les sensations éprouvées. Ces sensations sont unies [)ar la ressemblance, l’opposition, la causalité, le voisinage, la simultanéité, la succession.
Mais la volonté intervient aussi dans ce
^ Saint Thomas, Sum. Theolog., i,([. 78, a. 4 ^ lu., ibuL, I, ([. 54, a. 4 -
mouvement harmonieux des associations inconscientes, elle commande au cerveau et elle fait naitre à son g*ré les images conscientes et volontaires, dans le champ de Tame apaisée.
C’est que ràme n’a pas seulement le pouvoir de mettre en mouvement tous ses membres, de commander à ses bras, à ses mains, à ses pieds, son action réelle mystérieuse et profonde s’étend jusqu’à l’extrémité de ces blets nerveux dont le microscope nous fait constater l’existence. Un courrier m’apporte une bonne nouvelle, aussitôt la joie de Tàme fait battre le cœur, active la circulation sanguine, empourpre le visage et retentit jusqu’à l’extrémité des vaisseaux capillaires. Quand je vois un objet éloigné, si j’entends un son lointain, je fais un effort, et j’imprime un mouvement de tension à des muscles, à des nerfs, que je ne connais pas et qui suivent, cependant, d’une manière inconsciente la direction de mon commandement et de mon elfori.
« Le paysan le plus ignorant sailaussi bien*, mouvoir son corps (jue le philosophe le mieux instruit de l’anatomie. L'esprit du i>aysan commande à ses nerfs, à ses muscles, à ses tendons, à ses esprits animaux qu’il ne connaît pas et dont il n’a jamais ouï parler. Sans pouvoir les distinguer et sans savoir où ils sont, il les trouve : il s’adresse précisén en^ à ceux dont il a besoin, et il ne prend point les uns pour les autres. Un danseur de corde ne
fait que vouloir, et à l’instant, les esprits coulent avec impétuosité tantôt dans certains nerfs et tantôt en d’autres : tous ses nerfs se tendent ou se relâchent à propos. Demandezlui quels sont ceux qu’il a mis en mouvement, et par où il a commencé à les ébranler, il ne comprend pas même ce que vous voulez lui dire; il ignoreprofondémentcequ’il a faitdans tous les ressorts intérieurs de sa machine h »
Il n’est donc pas étonnantque notre volonté qui agit ainsi, sans le savoir, sur les parties les plus intimes de notre organisme agisse en particulier sur le cerveau, et que, sous l’influence de l’amour ou de la haine, du désir ou de l’aversion elle réveille des images dont l’apparition modifie à la fois l’état de l’âme et l’état du corps,
Jusqu’à présent nous avons considéré l’imagination en elle-même, nous pouvons l’observer maintenant dans ses effets.
1 Fénelon, De Vexistence de Dieu, P® p., ch. ii.