CHAPITRE V
l E FANTOME DES VIVANTS ET LA BILOCATION
Comment expliquera-t-on qu’une créature se trouve simultanément en plusieurs lieux, (|u’nii être vivant apparaisse à un autre vivant, appelle son attention, qu’il parle, qu’il agisse, et qu’il revienne, ensuite, à son point de départ, où il retrouve son corps plongé, le plus souvent, dans un profond sommeil?
Le pieux et savant cardinal Bona vous dit :
<i Parmi les théologiens les plus écoutés, les uns prétendent que Tàme reprend son propre corps et le fait se mouvoir; les autres déclarent que Tàme se fait, selon les circonstances, un corps dont elle emprunte à l’air les éléments; d’autres encore, tout en reconnaissant (|ue ce phénomène ne répugne pas di\i\/orces naturelles de Pâme, hésitent, et n’osent pas se prononcer»
L’observation du cardinal Bona nous
‘ De discr. spir,y cap. xrx, p. 3io. Qiiæstiones sunt in ntramque partent in scholis agitatæ.
rappelle que cette question présente des dillicultés parliculières, et qu’il serait au moins iin[)rndent de la trancher, avant d’en avoir fait un examen approfondi. Qu’on en chercher l’explication dans des considérations de l’ordre métapliysi(|ue et philosophique; que l’on préfère s’établir sur le terrain pratique de l’expérimentation et interroger les sciencesnaturelles, il faudra toujours procéder avec une grande prudence, éviter les conclusions hâtives, les hypothèses risquées, les impulsions souvent dangereuses de l’imagination, et ne jamais s’écarter de cette méthode philosophique sévère sans laquelle il devient impossible de comprendre et d'interpréter les faits que l’on a constatés.
Le texte cité nous rappelle aussi que nous sommes en présence d’une question librement discutée dans les écoles. Chacun a le droit d’avoiricison opinion, dépenser, dechercher, d’exposer le fruit de ses méditations et de ses travaux. Je ne connais rien de plus pénible que l’empressement irréfléchi avec lequel cerlains esprits, absolument étrangers aux révélations des sciences naturelles et aux expériences les plus récentes, lancent l’anatlième à ceux qui ne partagent pas leur sentiment ou leurs préjugés.
Le problème de la bilocalion ou de l’apparition des vivants aux vivants relève de la théologie, de la philosophie et des sciences naturelles. On reprochera peut-être à certains théologiens et à cerlains philosophes d’avoir
considéré le problème à un point de vue trop métaphysique, trop abstrait et d*avoir négligé l’expérimentation et les faits.
Mais les philosophes reprocheront peut-être aux naturalistes d’avoir trop dédaigné la philosophie et la théologie, et d’avoir oublié les principes de la méthode scientifique et philosophique dans leurs déductions et dans leurs conclusions précipitées.
Voici d’abord les théologiens.
i( L’opinion généralement adoptée par les théologiens qui suivent docilement Aristote, consiste à nier, non seulement la réalité de la bilocation, mais sa possibilité même, et à expliquer le fait de ta double présence par une représentation angélique à l’un des deux endroits
c( Mais où s’opère la représentation? Est-ce au point où se produit l’apparition? ou bien en celui que la personne quitte pour apparaître au loin? Les avis sont partagés.
« Le sentiment le plus commun est que le sujet de l’apparition demeure à l’endroit où il se trouve, et que les anges le remplacent au lieu où il apparaît. Dans cette opinion, ce n’est pas Alphonse de Liguori qui a assisté le pape Clément XIV, mais un ange qui avait pris ses traits ; ce n’est pas la mère Agnès de Jésus qui s’est montrée à M. Olier, mais un
ange représentant la vénérable prieure de Langeac.
« Nous ne contestonspasque ces apparitions ne puissent se faire par représentation ; seulement pour affirmer qu’il en a été ainsi, il faut des preuves positives, lesquelles ne se rencontrent dans aucun des cas que nous avons cités. iNIais, érigée en principe, cette interprétation est contredite de deux manières.
