LES HALLUCINATIONS
C’est par lessensque nous entrons en communication avec le inonde extérieur et que nous apprenons à connaitre leurs qualitésou leurs propriétés. Nous voyons, nous touchons, nous sentons, nous entendons; la vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher nous mettent en rapport avec des objets réels dont l’existence est un fait incontestable, pour nous et pour tous.
Quand Je rêve ou quand je me souviens, quand j’essaie de réveiller dans mon àme le paysage que j’ai contemplé, l’air musical qui m’a ravi, la fleur dont le parfum m"a causé une impression agréable, je sens bien que ces réalités, ces causes ne sont plus là, devant moi, dans la chambre où je repose en rêvant.
Je sais que l’imagination obéit à mon commandement, qu'elle fait vibrer de nouveau une cellule cérébrale, qu’elle ressuscite un instant pour me charmer la vision idéale de ce que j’ai vu et entendu.
Oui, si mon imagination est vive, si la concentration de mon attention ;sur ces objets est profonde et prolongée, si elle n’est ni distraite ni interrompue par d’autres objets, j’éprouverai une impression ou une sensation bien intense qui se rapprocliera de la réalité, mais, cependant, je ne me tromperai pas sur l’origine de cette évocation et sur le caractère de cette impression.
Mais, si, par suite des causes les plus diverses, je me trompe sur l’impression (jiie je ressens, si j’attribue à une cause matérielle et extérieure le phénomène qui appartient à l’imagination, j’aurai une hallucination. L’halluciné attribue à une cause extérieure et tangible les impressions qu’il éprouve et qui sont l’œuvre de la mémoire sensible et de l’imagination. Il prend des fantômes pour la réalité.
Tous nos sens peuvent devenir le siège d’une hallucination quelquefois inguérissable et mortelle quand elle ne dégénère pas en folie.
Voici un exemple des hallucinations de la vue ; c’est un malade ([iii ex|)ose lui-mème son état à son médecin ‘ :
<( Mes visions commencèrent il y a deux ou trois ans. Je me trouvai alors obsédé par la présence d’un gros chat, qui se montrait et
^BniERiiEDE Boismont, Des hallncinations, p. 3i.
disparaissait sans ([lie je susse Irop comment; Je ne lus pas loufçteinps dans l’erreur, et je reconnus (pie cet animal doinesliciue (^tail le résultat d’une vision produite parle dérangement des organes de la vue et de l’imagination.
« Au houtde quel(]ues mois, le cliatdisparut cl lit place à un fantijme d’une nature jilus relevée ou qui du moins avait un extérieur imposant. C’était un huissier de la chambre, cosLumé comme s’il eiit été au service du lord-lieutenant d’Irlande, ou de tout autre personnage élevé en dignité.
« Ce fonctionnaire, portant Tliabit de cour, les cheveux en brosse, une é[)ée au ccité, le chapeau sous le bras, glissait à c(>té de moi. Soit dans ma propre maison, soit dans celle des autres, il montait l’escalier devant moi. Quelquefois il semblait se mêler parmi la compagnie, quoi(ju’il fut évident que personne ne remarquât sa présence, et que j’étais seul témoin des lionneurs chiméri(iues iju’il me rendait.
« Le caprice de mon imagination ne lit pas sur moi une très forte impression : il me porta néanmoins à concevoir des doutes sur la nature de cette maladie, et à craindre les elfets ([u’elte pouvait produire sur ma raison.
« (^ette apparition devait avoir un terme.
Quehjues mois apres, l’huissier de la chambre ne SC montra plus, et fut remplacé par une apparition horrible à la vue, et désolante pour l’esprit, un squelette. Seul, ou en compagnie.
ce dernier fantôme ne me quitte jamais. C’est en vain que je me suis répété cent fois qu’il n’a pas de réalité, et que ce n’est qu’une illiision causée par le désordre de mon esprit et le dérangement des organes de ma vue. »
Le médecin dut constater avec peine que celle vision était fortement enracinée dans l’esprit de son malade, qui était en ce moment alité. Il le pressa adroitement de questions sur les circonstances de l’apparition du fantôme, le connaissant pour un liomme sensé, et espérant qu’il pourrait le faire tomber dans des contradictions qui mettraient son jugement en état de combattre avec succès la maladie qui le mettait dans un si triste état.
c( Il paraît donc, lui dit-il, que ce squelette est toujours devant vos yeux ? — C’est mon malheureux destin de le voir sans cesse, répondit le malade. — En ce cas, continua le docteur, vous le voyez, en ce moment?
