DES APPARITIONS IMAGINATIVES
Quand l’apparition est extérieure et que nous pouvons contrôler sa réalité, soit par le témoignage véri(Jique de (piehjues personnes qui ont vu, comine nous, soit par le témoignage de nos sens extérieurs, notre raison est satisfaite, et la logique ne permet pas de contester sérieusement notre adirmation.
Il en est autrement quand l’apparition se produit dans notre imagination ; nous ne pouvons invoquer ni d’autres témoins ni la déposition de nos sensexlérienrs. Plussouvent que les apparitions matérielles, les apparitions imaginaires soulèvent de graves difliciiltés, et il est quehiuefois bien dilficile d'arriver à travers les impénétrables ténèbres qui les enveloppent, à constater scientiliquement leur réalité.
« 11 est très diüicile, pour ceux-là mêmes qui sont en ces sortes d’étals, de distinguer ce
(jui est de Dieu et ce qui est de la nature.
Que doit-ce donc èlre pour les autres, qui ne peuvent voir les choses (lue du deliors, et ne juger des choses que par les effets? Aussi, tous les mystiques, sans exception, de[)uis saint Bonavenlure et saint Thomas d'Aquin jusqu’à sainte Thérèse et saint Jean de la Croix, sont d’avis (ju’il ne faut pas faire beaucoup de cas de ces visions, parce qu’elles sont susce[)tibles de beaucoup d’illusions; qu’il ne faut pas y attacher beaucoup plus d’im[)ortance (ju’à celles des sens, et qu’elles ne sont bien souvent ([ue comme une nourriture plus légère (tue Dieu donne aux âmes faibles, jus(}u’à ce qu’elles puissent en supporter une plus solide; que, par conséquent, ceux qui se trouvent dans cet état d’enfance spirituelle doivent tacher de trouver le noyau sous l’écorce, et de rejeter celle-ci comme une chose qui, bien souvent, nuit plus qu elle ne sert à la perfection, laquelle consiste uiiiquementdans la connaissance et l’amour de Dieu parceque dans la charité est renfermé l’aocomplissement (le toule la loi »
Essayons, cependant, d’entrer dans le grand courant de la Tradition, et d’expliciuer, avec les théologiens les plus autorisés, la nature, l’origine et les effets de ces apparitions imaginaires (pii ne sont pas rares dans Tliistoire de la Mysti(iue et dans la vie de quelques saints.
' Gouhes, My^stique^ t. II, p. ij 3 .
- lOl —
La scène qui se reproduit dans rimaginatiou d’un saint en extase, quand il voit, par exemple, d’une manière saisissante, le drame du crucitieinent, cette scène se compose quelquefois d’images diverses, rapprochées, combinées, ordonnées suivant une idée :
' mais ces images préexistaient dans l’imagination du sujet. Il avait déjà vu en représentation une croix, le divin Criicitié, la Vierge et les saintes femmes, l’edrayante grandeur de la Victime livrée aux angoisses de l’agonie et de la mort.
Que Dieu frappe l’imagination du saint, qu’il mette en mouvement ces images distinctes, qu’il en forme le tableau du cruciliemeiit, (lu'il éclaire cette scène austère, en enveloppant ses reliefs saisissants d’une lumière surnaturelle, le saint troublé, profondément ému, aura une vision imaginative et réelle, qui ne sortira cependant pas de l’enceinte de son imagination.
Cette vision, sans changer de nature intrinsèque, prendra quelquefois un caractère plus élevé.
Il peut arriver que le sujet choisi par Dieu n’ait en lui aucune image de la scène ou du personnage, qui est l’objet de sa vision : c’est une paysanne, sans culture intellectuelle, dont les pensées n’ont jamais dépassé l’hori-
ïoa
zon borné de ses clnimps, elle verra un jour, par une vision certaine, la sainte Vierge ou Jésus-Christ dans réclat de la gloire, ou dans une majesté troublante. Habituée à contempler des champs, des troupeaux, quel(|ues chaumières, cette paysanne ne peut avoir dans son cerveau ([u’un nombre limité d’images cabiuées sur l’objet ordinaire de ses perceptions.
Or, l’imagination, comme la mémoire sensible, excite et réveille des images déjà existantes, elle en fait quehiuelbis des combinaisons nouvelles, mais elle n’a pas la puissance de créer ce qui lui manque, et ni les fantômes ni les images ne sont de sa création.
Dans ces cas, c’est Dieu lui-meme qui fait naître dans l’imagination delà voyante, le personnage, lelicu, lascène<tui la ravit. C’est lui qui fait apparaître instantanément et dans l’éclat d’une lumière surnaturelle, l’image de la sainte Vierge ou de Jésus-Christ, dans la majesté de sa gloire; et la hauteur de cette apparition dans une intelligence vulgaire, habituée au spectacle des champs, est un signe de son origine et une preuve de sa réalité.
Cette vision qui se fait dans l’éclat de la lumière surnaturelle est plus claire, plus frappante que la vision des corps, par les sens extérieurs, dans la lumière du soleil: elle produitdans Tàme étonnée, ravie, emportée quelquefois par le saisissement de
Texlase, des effets plus profonds et plus durables que la vision ordinaire ou la perception.
Ici, en effet, tout est plus haut et plus grand : c’est Dieu qui est la cause immédiate de la vision; c’est Lui qui produit l’image ou le fantôme de la réalité divine; c’est Lui qui répand autour du fantôme la lumière mystérieuse qu’il lui plaît de choisir, et le phénomène se produit immédiatement dans la région de l’àme qui appartient déjà au monde des esprits.
Les apparitions se produisent, tantôt pendant la veille et tantôt pendant le sommeil.
Quand le voyant est plongé dans le sommeil, il cesse d’ètre en relation consciente avec le monde extérieur qui pourrait le distraire, et s’emparer de son attention : il ne voit plus, il n’entend plus, il ne sent plus : la vie se retire du monde extérieur sur lequel elle semblait se répandre, elle se recueille, elle est ramenée au centre, et l’àme se trouve ainsi dans un état de solitudeetd’attention([ui lui permetd’en tendre et de voir avec une plus grande intensité les voix et les personnages qui pénètrent dans l’enceinte, jusque-là réservée, de l’imagination.
Au silence extérieur vient s’ajouter la paix relative dans les organes et les appareils du corps endormi. L’innervation, la circulation sanguine et la nutrition continuent, mais ces phénomènes s’accomplissent plus lentement, avec une régularité qui n’est plus troublée par
— in^ —
les coininolions du dehors, et après s’ctre délaohée du monde matériel dont elle a subi la Tascination dans Taclivité fébrile de la journée, l’àme semble se détacher aussi de rélreinte de son propre corps, et se tourner silencieusement vers une autre source de lumière et de vérités.