« Premièrement, par les personnages apparus. — Saint Alphonse de Liguori revenant à lui, déclare qu’il vient d’assister le pape et qu’il l’a vu mourir. La Mère Agnès déclare à M. Olier qu’elle lui a apparu deux fois, à Paris. Il est vrai, Marie d’Agréda incline à expliquer sesapparitionsau Nouveau-Mexique par lasubstitution d’un ange; mais, ses directeurs soumirent ces apparitions à l’examen de plusieurs théologiens très versés dans la théologie mystique, et leurs conclusions furent que la célèbre religieuse avait été corporellement présente en Amérique, sans cesser d’ètre visible en Espagne.
c( En second lieu, les accidents physiques qui arrivent parfois à la personne bilocalisée infirment plus expressément encore la théorie de la substitution angélique à l’endroit de l’apparition. Sainte Lidwine, revenue de ses voyages miraculeux, gardait sur son corps des traces sensibles de ce qu’elle avait ressenti durant ses pérégrinations, une entorse au pied, une épine à la main, et l’on raconte la même chose de l’extatique Catherine Emme-
rich. — Marie d’Agréda transportée en Améri(iae, y éprouve les ardeurs du climat et les autres particularités dont nous avons parlé'. »
Que les anges, ou les bons esprits, remplissent un rôle important dans Tunivers, c’est une vérité enseignée par tous les théologiens, et celte vérité explique un grand nombre de phénomènes dont le mystère et l’obscurité pourraient troubler notre raison. Mais qu'il soit nécessaire de recourir à rintervention des anges pour expliquer les fantômes des vivants et les bilocations, nous ne pouvons pas le croire.
Il faut observer que généralement, sauf de rares exceptions, la personne qui apparaît en deux endroits est plongée dans un état de sommeil, de torpeur, ou d’extase, pendant que son fantôme se révèle ailleurs: nous en avons fait l’observation dans l’article précédent, et cet état singulier dure aussi longtemps (|ue l’apparition, il naît avec elle, il cesse avec elle, et, quand l’apparition est finie, le sujet semble renaître, il s’éveille et il prend possession de ses sens.
Manifestement, cet état du sujet, celle insensibilité, ce sommeil, cette suspension accidentelle des fonctions de la vie de rela-
Hiuet, La Mystique divine, t. II, p, 20:2.
lion indiquent une participation personnelle, directe, mystérieuse à l’apparition, à la bilocation. Le sujet joue ici un rôle, il est actif.
Si nous disons : c’est un ange qui prend la forme corporelle d’une personne et qui apparait à un autre endroit, en obéissant aux lois de la Providence, il est évident que tout se passe en dehors du sujet dont le fantôme se révèle à d’autres vivants, toute l’apparition est l’œuvre exclusive de l’ange, et le sujet n’y prend aucune part. Et alors, comment expliquerait-on la concomitance du sommeil et de l’apparition?
Comment expliquerait-on que le sujet ait conscience de s’ètre transporté réellement dans un autre lieu, d’avoir vu réellement l'arni ou le parent, dont le souvenir devenait une obsession pénible, de lui avoir parlé, de l’avoir embrassé ? Gomment expliquera-t-on, non seulement cette conscience si nette, mais le sentiment de joie et la satisfaction si vive que ressent le mourant dans l’étreinte suprême de l’agonie?
Ce n’est pas le mourant, c’est l’ange caché dans le fantôme ([ui devrait avoir conscience de son déplacement, c’est lui qui devrait éprouver un sentiment particulier étroitement lié à Tapparition; c’est lui, et lui seul qui produirait ce merveilleux phénomène, sans qu’il fut nécessaire d’en informer le moribond, et, au lieu de dire : Cette mère mourante s’est transportée à tel endroit, où des témoins l’ont
— aol —
vue embrasser ses enfants, il faudrait ren-" verser la proposition, et dire : Pendant que la mère mourait, un ange a pris sa forme ou son fantôme et s’est transporté auprès des enfants, et dans celte fausse hypothèse, la conscience et l’impression de la mourante resteraient inexpliquées, et l’on ne comprendrait pas pourquoi l’ange prend cette forme, et se rend auprès de ces enfants, auxquels l’insouciance de leur âge a fait oublier l’ahsence maternelle ; ce n’est pas l’enfant qui voulait voir la mère, c’est la mère qui désirait ardemment de voir ses enfants, avant de mourir.
Or, ce désir n’aurait pas été exaucé, si par une substitution que rien ne justifie, l’ange avait joué le rôle de la mère et s’était présenté aux enfants.
Dans un livre sérieusement médité, un religieux d’un rare mérite, le P. Séraphin, a essayé à son tour de résoudre le problème*.
Il nous semble inutile de parler, en ce moment, de la bilocation de l’àme, il faut, avant tout, chercher l’explication de l’apparition corporelle.