Oui. — Et dans quelle partie de la chambre croyez-vous le voir? — Au pied de mon lit ; quand les rideaux sont un peu entr’ouverts, il SC place entre les deux. —Vous dites que vous comprenez que c’est une illusion; avezvous assez de fermeté pour vous en convaincre positivement? Pouvez-vous vous lever et prendre la place qui vous parait occupée par le spectre? «Le pauvre homme soupira et secoua la tcte négativement.
« Eh bien ! lit le docteur, nous essaierons un autre moyen. » Il quitta la chaise sur laquelle il était assis au chevet du lit, et se
plaçant entre les rideaux, il lui demanda si le squelette était encore visible. « Beaucoup moins, parce que vous vous trouvez entre lui et moi : mais je vois son crâne au-dessus de voire épaule. »
Le docteur eut recours à d’autres essais et employa divers moyens de guérison, mais toujours sans succès. L’accablement du malade ne (il ([u’augmenter, et il mourut en proie à Tangoisse dans laquelle il avait passé les dernières années de sa vie.
Il est évident que le phénomène se passait dans l’imagination du pauvre malade, c’est en lui-mème, sous l’inlluence devenue chroniciue d’un Irouble cérébral qu’il voyait ce chat, ce fonctionnaire et ce squelette qui lui causait un tel edVoi. Mais il portait un jugement faux sur la nature de cette image et la projetait au dehors, il lui donnait la forme concrète de la réalité tangible, et il la plaçait dans la catégorie des objets extérieurs.
Ce qui donne, peut-être, un caractère particulier au sujet de cette observation, c’est qu’il avait conscience de son état, il reconnaissait sa faiblesse et son erreur, mais la volonté frappée d’inhibition, ne lui permettait pas d’en triompher.
La mort qui suivit est un exemple frappant delà profonde intluence de l’àme sur le corps.
— Sa —
iir
L’ouïe, comme la vue, deviendra aussi quelquefois le siège d’une hallucination,
Le célèbre Leuret raconte dans ses Fragments psychologiques sur la folie le fait suivant :
« J’étais, dit-il, attaqué de la grippe, et mes confrères ayant décidé qu’une saignée m’était nécessaire, on me tira environ trois palettes de sang. Un quart d’heure après l’opération, je tombai en faiblesse, sans toutefois perdre entièrement connaissance, et cette faiblesse dura pendant plus de huit heures.
(( Au moment ou l’on m’administrait les premiers secours, j’entendis très clairement poser un llacon sur une table qui se trouvait près de mon lit, et aussitôt après une crépitation semblable à celle qui résulte de l’action d’un acide concentré sur un carbonate.
«Je pensai (ju’on avait laissé répandre un acide sur le marbre de la table, et j’avertis de leur imprévoyance les personnes (piim’entouraient. On crut d’abord que je rêvais; puisque j’étais dans le délire; alors, on essaya de me détromper, et l’on m’assura qu’il n’y avait ni llaconsurla table, ni acide répandu. Jecompris que j’avais une hallucination. Mais le bruit était tellement distinct, que, si je n’eusse été
instruit par l’expérience des hallucinations, j’aurais élé trompé comme eux. »
D’autres hallucinés entendent des sons, des voix qui les poursuivent et les menacent, des bruits dans les murailles, des chants ou des blasphèmes, et ils rattachent ces bruits (pii varient à l’intini à des causes intelligentes, à des êtres (pii se plaisent à les tourmenter.
« écrit Brierre de Boismont, âgée
de quatre-vingt-deux ans, pres([ue complèlement sourde, s’imagine (jue son mari, mort depuis plusieurs années, se promène sur les toits de rétablissement: elle l’appelle nuit et jour, et elle cause avec lui — Oh ! mon Dieu, s’écric-t-elle, il dit qu’il est nu : Vite, portezlui des vêtements. Il se plaint de n’avoir rien pris: qu’on lui donne un bouillon, un verre de vin ! Et elle^pousse des gémissemenls, des cris, elle pleure el s'arrache les cheveux. » Les voix invisibles peuvent être externes ou internes; elles partent du ciel, des maisons voisines, de la terre, des coins d’un appartement, de la cheminée, des armoires, des matelas. D’autres fois, elles viennent de la tête, du ventre, d’un organe important.