Plutôt passive qu’active, pendant le sommeil, l ame accepte les apparitions, les ordres, les conseils, avec une docilité qui ne comporte plus l'examen criti(|ue, la discussion, la résistance ou le refus. Elle reçoit ainsi plus profondément l’iniluence et l’action qui entre en elle, jusqu’aux ressorts de la vérité et de l’action, et cet état favorable de l ame pendant le silence et le re()os du sommeil, nous explique la fréquence des apparitions et des révélations, dans les songes, dont il est parlé si souvent dans les livres de l’Ancien Testament.
La raison humaine ne peut opposer aucune objection sérieuse à la possibilité de ces apparitions du monde invisible et de ces révélalionsdansle champ de l’imagination. Qu’elles viennent de Dieu, des anges, de la sainte Vierge ou dessaints, elles rentrent dans l’économie des lois générales de la Providence, et et elles ont été souvent constatées.
« Les vies des mysticjues sont remplies de ces visions. Chez la bienheureuse Lidwine,
elles duraient vingl“(|ualre heures sans interrn[)tion, et pendant ee temps elle perdait, chaque nuit, une heure au moins, l’usage de ses sens. Elle était couchée eomme une morte, enveIo[)pée extérieurement dans une obseurité prolonde, mais réjouie au dedans par une lumière intérieure (jui éelairait son esprit. C’était, du reste, la seule eonsolation qu’elle eût dans ses soulFrances et dans sa détresse.
« Véronique de lîinasco eontempla dans une suite de visions de ee genre toute la vie de Notre-Seigueur, depuis le voyage de Joseph lorscpi’il alla à Bethléem avee la sainte Vierge, jus(iu’après le crueiüement, distinguant dans le plus grand détail ehaque eirconstance des faits qui lui étaient montrés.
« Il en était ainsi des visions de sainte Françoise Romaine, (|ue son biographe a rapportées en partie dans sa vie et qu’il nous a conservées dans une suite de quatre-vingtdix-sept tableaux.
« Nous avons eu de nos jours un exenq:)le frappant sous ce rapport, dans la personne de Catherine Emmérich (jui, non seulement a vu la Passion du Sauveur, mais qui, pendant trois ans, l’a suivi pas à pas dans toutes ses voies, dans tous ses voyages à travers la Palestine.
((La nature du sol, leslleuves, les montagnes, les forets, les pays, les habitants, leurs demeures, leurs usages, leurs costumes, les habitudes de leur vie, tout a passé sous ses regards dans des images claires et distinetes.
Sitf:
— liS —
« Outre cela, clic pouvait aussi, coiurne par manière d’épisode, à l’occasion de (|uelques personnes, de C|uel(|ues lieux, ou des letes du calendrier ecclésiasticpie, plonger son regard dans un passé bien plus éloigné encore, el embrasser, dans un vaste ensemble, l’histoiie entière, depuis la première origine des choses, comme une magnilique épopée religieuse qui, allant du ciel à la lerre, suit dans ses divisions les diverses époques du monde et de riiistoire.
« Vous diriez une mer immense dont la surface rélléchit la beauté deses rivages et la richesse inlinie des Ages, tandis (pie la limpidité de ses Ilots permet à l'œil de pénétrer jusqu’à ses dernières proibndeurs. Ces visions sont peut-être les plus merveilleuses, les plus riclies, les plus vastes, les plus saisissantes que l’esprit humain ait jamais contemplées ^ » Sainte Hildegarde, sainte Brigitte, sainte Catherine deSienne, sainte Angèle de Foligno, sainte Françoise Romaine, saint Doniini(|ue, saint François, saint Bruno, et un grand nombre d’autres saints dont l’Eglise conserve pieusement la mémoire ont été favorisés de ces apparitions, de ces révélations, de ces visions (jui se produisent dans l’enceinte de l’imagination. '
Nous aimons à citer sainte Thérèse parce qu’elle a su observeravecune pénétration surnaturelle et décrire avec une grande fermeté ces
1 CiOiiuFs, Mj'stique, t. II, p, 114.
— lO'J -
phénomènes extraordinaires des apparilions.
a L’Iiuinanilé du Sauveur, écrit sainte Thérèse, m’apparut unjour, telle qu’ona coutume de le représenter dans sa résurrection. Sa beauté et sa majesté étaient au-dessus de tout ce qu’on appelle beau sur la terre, ou de ce que l’imaginalion peutinventer. Son éclat plus blanc que la neige, loin d’éblouir l’œil intérieur, le réjouissait au contraire.
« Sa lumière était si dilférente de la nôtre que celle du soleil paraissait impure comparée à elle, et indigne de fixer les regards des mortels. Elle était à l’égard de celle du soleil comme une eau limpide dans un vase de cristal, où se jouent les rayons de la lumière réelle comparée à une lumière (jui n’est que peinte.
« Les sens extérieurs ne peuvent la saisir, car elle iTest vue que de sens intérieurs. On ne peut lui échapper non plus en fermant les yeux ; car lors même (jue l’àine détourne d’elle son attention, elle est forcée d’y prendre garde et de la contempler avec Tœil intérieur.
« Il me semblait, d’après quelques signes, que c’était seulement l’image du Sauveur; mais d’autres me faisaient croire (jue c’était le Sauveur lui-mème.
« Puis, apercevant en lui quelque obscurité, je revenais à ma première opinion; et cependant ce que je voyais surpassait les images peintes plus encore qu’un homme est audessus de son portrait. D’autres fois, surtout
après la communion, il m’apparaissait dans une telle majesté, et commandait en moi comme en sa maison avec une telle puissance que mon àme se sentait anéantie en lui, et ne pouvait douter de sa présence.
« Quoique le Seigneur se montre bienveillant à l’àme, celle-ci néanmoins est comme accablée par le sentiment de sa fragilité; elle tombe dans une douleur profonde. La puissance de ces apparitions est telle que, si Dieu ne les faisait cesser en sa miséricorde, la faiblesse humaine ne pourrait les supporter longtemps.
c< Aussi je suis persuadée que lorsque l’ànie l)eut rester longtemps en cet état, ce n’est pas une véritable vision, mais une méditation profonde ou le produit de l’imagination, comme il arrive souvent chez nous, pauvres femmes, quelque chose qui ne laisse pas plus d’impression après soi ([ue la vue d’une sainte image, et qui s’elfacede la mémoire avec plus de rapidité qu’un songe.
c( Quand c’est vision réelleaucontraire,elle reste si fortement empreinte qu’elle ne peut plus jamais s’elfacer, excepté dans la sécheresse où l’àme oublie tout, et presque Dieu lui-même.