« Pendant que le corps naturel demeure inerte, écrit le savant religieux, l’âme se voit
* P. Séraphin, Principes de Théologie mystique. (Etude sur la bilocation.) Cité par M. Tabbé Ribet.
revèlue d’un corps, en tout semblable au sien, sans savoir comment: elle voit ce corps, habillé ordinairement de la même manière, couvert des mêmes habitsel des habits de la même couleur, de lamême façon, (jui couvrent soncorps véritable... Cette solution, nouslacroyons probable... nous ne sommes pas les seuls à professer cette manière de voir; d’autres, Italiens comme nous, hommes éminents dans leur savoir, leurs vertus et leurs connaissances dans les voies mystiques, la partagent. »
Ainsi, ce grave théologien, et, avec lui, des écrivains mystiques très autorisés, très considérés, n’hésitent pas à reconnaître qu’il se forme accidentellement un corps réel, distinct du corps ordinaire que nous pouvons voir, sentir, toucher pendant la vie; que ce corpsentoure l ame et qu’il s’établit entre eux, etd’une manière transitoire, des relations d’un ordre particulier ; enfin, que ce fantôme, qui reproduit notre physionomie, peut se transporter comme la pensée et se rendre visible en plusieurs endroits.
Il nous paraît important de constater ici, avec le P. Séraphin, que des théologiens de grande valeur ne sont pas opposés à I hypothèse d’un corps distinct de notre corps ordinaire qui servirait de base à une explication rationnelle des apparitions.
Evidemment, nous voudrions en savoir davantage : nous serions heureux d’apprendre à l’école de ces théologiens mystiques quelle est la nature de ce corps, quelle est aussi son
origine, par quel moyen et sous l’influence do quelles causes il se forme, se condense et apparait. Nous voudrions savoir encore à (|uelles lois il obéit quand il se transporte avec Tâme sur des points différents de l’espace, tandis que le corps reste plongé dans le mystère du sommeil profond.
Il n’en est pas moins vrai que nous sommes en présence d’une aflîrmation importante et autorisée : il est permis d’expliquer l’apparition du fantôme des vivants par un corps particulier, dont il reste à chercher la nature et la formation. La question a fait un pas.
Serrant la question de plus près, quelques théologiens ont essayé d’expli(|uer la nature intime de ce corps ^ Ils enseignent que l’àme a la faculté d’animer plusieurs corps successivement et simultanément. Supposez que les atomes innombrables qui séjournent un instant dans notre corps, pour disparaître aussitôt dans le tourbillon vital, se rapprochent, par la volonté de Dieu, se condensent et arrivent à former plusieurs organismes difTérents, vous comprendrez que l’ame soit ainsi douée de la faculté de s’unir à plusieurs corps et d’apparaître avec eux en divers endroits.
(( Supposons, écrit Lignac, cité par M. Uibet, que le Créateur ait accordé à un prophète le privilège de se rendre présent en
^ Varignon-Lign4C, Présence corporelle de Vhomme prouvée possible; — Press y, évêque de Boulogne, Instruction pastorale sur VEucharistie.
— 'ao5 “
plusieurs lieux à la fois, selon que cel homme inspiré le voudra. A l’occasion de la volonté de cet heureux mortel, son corps sera dédoublé. Une partie de la matière numérique qui lui est attribuée partira avec une rapidité égale ou même supérieure à celle que nos philosophes modernes supposent dans les globules de lumière dardés parle soleil. En un clin d’œil, restant à Paris, il est présenta Rome. Et, s’il lui plaît d’être en même temps à Madrid, à Constantinople, à Stockholm, à Pékin, en Amérique, de nouveaux dédoublements le serviront à souhait. »
Celteexplication repose sur l’hypothèse que Tâme, principe immatériel, qui n’est pas etqui ne doit pas être enfermée dans un corps, comme les réalités matérielles, peut animer plusieurs organismes composés des anciens atomes de notre corps, les diriger par sa volonté et se trouver avec eux simultanément en plusieurs lieux.
Je ne vois pas la nécessité de former le fantôme avec les atomes qui ont séjourné quelques instants, quelques jours peut-être dans notre organisme et d’augmenter ainsi les difficultés déjà si grandes du problème. En réalité, il importe peu que l’àme forme ce corps nouveau, soit avec des atomes autrefois vivifiés par sa vertu plastique, soit avec de la matière aérienne condensée : le fantôme est l’œuvre de Tàme et il est l’image de notre propre corps.
La théorie de Leibniz est abstraite, obscure
la