« Monsieur, disait un jour un aliéné au docteur de Boismont, il se passe là, montrant son estomac, de singulières choses ; j’entends continuellement une voix (jui me parle, m’adresse des menaces, des injures. » Et toute la journée, il inclinait la tête pour écouter.
« Doit-on ranger, ajoute de Boismont, les tintements d’oreille parmi les hallucinations
deroiiïe, ainsi que plusieurs médecins l’ont pensé? Nous croyons que ce symptôme et d’autres analogues appartiennent aux illusions, car, dans le plus grand nombre de cas, il existe ou un battement artériel ou une autre modilication organique que Taliéné transforme en sensation. »
Il n’y a selon nous ni illusion, ni hallucination dans ce dernier cas; il y a simplement constatation d’un fait réel, et on doit le considérer comme tel, tant que le sujet conservant le plein exercice de sa raison, n’attribue pascesbourdonnementsà une cause extérieure, et intelligente <iui voudrait le tourmenter.
Les hallucinations tactiles prennent quelquefois un caractère bizarre, et elles se lient à d’autres hallucinations sensorielles. « Nous avons donné des soins à un Anglais (jui croyait qu’on l’enlevait, la nuit, pour le transporter dans des pays éloignés, à Lorient, au Caire, à Londres; il se plaignait des mauvais traitements que lui faisaient éprouver tes agents qui étaient chargés de cette mission. A l’entendre, ils lui serraient les bras, le cou, lui faisaient des meurtrissures. Cette idée le rendait fort malheureux.
Ci INlf^eD...*, âgée desoixante ans, me montre très souvent la marque imaginaire des coups qui lui ont été donnés pendant la nuit par des individus qui veulent lui faire violence; leurs sévices ne se bornent pas là ; très souvent, ils
* Loc. cit., p. 98.
la prennent de force et commellent mille horreurs. »
L’odorat et le goût de quelques aliénés nous présentent quelquefois les mêmes aberrarations. Tantôt ils croient sentir des odeurs infectes, des émanations fétides et repoussantes qui font proférer des exclamations d’horreur et de dégoût. C’est ainsi qu’une aliénée de la Salpêtrière prétendait qu’on égorgeait tous les jours des hommes, des femmes, des enfants, abandonnés ensuite dans les caves et les cachots, et elle s’imaginait sentir l’odeur de leurs cadavres en putréfaction.
Tantôt, au contraire, et sans cause apparente, ils se persuadent qu’ils respirent le parfum enivrant de roses, de violettes, ou de fleurs inconnueé.
Certains aliénés vantent la saveur des mets succulents qu’ils croient manger, des vins qu’ils s’imaginent déguster ; tandis que d’autres repoussent les viandes infectes, pourries qu’ils sentent dans leur bouche et qu’ils ne peuvent pas expulser.
Nous trouverons dans les phénomènes de l’hypnotisme des exemples frappants de la surexcitation morbide de l’imagination, au détriment de la raison frappée d'inhibition.
Voilà donc ce que deviennent quehjuefois cette nature humaine et ces brillantes facultés qui donnent aux vaniteux un orgueil aussi ridicule qu’insensé. Il suffît d’une goutte de sang, d’une vibration nerveuse prolongée et irré-
gnlière pour Taire de nous le jouet des hallucinations les plus étranges, il suffît d’un grain de poussière dans la machine, et tous les ressorts sont faussés : il n’y a (jue Tépaisseur d’un cheveu entre le fou et l’homme de génie.