« Cette vision, en eflct, l’enrichitmerveilleusement et la remplit d’une charité vivante.
Aussi, quoiqu’elle se passe dans l’àme, nous devons en avoir une haute idée; et, à mou avis, elle est sans danger, car le démon n’a en elle aucune part. Les visions qui viennent
de lui dissipenf dans l'Ame tout le bien (jui s’y trouve, et elle sort de là troublée et incapable de tout bien' . »
Ainsi, selon sainte Thérèse, les visions ou les apparitions réellement divines, produisent dans l’àine un effet profond et puissant; elles sont brèves, car la fragilité bumaine ne pourrait pas les supporter longtemps ; elles laissent une impression durable; elles ne sont pas l’œuvre de notre volonté, elles sont spontanées; elles produisent dans l’ànie des elfets surnaturels de charité (|ue le démon ne produira jamais.
Acessignes faeilesàconstater, l’observateur reconnaitra ce qui vient de Dieu dans les visions de l’imagination.
Ces apparitions^ ne sont pas une création de notre cerveau dont nous |)ourrions modifier les forces, changer les couleurs et varier les attitudes par des combinaisons dont l’invention nous apj)artient. 11 en est ainsi des scènes que l'artiste, le poète, le musicien compose dans les régions idéales avant de les réaliser : elles sont son œuvre, il peut en augmenter ou en dimiiuicrà son gré l’intensité.
Mais les apparitions (jui viennent de Dieu ont un caractère différent, elles sont intangibles, et quand le voyan t essaie sous riiilluence d'un sentiment d’admiration, de curiosité indiscrète ou d’amour, d’augmenter leur
‘ Sainte Thérèse, Sa Vie écrite par elle-même.
- IIU -
action, cren connaître les détails, de s’arrêter à un incident qui retiendrait son attention au détriment de la vue synthétique d’ensemble, aussitôt, Dieu se retire et la vision disparaît.
Il semble que Dieu veut ainsi faire comprendre à sa créature qu’elle est étrangère à lalumière qui vientinonder sonâine, que cette ap[)arition n’est pas l’œuvre éphémère de son imagination agitée, et qu’elle n’a pas le droit d’en tirer vanité. Il faut que tout s’abaisse eu présence des faveurs gratuites qui viennent de Dieu.
Laissons parler les théologiens mystiques les plus autorisés :
(( 1 ° Les vraies visions imaginatives, celles qui viennent de Dieu, arrivent à rimproviste, quand la personne y pense le moins; il n’en est pas ainsi dans les imaginations naturelles que nous formons.
c( 2 ^ Les visions imaginatives surnaturelles ne peuvent pas être empêchées par la personne (jui en est favorisée, car elles ne dépendent pas de sa volonté. Qu’on le veuille ou non, elles s'impriment subitement dans le sens intérieur. Dans les imaginations nalurelles, au contraire, la personne les forme librement, elle peut cesser de les former, et elle a le pouvoir d’occuper son imagination d’autres objets.
c( 3^ On ne peut rien ajouter aux vraies visions imaginatives, et l’on ne peut rien en retrancher, parce que la personne est forcée de les recevoir telles que Dieu les donne.
— IÏI —
Ainsi, par exemple, si Dieu fait voir Jésus- Christ à sainte Thérèse, par une vision imaginaire, lasainte a beau s'elforeer d’examiner (pielle est Ja grandeur et la couleur des yeux du Sauveur. Toutes ses industries n’aboutissent à rien, et la vision elle-même disparait. Mais, dans nos représentations imaginaires naturelles, quelque vives (pi’elles puissent être, nous pouvons ôter ou ajouter ce qui nous plait, plus ou moins de grâce, plus ou nioinsde lumière ou de blancheur, etc.
« 4® Les visions imaginalives qui viennent de Dieu produisent les bons et saints eirets dont nous avons parlé en traitant des visions corpoi*elles, et les produisent même d’une manière plus parfaite. Au contraire, les imaginations naturelles ne laissent dans Tàme aucun l)on ellèt, la personne reste sans aucune inclination [)our le bien et pour le mal : et si la vision imaginaire vient du démon, elle produira de mauvais elfets, elle laissera une certaine pesanteur dans l’esprit.
« C’est ce dernier principe (jui aidera le plus elficacement le directeur à discerner les vraies visions imaginatives des visions fausses du même genre, soit ([u’elles viennent de Ja nature, soit qu’elles aient pour auteur le démon ^ . »
Malgré la sagesse et la prévoyance des conseils que les auteurs mysli(pies se plaisent à nous donner, malgré la longue et surnatu-
* U. F. Séraphin, Passionniste, Principes de théologie mystique, p.
relie expérience des saints, nous aurons quelquefois de la peine à reconnaître l’origine surnaturelle, divine de certaines visions imaginatives, car une puissance rivale, insidieuse, liabile pénètre aussi dans notre cerveau, et s’efforce d’en faire son instrument.
Le démon ou l’ange mauvais intervient donc quelquefois dans la vision imaginative, il fait naître au gré de sa passion et de ses desseins pervers, des personnages fantastiques, des scènes, des épisodes dans notre cerveau livré à sa puissance séductrice, et nous discernons péniblement, aces heures de trouble et de ténèbres, ce qui vient de lui et ce qui vient de nous.
« L’ange, bon ou mauvais, dit saint Thomas, peut, en vertu de sa nature, remuer l’imagination de l’homme. En effet, nous avons dit que la nature corporelle obéit à l’ange, quant au mduvement local, par conséquent, les elfetsqui résultent du mouvement local de certains corps dépendent de la puissance naturelle des anges. Or, il est manifeste que les apparitions imaginaires sont quelquefois produites en nous par le mouvement local des esprits animaux et des humeurs.
(( C’est pourquoi Aristote, au livre du Soîumeilet de la Veille, indiquant la cause de l’apparition des songes, dit que pendant le sommeil
deTanimiil, le sang descend avee l)lus d’ahondanee au prineipe sensitif, et (jifen même temps descendent des mouvements, e’est-àdire les impressions laissées par le mouvement des objets sensibles, lescpielles sont eonservées dans les esprits de la sensibilité.
(( Or, ees mouvements exeitent le prineipe sensitif, de telle sorte (ju’une apparition se produit eomme si le prineipe sensitif était modifié {)ar les ehoses extérieures mêmes- L émotion des esprits et des humeurs peut être si vive, que ees apparitions se produisent même quand on est éveillé, comme cela se voit dans les frénétiques et autres malades.