Des faits que nous venons de constater avec les aliénistes les plus estimés, il résulte que l’imagination peut entraver, contrarier le jeu (le l’intelligence: c’est quelquefois ainsi qu’elle exerce sa puissance, mais elle n’augmente pas l’intelligence, elle n’ajoute rien à sa pénétration et à son étendue. Tout se passe ici dans la sphère assez restreinte de la sensibilité et des sensations. De folles impressions, des scènes délirantes, des rapj)rochements fantasLitjues, confus, aveugles entre des impressions et des sensations, avec un retentissement quelquefois fatal sur le corps et sur la vie, c’est tout ce c^ue nous voyons dans les perturbations intellectuelles de rhalluciné.
Que dans ce trouble si profond, l’imagination se confondant, en quelque sorte, avec la mémoire sensible, éveille un instant le souvenir des faits, des mots, des souvenirs, qui semblaient perdus dans un oubli absolu, c’est encore possible, et c’est ainsi (pie cer- 1 tains sujets ont pu répéter mécaniquement I des mots latins et grecs entendus ou appris
autrefois : des esprits superficiels ont pu s’y troni[)er et y voir la connaissance instantanée d’une langue étrangère.
Il n"en est rien: si nous rencontrons un sujet qui dans un moment d’exaltation cérébrale, ou dans un élat psychologique anormal, parle couramment et avec correction, une langue (jii’il n’a jamais apprise, nous ne fattribuerons pas à l’imagination, nous Tattribiierons à une autre cause, à une cause libre, intelligente et parfaitement distincte du sujet observé.
Les physiologistes, matérialistes et positivistes oublient celte loi si sure et si facile à constater quand ils prétendent expliquer, comme le Galnieil, la possession, l’obsession, le don des langues, par une illumination subite « de l’encéphalb et de l’intellect », ou par une surexcitation extraordinaire de l’imagination, comme si cette faculté [)onvait créer instantanément la connaissance d’une langue étrangère, dans le cerveau malade d’un possédé!
Nous ne parlerons pas des religieuses possédées d’Auxonne, en 1622, ce serait remonter lroi> loin, nous citerons un fait plus récent, dont les spirites ont cherché l’explication : La célèbre somnambule italienne dont Thistoire a été écrite, en i 853 , par un docteur établi à Païenne, et témoin des faits (ju’il raconte, possédait dans ses crises le don des langues et révélait une intelligence très élevée malgré la bassesse de son extraction.
On la vit un jour se servir des caractères grecs pour écrire des mots italiens. Le docteur observe quelle n’avait jamais étudié le grec, mais qu’une fois, pendant un accès de somnambulisme, on lui avait présenté un aiphabet grec, sur lecjuel elle n’avait eu que le temps de jeter un rapide coup d’œil. Ce jour-là, elle se crut Grecque, née à Alliènes; sa physionomie et son langage exprimèrent des sentiments males et patrioticjues; elle brandissait avec colère un éventail en guise de poignard, et elle parlait sans cesse d’immoler un enneuii : elle était comme transfigurée.
Elle déclara qu’elle pouvait parler toute espèce de langues, que si elle avait un piano à sa dis[)osition, elle exécuterait toute espèce de musi(jue. Elle écrivit (jue, ce jour-là, elle parlerait et écrirait en grec, le lendemain en français, et le surlendemain en anglais. EUectivement, ce jour-là elle ne parla, ni ne comprit l’italien : elle parlait avec tant de volubilité qu’on ne pouvait parvenirà la comprendre: il sembla aux personnes qui l'écoutaient qu’elle parlait grec, et l’on ne réussissait à lui faire comprendre quehjues mots d’italien qu’en épelant les lettres une à une et en se servant des dénominations grecques.
Le lendemain, elle ne comprenait ni le grec, ni l’italien, mais seulement le français. Sa physionomie était gaie, enjouée, spirituelle. On lui présenta une grammaire italofrançaise, elle en lisait les mots français;
mais, montrant les mots italiens, elle déclara ne pas les comprendre et ne pouvoir les prononcer.
Interrogée sur ce qui s’était passé la veille, elle dit n’en avoir aucun souvenir et n’avoir jamais appris ni parlé d’autre langue (pic le français. Elle dit être Parisienne, et, comme on lui parla en français, elle se moqua de ses interlocuteurs, disant cpie c’étaient des provinciaux, qu’ils avaient un mauvais accent.
On attendait avec anxiété ce qui allait se passer le surlendemain, car elle avait bien appris le français, mais elle ne connaissait pas un mot d’anglais, et personne, dans sa famille et dans son entourage, ne connaissait celte langue. On craignait donc qu’elle ne parlât sans être comprise, comme il était arrivé du grec, ét on voulut vérifier sa prédiction, quant à l’anglais, en faisant venir au[)rès d’elle des personnes possédant bien cette langue.
On appela deux Anglais et six autres personnes possédant à fond la langue anglaise, tous, gens fort instruits et fort recommandables. Dès (fue la malade s’éveilla, on lui parla en italien et en français : elle demeura stupéfaite comme un individu qui ne comprend rien. Puis, s’exprimant dans l’anglais le plus pur, elle manifesta son étonnement de ce qu’on n’eiit pas encore servi le thé.
Un des Anglais présents se mit à causer avec elle, elle soutint parfaitement la conversation. Priée d’écrire (jnelque chose, elle
— ifi} —
écriviJ ainsi le quantième du mois : Fifteenth september. Elle dit être de I.ondres; elle avait l’air grave, les mouvements dédaigneux, et elle lit le simulacre de boxer à la manière anglaise, l^e soir, elle passa en revue les personnes avec les(juelles elle s’était entretenue, apprécia la manière plus ou moins correcte dont elles s’étaient servies de la langue anglaise, et signala les deux Anglais de naissance comme l’avant parlée avec plus de perfection.
Le jour suivant, elle se remit à parler italien, mais ce fut en pur toscan, et non dans le dialecte sicilien qui était sa langue matei‘nelle ; elle dit être de Sienne, lit une description exacte de ce pays, des chefs-d’œuvre qu’on peut y admirer. I^a dilférence entre ces deux idiomes est telle (pie les personnes présentes, habituées au sicilien, avaient beaucoup de peine à la comprendre et étaient même obligées de recourir à un dictionnaire.
11 lui arriva plusieurs fois d'écrire en se servant de caractères cpii parurent n’appartenir à aucun al[)habet connu, mais (pi’elle choisissait arbiti‘airement pour rem[)lacer ceux de la langue usuelle; elle en donna qiiehjuefois la clé ; d’autres fois, elle ne les expliqua pas, et l’on ne put les déchilfrer. Le docteur en donne un fac-similé; ce sont des signes assez complicpiés, et l’on ne conçoit pas ([uel motif a pu porter la malade à se créer ainsi gratuitement des dilficultés. Ce qu’il y *a de merveilleux dans cet épisode.
c’est que, sans aucun apprentissage, elle ait ainsi employé des signes bizarres qu’elle traçait avec une extrême rapidité, malgré l’énorme obstacle qu’un tel mode d’écriture devait a[)porter à l’expression de sa pensée.
Le curé de la paroisse, informé de ces faits extraordiïiaircs, persuadé d’après les règles canoniques, que parler des langues non apprises, et prédire exactement les circonstances futures de la maladie étaient des signes certains de la possession démoniaque, jugea qu'il y avait lieu de i)rocéder à l’exorcisme. Ses exorcismes réitérés n’amenèrent aucun résultat, aucune modification dans l'état de la malade (|ui écrivit dans son état de crise : « Le diable n’est pour rien dans les souffrances que j’éprouve et dans les facultés dont je jouis. » *
Le rapport ne nous fait pas connaître l’issue de ces expériences d’un si grand intérêt. Il est évident que, (juel (jue soit le degré d’excitation de noire imagination, si mystérieuses que soient les conditions déterminantes de riiallucination, l’imagination et riiallucination ne nous permettront pas de parler correctement une langue étrangère que nous n’avons jamais apprise, d’inventer une langue et un al[)liabet, de nous improviser musicien sans connaître les notes musicales. Les grands mots prononcés avec une enqiliase ridicule par les savants aux abois, peuvent tromper les esprits faibles; ils font sourire les esprits sérieux.
L’erreur des spirites se rapprocherait davantage de la vérité : « Dans le cas cité, écrit un spirite, une voie bien simple était indiquée : c’était, quand la malade se croit successivement Grecque, Française, Anglaise, de lui demander son nom. Certainement, elle en aurait donné plusieurs, et, prenant des informations aux lieux désignés, on aurait reconnu que diverses personnes, décédées de[)uis longtemps, s’étaient incarnées successivement dans la malade et avaient parlé *.