(( De même doue que eet effet résulte du mouvement naturel des humeurs, et ([uelquefois même dç la volonté de riiomme qui, à son gré, imagine ee qu’il a d'abord perçu par les sens, de même aussi eet effet peut être produit par la puissanee de l’ange bon ou mauvais, quehpiefois avec aliénation des sens corporels, et quelquefois sans aliénation \ »
C’est ainsi que l’organe de rimagination est mis en mouvement, tantotparles humeurs, le sang, les esprits animaux ou le fluide nerveux, tantôt par la volonté de l’homme qui réveille par l’attention le souvenir des choses (ju’il a vues, tantôt par les esprits bons ou mauvais.
Que notre volonté devenue trop faible et impuissante, par notre faute, cesse un instant
1 S. Th. i°y q. cxi, art. 3.
de gouverner son cerveau, l’esprit mauvais, toujours [)rét à nous séduire, suscitera des fantômes troublants dans les ténèbres et dans la nuit de nos rêveries. Je ne parle ici ni d’obsession ni de possession. 11 fera apparaître dans notre imagination, tantôt des images célestes, Jésus-Christ, la sainte Vierge, les ^ anges, les saints, l’extase et l’incomparable ' joie du ciel; tantôt des images infernales, des spectres, des démons, des désespoirs infinis, l’enfer avec ses lerreurs ; d'autres fois, pour entraîner plus facilement notre volonté qui | subira l’influence fascinatrice des images et J des sensations qui les accompagnent, il éveil- É lera le souvenir et le fan lôme desjoies lascives, ■ des abaissements impudiques, des emporte- æ ments tumultueux, des passions, il lui suffit à I lui, dont l’intelligence est si vaste, de faire fl vibrer quelques fibres nerveuses dans noire cerveau, pour renouveler le souvenirpénétrant de ces scènes qui plongent l’ame dans le ^ trouble et quelquefois dans le désespoir de certaines tentations. «
Mais l’apparition imaginaire satanique ne |] se présente pas toujours avec des caractères j aussi tranchés, et le démon se dissimule 1 pour arriver plus sûrement à ses fins.
Vous le reconnaîtrez, selon tous les théologiens mystiques, aux signes suivants : f
lol.a vision divine produit, au début, un sentiment de crainte et d’étonnement dans i l’âme qui se voit élevée au-dessus d’elle-ménie j)ar ces communications divines (pii effraient /I
son humilité ; rapaiseinerit et la joie succèdent ensuite à cette première impression. La vision démoniaque débn te instan tanémen t par la douceur, la sécurité, la joie, et elle s’éteint dans la crainte, la tristesse et le dégoût.
12 ° La vision divine fait naître dans l’àme un sentiment profond d’humilité, de confusion, de respect (pii ne laisse approcher aucun sentiment de vanité, de vaine gloire et d'orgueil. La voyante cachera dans le silence et le secret de son cœur, avec un sentiment très vif de sa faiblesse et de samisère, les faveurs (lu’elle a reçues. La vision démoniaque exalte au contrairelavainecornplaisanceetrorgiieil : satisfaite, vanileusc, la visionnaire fait parade de ses visions, et elle savoure le parfum de radmiratioïKjuiJ’accompagne et l’enivre,
30 La vision imaginative divine est toujours conforme à la gravi té, à la majesté des choses ([ui viennent d’en haut, et elles ne soulfrent jamais aucune imperfection. Il n’en est pas de même des ap(>aritions imaginaires qui ont pour principe le démon : s’il prend la forme de la sainte Vierge ou de Jésus-Christ, « l’apparitiou, écrit un mystique, aura toujours quehpie chose de moins décent. Sur le front, aussi bien quaux mains et aux pieds, on voit quehjue chose cjui tient de l’animal. Dieu le permet ainsi pour désabuser les esprits ^ ».
L’observateur n’aura pas de peine à reconnaître la contre-façon sacrilège.
* R. P. Séhaphin, Princip. de ThéoL myst., p. 3;/6.
— îlfi —
4°La vision divine produira toujours Tamour dans sa pureté la plus sublime, l’amour de Dieu, de la vertu, des choses célestes, de la pénitence, du sacritice, du courage héroïque dans le combat contre le mal. A la suite de la vision démoniaque, le sujet éprouvera, peut-être, une joie sensuelle et troublante, accompagnée du dégoût de la lutte chrétienne, delà souffrance et de la vertu.
5° La vision imaginative divine n’est jamais inutile, elle tend à la sanctification de l’àme, à l’édification du prochain, à l’exaltation de l’Eglise, à la gloriücation de Dieu. La vision démoniaque est marquée de signes ridicules :
l’erreur, la fausseté, la puérilité qui la caractérisent en indiquent l’origine et en font pressentir le but.
6 ° Si Dieu suscite une apparilion dans l’imagination pendant le sommeil, que cette apparition soit symbolique ou représentative, elle fera connaître au voyant tantôt une volonté particulière deDieu, tantôt un événement prochain dont la réalisation contirmera la vérité de l’apparition, tantôt un fait qui se produit à une distance inaccessible aux sens, et d’unegrande importance, mais l’apparition sera toujours grave et digne de Dieu, et si elle est accompagnée d'une révélation, celle-ci sera toujours conforme à l’enseignement révélé dont fliglise infaillible garde le dépôt. Les caractères contradictoires marquent l’apparition d’une origine démoniaejue, ils contredisent la vérité.
- 1 ipni"i' . m;" ' '■■l'iprupT
— ii; —
Dans un grand nombre de cas, la prudence commandera d’attendre et de se déiier.
Ainsi, écrit Gorres, les théologiens soupçonnent (juel(|ue illusion dans toutes les révélations laites à des personnes (jui ne méritent pas ces faveurs, cpii négligent de consulter la parole de Dieu, dans la sainte Ecriture, dans la Tradition et dans le témoignage de l’Eglise; qui désirent ces faveurs, ou par eux-mèmes, ou par quelque impulsion étrangère; qui se croient dignes de les recevoir; qui les recherchent par curiosité, par orgueil, pour se donner l’apparence delà sainteté; ([ui, en se livrant à des prali([ues et à des mortilications excessives, veulent toujours faire leurpropre volonté, et se hâtent de [)ublier sur les toits ce qu’elles ont vu.
Il en est de mémedes visions communi(juées à ceux (luinefontquedecommenceràmarcher dans les voies de la mortitication, croient s’ètre élevés d’un bond au sommet de la contemplation; qui, ii’étant point enracinés dans 1 liumilité et le sentiment de leur propre néant, s’ap[)uient au contraire sur leur propre mérite, et croient pouvoir arriver au but par d’autres moyens <[ue la croix, la soulfraiice, la persécution et la victoire sur soi-mème.
Ils regardent comme douteuses toutes les communications sur des sujets philosophiques ou théologicjues controversés, indilférents ou de |)eu d’importance, ou sur des choses déjà connues, d’ailleurs, ou (jue l’on peut çonnaitre par les moyens ordinaires; celles (fui.
sécarlant des règles accoutumées de la sagesse divine, mettent en avant des choses inouïes et dans une l'orme tout à fait insolite, ou bien des choses qui reviennent souvent et ne signifient pres(jue rien.
Ils traitent de même celles qui tendent à introduire des manières de vivre nouvelles et extraordinaires; celles qui ne peuvent avoir aucun avantage pour le bien général ou particulier; celles qui contiennent des choses contredites par la raison et TEcriture.
Ils se délient beaucoup des visions reçues dans une âme bouleversée ou violemment émue, avec de^ mouvements et des gestes désordonnés, et communiquées dans un langage confus; celles qui se produisent chez des personnes, particulièrement chez des femmes, douées d’une imagination très vive, d’une vue et d’une ouïe très subtiles, ou très faibles, au contraire, ou chez des personnes qui sont connues pour avoir succombé déjà à Tillusion des mauvais esprits.
Ils se délient encore des visions qui n’ont aucun effet surnaturel, du moins de quelque durée: qui ne laissent après elles aucune certitude de leur vérité, et qui, au lieu de porter au bien, éveillent au contraire dans Tâme le doute et la négligence * .
Nous retrouvons dans cette page substantielle d’une psychologie si remarquable, les observations éparses dans les savants traités
Gorues, Mystique^ t. 11 , p. 164.
d’un grand nombre de théologiens. On ne saurait trop les méditer.
C’est ainsi que l’imagination troublée, exaltée, emportée par l’action démoniacjue qui ne rencontre plus l’énergique et patiente résistance de la volonté, cause des ravages dans l’enceinte de l’àme désemparée.
Elle aura encore à subir quelquefois les intluences violentes de la nature et des maladies. Le fluide nerveux, le sang, les humeurs, les airections morbides des centres sensoriels introduiront le désordre dans le cerveau. Les sensations et les images qui, depuis des années, se conservent et s’emmagasinent à la suite des impressions reçues du monde extérieur se rapprochent, se mêlent, se confondent sans ordre, sans direction, dans le chaos, et provoquent toutes les extravagances de l’hallucination et du délire.
Telle, la jeune femme dont parle Boismont ; elle voit successivement dans son salon, un nègre, un cheval, un lion, un char rempli de soldats. D’autres entendent des sons, des bruits, des voix distinctes, des discours suivis, au milieu des distractions delà veille, et dans le calme recueilli de la nuit. Ceux-ci se voient poursuivis par des animaux féroces et par des hommes armés; leur visage prend l’expression de la terreur. Les images llottent, s’agitent, bouillonnent dans le cerveau malade, et l’àme qui n’a plus la force de distinguer ce qui est subjectif de ce qui est objectif, ce qui n'a d’existence que dans le
cerveau de ce qui est réel, Tàme projette ses impressions au dehors, dans l’espace, et elle leur alFecte une place déterminée dans le monde extérieur.
Et alors, dans ces orages de la pensée, Tàme du visionnaire halluciné croira quelquefois entendre et recevoir des communicalions célestes ; il croira voir les anges ou les saints dans les splendeurs fortifiantes de l’extase; il classera dans les réalités du monde invisible, les fantômes qui n’ont de réalité que dans le cerveau violemment ébranlé, on le verra ainsi errer sur les frontières de la folie.
Pendant le sommeil hypnotique ou provofjué, rimagination nous apparait sous un jour nouveau, elle intéresse davantage Tobservateur par les ellets capricieux qu’elle produit.
L’hypnotiseur endort son sujet, il paralyse ainsi pendant quelque temps la raison, il frappe d’inhibition les centres d’activité volontaire, il surexcite l’imagination qui agira sans contrôle et sans direction.
I^a théorie physiologique du sommeil est encore à faire, et si nous avons en trop grand nombre, des' hypothèses, des systèmes plus ou moins vraisemblables, des assertions risquées, nous ne possédons pas encore l’explication vraie, philosophique et physiologique de l’état du cerveau et de l’iime pendant le sommeil. La théorie des neurones prévaut
en ce momcnl; l'avenir nous fera connaître sa valeur.
L’hypnotiseur agit donc sur Timagination pendant le silence de la raison. Il lui suggère des images, des scènes, des personnagesdonl la vue réveille en lui l’amour ou la haine, juscprà la frénésie de la passion, l’espérance et la crainte, la joieeUe désespoir, la sérénité et l’angoisse, la terreur et la confiance, toute la gamme des émotions si diverses qui ont affecté notre sensibilité. L’impression sera d’autant plus intense ([ue le sujet endormi n’est plus protégé par la raison et n’est plus distrait par d’autres objets : toute son activité se ramasse et se concentre dans l’image ou la scène évoquée par l’hypnotiseur. Cette image met tout en branle dans son corps. On a donné le nom de monoïdéisme à cet état violent.
C’est donc par suggestion que l’hypnotiseur s’empare de fimagination de son sujet, soit à l’état de veille, soit d’une manière bien autrement ellicace, pendant le sommeil.
Nous reconnaîtrons la suggestion à l’état de veille dans la mère qui gronde ou caresse son enfant, dans le maître qui morigène son élève, dans l’orateur qui entraîne la foule par les mots sonores, les images éclatantes, les gestes violents, dans tout homme qui essaie d’imposer son sentiment à son semblable et d’obtenir de lui une action.
Elle se produit même quelquefois d’une manière bien étrange. M. Slosson, de l’Uni-
— iq3 —
versilc de \Yyonniiip:, prépara, nii jour, une bouteille d’eau dislillce, soigneusement enveloppée de coton et enrermée dans une boite.
Ap rès (|uel(|ues autres expériences, au cours d'une conférence populaire, il déclara ((u’il désirait se rendre compte de la rapidité avec la([uelle une odeur se ditfuserait dans Tatmosplicre de la salle, et il demanda aux assistants de lever la main aussitôt qu’ils sentiraient l’odeur.
11 déballa alors la bouteille, il versa l’eau sur le coton, en éloignant la tète durant l’opération : puis il prit une montre à secondes, attendant le résultat.
Au bout de([uinze secondes, la plupart des personnes assises aux premiers rangs levaient la main et, en quarante secondes, Vodeiir se répandit jusqu’aja fond de la salle.