Assurément celte solution est fausse, elle a cependant l’avantage de faire comprendre l’insuffisance de l’imagination préconisée par une science ridicule et la nécessité de recourir à l’intervention intelligente d’un agent étranger.
Les prétentions des physiologistes de l’école positiviste vont plus loin ; ils ne se contenlentpas d’attribuer à l’imagination surexcitée la connaissance instantanée d’une langue étrangère et inconnue, ils lui attribuent aussi les visions, apparitions, révélations qui font partie du monde surnaturel, et dont la théologie mystique nous donne rexplication raisonnée. A les entendre, le voyant qui prétend se trouver en présence de Noire-Seigneur, d’un ange, de la sainte Vierge ou d’un saint,
1 Le ^le^sager spirite, de Liège, p. 4*j*
est victime de son imagination, il |)rend le fantôme de son esprit pour la réalité; il n’est pas encore fou, il est toujours halluciné.
(( D’autres individus, écrit Dechambre, ne rectifient pas leurs hallucinations; ils croient à la réalité des sensations perçues; mais, en même temps, ils rexpli(|uent par des causes surnaturelles, par l’intervention d’une puissance supérieure... Mais, pour que la folie soit réelle^ confirmée, pour (|u’il y ait aliénation, il faut, si l’on veut rester fidèle à l’étymologie du mot, qu’une atteinte plus ou moins profonde ait été portée à la partie intellectuelle de la conscience, que l’individu ne soit plus maître ni de sa volonté ni de son jugement h »
Les écrivains mystiques distinguent avec une grande précision, et en nous faisant connaître leurs caractères distinctifs, trois sortes d’apparitions : les premières sont corporelles et elles frappent immédiatement les sens extérieurs de la vue, de l’ouïe, de l’odorat, du toucher. Les secondes sont imaginatives, et encore qu’elles aient une cause réelle, substantielle, certaine, elles se passent dans l’enceinte intérieure de fiinaginalion. Les troisièmes dont il est difficile d’expliquer la nature et les conditions sont intellectuelles, elles se produisent dans l’entendement, sans aucune forme, figure ou image materielle: on les désignerait plus clairement, à notre avis,
* Dechambre, Gazette médicale^ 6 avril i85o.
sous le nom de connaissance ou de notion de renlendement.
Nous ne parlerons, en ce moment, que des apparitions qui frappent nos sens extérieurs, à la manière des objets matériels.
Le monde invisible peut, en certains cas, devenir visible par une permission spéciale de Dieu, et, comme toute autre réalité externe, ébranler notre système nerveux. Ces relations sensibles, rares et saisissantes, rappellent réclat troublant d’un éclair à travers les ombres de la terre, elles font penser aussi dans la frayeur ou dans l’espérance à des voix qui viendraient de l’au-delà.
Dieu, tout invisible et spirituel, se manifestera sous la forme du feu dans le buisson ardent, ou d’une épaisse nuée. Jésus-Christ apparaitra, après sa résurrection, sous la forme humaine à ses apôtres, à ses disciples, à Marie-Madeleine, à saint Paul, à des saintes qui auront su garder l’idéale pureté de Thérèse de Jésus. Que de fois des bienheureux, sur la terre, ont vu la Vierge nnraculeuse dans l’amour et le ravissement d’une extase. Que les anges apparaissent et conversent avec les hommes, c’est un fait presque fréquent dans l’histoire de l’Eglise et dans nos Livres saints.
Les démons, faussaires de Dieu, contrefont ces apparitions célestes, et, s’ils a[)paraissent (|uelciuefois dans leur laideur horrible, ils prendront aussi, dans certaines circonstances, pour tromper plus sûrement
les hommes, les apparences de Jcsus- Christ, de la sainte Vierge et des saints.
Mais, selon l’observation d’un savant auteur inysti([ue, « lorsqu’ils prennent la forme humaine, elle présente presque toujours quel([iie difformité, surtout aux extrémités des mains et des pieds ^ ».