Les trois (juarts environ de l’assistance déclarèrent alors percevoir l’odeur. M. Slosson dut interrompre rapidement l’expérience, plusieurs personnes incommodées par l’odeur menaçaient de quitter la salles
« En 1862, raconte Woodhouse Braine, je fus appelé à administrer le chloroforme à une jeune lillc très nerveuse, profondément hystérique, à qui l’on devait enlever deux tumeurs. J’envoyai chercher du chloroforme, et, en attendant, pour habituer la jeune lille au masque de l’appareil, je le lui appliquai
* Slosson, Psychological Heview^ 4 juillet 1899. Cf. Binet, La Su^gestibUilé. Crocq, VHypnotisear scientifique. Gustave y Psychologie des Joules,
sur le visage: imniédiatement, elle sc mita respirer au travers. Au bout d’une demiminute, elle dit : « Oli! je sens, je sens que je m’en vais! » Le llacon decliloroforme n’était pas encore arrivé. Un pincement faible la laissa indilTérente; je pinçai rudement ; à ma ^^rande surprise, elle ne sentit rien. L’occasion me parut favorable, et je priai le chirurgien de commencer. Je demandai [)lus tard à la jeune fdle si elle avait senti ({uelque chose.
« Non, dit-elle ; je ne sais ce (jui s’est passé. »
A sa sortie de l’hôpital, elle croyait fermement à la puissance de l’anesthésique qu’on lui avait administré ^ ')
Le ly Desplats, professeur de clinique médicale à la Faculté catholiqne de Lille, conte l’expérience suivante :
« il y a cinq ans, je voyais entrer dans mon cabinet une fillette de douze ans, portée sur les bras de son père, et qu’on m’amenait d’une ville voisine. Elle était malade depuis trois mois, et atteinte, disait-on, d’une arthrite du genou gauche survenue à la suite d’une chute. On avait appli(|ué force vésicatoires et pommades, et, finalement, un appareil. Le tout sans profit. La fillette paraissait bien portante, malgré ses trois mois de mala- * die. Un examen rapide me montra que tout le membre inférieur était contracturé. Quant à l’articulation, il ne m’était pas permis de l’examiner à cause des douleurs.
‘ Cité par M. GuYAu,daiis Éducation et Hérédité, Paris, 1888, p. 2.
. « Sans parler, je fis poser l’enfant sur un fauteuil et, après l’avoir regardée' tixement pendant deux minutes, je lui dis :
<( Dormez. » Aussilôt elle s’endormit et rapidement son sommeil fut profond. Pressant alors sa jambe entre mes mains, il me fut facile de faire disparaître la contracture, et, sans douteur, d’exécuter tousles'mouvemenls.
Puis, posant les pieds par terre, je dis :
<( Levez-vous », et elle se leva : <( Marchez », et elle marcha: « Mettez-vous à genoux », et elle s’agenouilla. Plusieurs fois, je lui lis renouveler les memes actes et ne cessai que lorsc^u’ils s’accomplirent sans aucune hésitation.
« Je me üs alors dire comment l’accident était survenu : C’était après une chute sans importance, quî n’avait été suivie ni de plaie, ni d’ecchymose, et l’articulation n’avait jamais été gontlée. Il n’y avait pas de doute, cette enfant était seulement atteinte de contracture hystérique d’origine traumatique. Je l’assurai qu’elle était bien guérie, qu'elle marcherait parfaitement et n’aurait plus de douleurs, et lui défendis d’avoir une contraclure semblable si jamais elle faisait une nouvelle chute ou recevait un coup. Puis, m’étant assuré qu’elle n’éprouvait aucune douleur et (|u’etle se souvenait bien de tout ce que je lui avais dit, je la réveillai. La séance avait duré vingt minutes.
« Je renonce à peindre la stupéfaction de l’enfant, lorsqu’elle se vit debout, au milieu
démon cabineU et sans douleur. Elle n’avait d’éfçale que rémotion de son père, à qui je n’avais dit un mot de mes internions, et (|ui avait assisté, muet, à la guérison de sa tille. Les larmes coulaient le long de ses joues, et il n’avait pas de paroles pour m’exprimer sa reconnaissance. « Quand faudra-t-il revenir, (( monsieur? — Il est inutile de revenir, votre « enfant est guérie. — Et que faudra-t-il « faire? — Rien; il faut seulement, si, de « nouveau, elle tombe, (ju’elle ne laisse pas i( sa jambe se reprendre. » Ce fut tout, et Tenfant, qui était venue de la gare en voitïire, qu’on avait portée de la voiture dans mon cabinet, s’en retourna fi pied ne donnant |)as le bras à son père.
(( Deux mois après, la même scène se renouvelait. La même enfant était reportée, sur les bras de son père, dans mon cabinet, avec les mêmes accidents. Ils dataient seulement (le trois ou quatre jours. Et comme j’exprimai mon étonnement de cette recbiile : a Ob! monsieur, ce n’est pas du même coté », médit l’enfant. La contracture, enelfet,occupait le c()té droit et s’était produite par le même mécanisme que la première fois, à la suite d’une chute.
<( J’hypnotisai, et, en quelques minutes, contracture et douleurs avaient disparu'. Je renouvelai mes assurances de guérison complète et adirmai (ju’il n’y aurait plus de
^ Revue de VHypnotisme, août 1897, p. 33 - 34 -
rechute sous aucune forme. C’est ce qui est arrivé. »
« Il vous paraîtra peut-être surprenant, ajoute le Desplats, de voir entreprendre le traitement des lésions organiques par des moyens purement suggestifs : cependant, vous verrez, en y réfléchissant, que rien n’est plus rationnel. A ([uoi se borne l’action thérapeutique dans les maladies contre lesquelles nous ne possédons pas un traitement spécifniue ? A combattre quelques symptômes et à rétablir l’harmonie fonctionnelle compromise^ et c’est par ce fonctionnement harryonique de tous les organes que la guérison est réalisée. La donleur, rinsomnie, l’excitation nerveuse ou l’atonie, les troubles circulatoires digestifs sont combattus par des moyens appropriés, et puis à la nature est laissé le soin de la guérison. On fait tout cela lorsqu’on a recours à l’hypnotisme, puisipi on délivre le sujet hypnotisé de tous les symptômes pénibles, ({u’oii rétablit, mieux que par aucun moyen, le fonctionnement harmonique des organes *. »
On a observé, avec raison, que les foules sont plus susceptibles (jue les individus de subir l’influence de la suggestion. Dans une petite ville de province éclata, un jour, une grève. Cinq ou six cents ouvriers en bois parcouraient la ville en chantant la Carmagnole ; des femmes vociféraient avec eux. Je connais-
^Revue de VHypnotisme, août 1897, p. 4^-11*
sais ces ouvriers et ces femmes. Je reconnus parmi eux de bons pères de famille, des mères lionnêtes el paisibles à leur foyer (jui, pris séparément, étaient profondément hostiles à toute idée de socialisme et de révolte. Jetés dans la foule gréviste, ils avaient perdu leur physionomie, leur tranquillité, leur caraclèrc, et s'il n’avaient pas craint le gendarme, ils se seraient portés aux derniers excès. C’est Télre tout entier qui parait livré aux pires entrainement de rimagination. Il y a ici suggestion et contagion.
Je n’insiste pas sur les faits de suggestion. J'ai étudié ailleurs cette question ^ De récentes expériences ont fait avancer le problème en déplaçant le terrain de la discussion. Pouvons-nous faire naître une image dans le cerveau d’une aulre personne, mentalement, sans parler ? Cette forme nouvelle de la suggestion par l’imagination préoccupe aujourd’hui les esprits.
Citons d’abord des faits. Nous laisserons parler le colonel de Rochas. Si les faits constatés échappent à toute explication plausible, nous ne risejuerons pas des hypothèses aventureuses, nous préférons avouer notre ignorance, et attendre les solutions de l’avenir.
‘ Le Merveilleux et la Science^ 12® édition, par Mgr Méric.
« Jecouvreles yeux à M. C..., étudiant en médecine, avec un bandeau que j’ai fait confectionner exprès pour cet usage. Ce bandeau, en drap noir double, atfecte à peu près la forme du masque appelé loup. Une fente pratiquée pour laisser passer le nez s’applique exactement sur lui, et de chaque côté un gros bourrelet de drap vient s’appuyer entre les pommettes et l’os du nez et combler complètement ce creux pour empêcher de voir par en bas.
« Le sujet ainsi préparé, se tient debout au milieu de la salle. Je lui fais alors des passes longitudinales devant la ligure, puis tout le long du corps, et je termine en lui tenant pendant (pielques instants les mains dans les miennes et le regardant fixement.
« Je m’éloigne alors et je me tiens debout devant lui, à trois ou quatre mètres environ.
« Je lui fais à ce moment la suggestion mentale de lever le bras gauche. Au bout de quelques secondes, ce bras qui pendait le long du corps se montre le siège de quelques petits mouvements successifs. On dirait les contraclions légères que produirait un faible courant élecirique, passant dans les muscles fléchisseurs de la main et pronateurs. Après ces quelques mouvements, le bras s’écarte franchement du corps et se soulève d’une seule
Is'.
pièce, comme mù par un ressort invisible juscpi’à prendre la position horizontale.
« Pendant que le bras gauche est ainsi levé, je suggère mentalement au sujet de lever le bras droit, et bientôt celui-ci exécute leménie mouvement, sans indécision, avec une précision remarquable.
« Par une suggestion mentale analogue, je fais revenir les bras à leur position première, et ils retombent ensemble lentement, toujours avec ce meme mouvement automaticpie et non pas comme des membres inertes et fatigués qui retomberaient par leur propre poids.
« Tout ceci se passe en pleine lumière et dans le plus grand silence.
« Cette première expérience terminée, je m approche du sujet et je lui débande les yeux.
« Il nous rend compte des sensations qu’il a éprouvées.
« D’abord, pendant les passes faites sur la tète et le long des membres, avant de commencer les suggestions, il a éprouvé une sorte d’engourdissement général ou de vertige dont il ne se rend pas bien compte. Plus tard, il a senti le bras gauche qui subissait l’intluence d’une impulsion étrangère, et qui était entraîné par une force qui le portait en avant et en haut. Ensuite cette force a cessé de se faire sentir et le mouvement du bras s’est arrêté.
« La môme force a été ressentie aussi net-
tement par le sujet, s’exerçant sur le bras droit et le portant dans une direction analogue en avant et en haut. Après quelques instants, cette force s’est exercée sur les deux bras à la fois el en sens inverse et a déterminé rabaissement des bras et leur retour à la position normale. »
N’oublions pas que le sujet ne se trouve plus dans les conditions normales de la vie et ((ue rien ne nous autorise à tirer de ces expériences une conclusion certaine en faveur de l’action à distance et de la télépathie. Le sujet est magnétisé, il se trouve donc dans un état anormal, peu connu, il est sous la domination absolue du magnétiseur, et nous savons, par les faits les mieux constatés, qu’en certains cas le magnétiseur peut transmettre mentalenienl, à de longues distances, un ordre, une image au sujet qu’il a déjà magnétisé.
L’hypnose, comme le magnétisme, établit entre deux personnes des rapports d’un ordre particulier, ([ui nous sont totalement inconnus : nous ne pouvons pas considérer des faits lnexpli(jués et extraordinaires, scientifuiuement constatés, comme des faits qui relèvent des lois ordinaires de la nature. Le magnétiseur et le magnétisé passent, ici, dans un autre j)lan, dans un autre monde, ils sont soumis à d’autres causes et à d’autres lois.
Je reconnais volontiers que toute image vive conçue dans mou imagination, que tout
acte intense de volonté détermine dans mon corps et dans l’air ambiant un mouvement physique qui peut, en certains cas, être interprété par un sujet magnétisé, soumis à l’hypeiestliésie. Cette extrême sensibilité permettra au sujet de saisir l’ordre mental du magnétiseur en observant le jeu de sa pbysionomie et de lui obéir.
Mais il est évident (jue je ne peux plus raisonner ainsi quand le sujet est séparé par cent lieues ou deux cents lieues de son magnétiseur. Le sujet ne voit pas le mouvement inconscient de ses lèvres, il ne distingue pas l’ébranlement ou la vibration de l’ambianee, il n’interprète pas un geste ébauehé par le magnétiseur. Il faut doue cherclier une autre explication, et reconnaître comme un fait, (lue la science ne peut pas explicpier, (jue tout sujet magnétisé saisit à proximité et à distance la ^lensée ou le commandement de son magnétiseur.
Les-autres expériences de M. de Uoclias en faveur de la transmission de la pensée ne me paraissent pas plus concluantes.
« Le clairvoyant M. Smitb était assis, les yeux bandés, à une table, dans notre propre ehambre. Un morceau de papier et un crayon étaient là sa portée, et un membre du Comité était assis à côté de lui. Un autre
membre du Gomilé quittant la chambre et se plaçant en dehors de la porte fermée, dessinait une figure au hasard. M. Blackburn qui était resté dans la chambre avec M. Smith sortait alors et la porte était refermée.