Les âmes souffrantes du purgatoire apparaissent aussi quelquefois aux vivants sous une forme sensible; ou elles révèlent leur présence invisible par des signes particuliers: on entendra des eou[)s, des sanglots, de profonds soupirs, des gémissements : ces âmes se rendront sensibles sous la forme d’une lumière, d’un fen, d’une flamme, d’une nuée.
Il est même arrivé qu’elles ont apparu aux vivants sous une forme humaine, tristes, entourées de flUmmes, gémissantes, provo- <[uant la pitié.
Selon Joseph Lopez, dans son ouvrage intitulé : Liicerna mystlca, elles se révèlent d’une manière mystérieuse et pénétrante en réveillant en nous, aux heures distraites de la vie, leur souvenir, avec une persistance qui ressemble à l’obsession. Nous pensons à un défaut, nous éprouvons à cette pensée une douleur tout autre (jue eelle de la séparation, elle a des caractères particuliers; il nous est impossible d’écarter cette image douloureuse et de chasser ce souvenir. Pieuse
* K. P. Séraphin, Principes de théologie mystique^
р. 3oç). — Benoit XiV, De ser^,^ Dei beatif, lib. 111,
с. Li, n, 3.
et touchante insistance de ceux fine nous avons connus sur la terre et qui, après avoir partagé nos joies et nos tristesses, viennent encore à nous, envoyés de Dieu, pour implorer le secours de nos prières et pour ramener nos regards, trop facilement’distraits par les bagatelles de la terre, vers les réalités éternelles.
Quand nous rencontrons dans l’histoire de l’Eglise ces saints illustres, ces saintes héroïques (jui nous frappent par la droiture de leur volonté, la sincérité de leur accent, l’élévation de leurs pensées, le courage surnaturel qui marque leurs mortifications, leurs pénitences, leurs épreuves; quand nous les entendons affirmer avec une conviction tran- . quille et inébranlable qu’ils ont été favorisés de ces apparitions célestes par lesquelles Dieu semble les initier aux mystères de l’autre vie, je ne peux pas, sans oublier les lois de la certitude historique, les accuser d’erreur ou de mensonge. Si je ne les crois pas, ([ui croirai-je? Où sont les témoins qui nous donneront des garanties aussi certaines de vérité?
Parmi ces faits merveilleux qui appartiennent au monde surnaturel, nous en trouvons un grand nombre dont la réalité est aftirmée par plusieurs témoins dignes de foi. Je ne peux pas supposer que ces témoins sont hallueinés quand ils décrivent, sans aucune entente préalable, une représentation sensible, de la même manière, avec les mêmes
délails e{ les memes circonstances. CeL accord se reproduisant invariablement dans tou les les a|)paritious matérielles, dont l’histoire de l’Eglise a consacré le souvenir, serait déjà un miracle, bien difficile à expliquer.
Tout en respectant la bonne foi et la sincérité de ces témoins, les rationalistes posent ce principe absolu : tout homme qui croit voir une apparition surnaturelle est une halluciné, et ils appliquent ce principe à tonies les visions et à toutes les apparitions que nous découvrons dans la vie de quehiues saints.
Ils n’oublient qu’une chose, c’est de prouver leur principe et d’en donner l’explication. Ils devraient démontrer premièrement (ju’en dehors de ce monde il n’y a rien, ni Dieu, ni anges, ni saint«^, ni aucune créature et que l’immortalité de l’àme est une chimère; secondement, ([ue les êtres qui font partie de ce monde invisible et qui sont doués d’une volonté, d’une intelligence et de facultés supérieures aux nôtres ne peuvent avoir aucune communication avec les créatures humaines, qu’ils ne peuvent pas se rendre visibles, en se servant de la matière, comme l àme se rend sensible ici-bas, à travers la réalité mystérieuse de la matière vivante dont le corps est formé. Il faudrait, enfin, démontrer que ces témoins sérieux dont les dépositions sont l’affirmation éclatante de la réalité objective des apparitions sont tous hallucinés.
Mais ces rationalistes aftirnient et ne
prouvent pas, ils se contentent de faire eelle concession ridicule : on peut être halluciné sans être fou !
Nous adîrinons que les apparitions croporelles sont possibles, qu’elles sont quelquefois réelles, et qu’elles dépassent le pouvoir de l’imagination.
CHAPITUE IV