« On mettait le dessin sous ses yeux pendant quelques secondes jusqu’à ce que l’impression fut fixée dans son esprit. Alors, les yeux fermés, M. Blackburn était ramené dans la cliambre et placé, debout ou assis, derrière M. Smith, à une distance de deux pieds.
(( M. Blackburn se livrait alors à une concentration mentale, courte, mais intense.
Ensuite, M. Smith prenait le crayon au milieu du silence absolu de tous les assistants, et essayait de reproduire sur le papier l’impression qu’il avait obtenue.
Dans ces expériences il lui est permis de faire ce qu’il lui plaît du bandeau (jui recouvre ses yeux. Quelquefois il l’abaisse avant de commencer à dessiner, mais si les ligures ne se présentent pas distinctement à son esprit, il préfère le laisser tel quel et dessine des fragments de ligures comme il les perçoit.
(( Quand M. Smilh a exécuté le dessin, de son mieux, l’original, qui est resté hors de la chambre, est apporté et comparé avec la reproduction. Ces deux dessins sontmar(|ués par le Comité et mis en lieu sùr.— Huit expériences seulement sur un total de peuvent être considérées comme mauvaises.»
(Le Cosmos, p. 17.)
Comment une image née dans le cerveau d’un expérimentateur passe-t-elle, sans le moyen de l’écriture, du geste ou de la parole, sans aucun signe conventionnel dans le cerveau d’un autre sujet?
Tel est le problème dont la solution est encore à trouver.
11 faudrait démontrer :
lo Que les images des objets que nous avons vus, sont matérielles, qu’elles restent dans notre cerveau dont elles font partie, pendant toute la durée de la vie;
120 Que nous possédons un appareil d’un ordre particulier (pii nous permet de lancer extérieuremenl ces images dans une direction déterminée;
Que nous possédons un organe, un appareil, d’acousticpic ou d’opticpie, encore inconnu (|ui nous permet de recevoir et d’emmagasiner les images qui nous sont envoyées.
Or, I® les images des objets (|ue nous avons vus ne sont pas matérielles, elles ne font pas partie d’un organe, elles n’appartiennent pas substantiellement au cei veaii.
Kn effet, le corps humain se renouvelle entièrement en ([ucl([iies années, et il ne reste en nous, ni une cellule, ni un atome, ni une molécule du corps ([ue nous avions il y a sept ans. Ceci est scientifi(|uement démontré. r
Si donc les images étaient matérielles, si elles faisaient partie intégrante de notre cer-
veau, elles devraient en suivre la loi, et disparaître en peu de temps, avec les autres molécules, dans le tourbillon vital. 11 me serait donc impossible aujourd’hui de revoir mentalement les images des objets, des personnes, des paysages devant lesquels je me suis arreté, il y a quelques années. Et cependant je les rev^ois, je reconnais, aux frontières de la vieillesse, dans le recueillement et la solitude de la pensée, des visages que j’ai rencontrés quand j’étais enfant. Je pourrais insister sur cet argument tiré du renouvellement total de notre corps, il me suflit de l’indiquer.
ao On n’a jamais découvert ni démontré que nous possédions un appareil chargé de projeter, de laucer ces images dont la nature nous reste inconnue. Tous mes elforts pour lancer ces images échouent invinciblement et s’il arrive quelquefois ([u’elles se révèlent à une personne éloignée, comme un avertissement ou une menace, cela se fait sans moi, sans mon concours, sans que je le sache; je n’ai pas le droit de l’attribuer àma volonté.
3 ^^ Aucune expérience n’a démontré l’existence en nous d’un appareil de réception de ces images mystérieuses, je l’ai déjà remarqué; ni l’induction, ni la déduction, ni la métaphysique, ni les sciences expérimentales ne nous apprennent rien sur cet appareil inventé par notre ignorance des causes réelles des phénomènes dont je ne conteste pas la réalité.
Donc, les images ne sont pas matérielles, les appareils d’émission et de réception nous sont inconnus, ils n’existent [)as, et la Iransmission libre des images cérébrales par le cerveau n’est pas un lait constaté.
Il en faut chercher la cause ailleurs.
Ceux-ci répondent que des modifications cérébrales, des mouvements d’organes, transmis par les vibrations du milieu vont éveiller dans le cerveau d’un su jet, rendu éminemment impressionnable, une image correspondante.
Ceux-là prétendent que le fluide nerveux de l’expérimentateur se rencontre avec le fluide nerveux du sujet, lui transmet l image, et que le fluide nerveux du sujet grave cette image dans son cerveau.
Des philosophes chrétiens nous disent :
Pourquoi n’existerait-il pas un milieu plus subtil capable de transmettre directement au dehors les actions psycho-physiologiques exercées dans le cerveau par des images d’une grande intensité? Il ne répugne pas d’admettre l’existence d’un milieu matériel propre à transmettre hors du cerveau les actions exercées par les images dans l’organe cérébral.
Flammarion va plus loin, il ne s’arrête pas à la transmission d’images, il admet la transmission de la peilsée à distance : « L’àme existe, elle est douée de facultés encore inconnues... Une pensée peut se transmettre d’un esprit à un autre. Il y a des transmissions mentales, des communications de pen-
sées, des courants psychiques entre les âmes humaines. I/espace ne semble pas un obstacle, et le temps parait parfois comme annihilé.
a Quel est le mode d’énergie en jeu dans ces transmissions? Il est impossible de le dire actuellement... 11 ne serait pas déraisonnable de penser que cel agent soit beaucoup plus intimement associé à l’organisme humain ([u’on ne l’a cru jusqu’ici. Mais, encore une fois, Iheiire des théories nest pas venue, »
Nous savons, nous chrétiens, que des millions et des millions d’anges, bons ou mauvais, rem[>lissent l’espace, et les espaces incommensurables, auprès de nous et audessus de nous. Nous savons que ces anges nous sont unis et nous pénètrent, et qu’ils peuvent susciter des images dans notre cerveau, et des mouvements dans les profondeurs et à la périphérie de notre corps. Nous savons que ces anges remplissent un rôle important dans la vie des individus et dans la vie des nations. Nous savons (jue pour enx le temps et l’espace semblent ne pas exister et que leur connaissance extraordinaire des lois et des forces de la nature leur permet d’accomplir des prodiges qui déconcertent la raison. Nous savons cela avec certitude et sans hésitation.
Au delà, voici le champ obscur des hypothèses, des aventures, des conceptions risquées qui révèlent les audaces téméraires et les douloureuses défaillances de notre enten-
dement, toujours borné. Chaque génération passe, elle s incline devant des hypofhcses dont elle lait ses idoles: elle disparaît, et la génération qui se levé, abandonne ces idoles de la veille ; elle cherche d’autres dieux.